Clarifier le passé pour construire le futur
Mohammed Arkoun
Et vers cette coupe renversée qu'on appelle le ciel
Nous devons considérer la science de trois points de
vue.
D'abord, c'est l'activité libre des divines facultés de raison et d'imagination de
l'homme.
Ensuite c'est la réponse de quelques uns à la demande de beaucoup pour la richesse, le
confort et la victoire,
dons qu'elle n'accordera qu'en échange de la paix, de la sécurité et de la stagnation.
Enfin c'est la conquête progressive par l'homme de l'espace et du temps; de la matière
en soi;
de son propre corps et de celui des autres créatures vivantes; et, pour finir, la
soumission de l'obscurité et du mal dans son âme."
Freeman Dyson
J'ai coutume de commencer mes interventions en citant des textes
significatifs qui stimulent la pensée, ouvrent des perspectives et permettent une remise
en cause féconde des sentiers battus de la connaissance.
N'est-ce pas un sujet de réflexion que Omar Khayyam, scientifique éclairé, exprime
librement, dans un contexte islamique médiéval, une conscience profonde du caractère
éphémère et aléatoire de la vie et des rapports de l'homme avec Dieu, alors qu'une
telle prise de position serait aujourd'hui réprimée comme un blasphème dans de
nombreuses sociétés se disant musulmanes?
N'est-il pas aussi remarquable qu'une personnalité contemporaine de premier plan dans le
domaine des sciences exactes puisse combiner, avec tant de conviction et d'aisance, la
critique scientifique la plus rigoureuse avec un sens élevé de la morale fondamentale et
un souci très vif pour "la soumission de l'obscurité et du mal dans son âme"?
Freeman Dyson, physicien à l'école des sciences naturelles de l'Institute for advanced
studies de Princetown, ose parler de la science comme "du libre exercice des
facultés divines de raison et d'imagination de l'homme", soulignant le fait que
"la science dans sa pratique quotidienne est beaucoup plus proche de l'art que de
la philosophie".
Il complète cette définition par la métaphore de la construction continue d'un pont et
termine sur le sentiment transcendant que "l'imagination de la nature est bien
plus riche que la nôtre" (1); tandis que cette position
intellectuelle et spirituelle est pratiquée et explicitée en ces termes dans les
sciences exactes, on découvre que les sciences sociales et politiques sont beaucoup moins
disposées à considérer la raison et l'imagination comme des facultés intervenant dans
tous les champs du savoir; elles auraient plutôt tendance à suspecter l'imagination
d'être une dangereuse source d'abstractions émotionnelles, lyriques, spéculatives que
la raison devrait éradiquer ou reléguer dans le domaine de la représentation
mythologique et idéologique.
Je ne m'étendrai pas davantage sur ce débat ancien et qui n'a pas trouvé de réponse
sur le statut cognitif de la raison et de l'imagination qui ont toujours généré deux
genres de savoir exprimés par deux sortes d'outils linguistiques. Notre souci est de
déterminer les contributions respectives des sciences exactes et des sciences sociales
afin d'atteindre les deux objectifs annoncés dans le titre de cette contribution:
jusqu'où et de quelle façon approfondie, les nouvelles découvertes en biologie, chimie,
physique, mathématiques, astronomie et électronique modifieront nos représentations du
passé, les références à nos traditions, l'interprétation de nos cultures et de nos
religions qui sont précisément de plus en plus utilisées comme refuges et tremplins par
de nombreux groupes sociaux ou communautés marginalisés et dominés?
A l'aube du deuxième millénaire, on est en droit de se poser la question: "La
civilisation universelle est-elle en changement?" Cette interrogation est aussi une
invitation à observer les changements rapides et qualitatifs qui affectent toute la
planète. Il nous faut être particulièrement attentifs au fossé qui s'élargit entre
les sociétés où les changements sont initiés, intégrés, utilisés comme tremplins
pour atteindre des niveaux plus élevés, et les sociétés où les mêmes changements
imposent une dépendance et un désordre sémantique accrus.
Dans cette perspective, la civilisation universelle signifiera le triomphe culturel du
mode de vie technologique standard.
Qui conduira alors, ou même demandera cette exploration intellectuelle et spirituelle de
la partie de notre âme où "l'obscurité et le mal" ne seront jamais
soumis irréversiblement?
Essayons d'élucider ce point essentiel au crible de trois modèles
historiques spécifiques: l'Islam, l'Europe et l'Occident.
Je proposerai quelques distinctions utiles entre Europe et Occident pour fournir un cadre
intellectuel historiquement fiable à une approche critique de la question de la
civilisation globale.
Quand on oppose Occident et Orient et c'est ce qui a été fait durant des siècles
, on met l'accent sur les différences fondamentales entre deux modes de vies, deux
conceptions du statut philosophique et juridique de l'être humain.
Personne ne peut nier ces différences, surtout depuis que le modèle islamique est
opposé au modèle occidental de démocratie. Je soutiens depuis longtemps que cette
opposition désastreuse entre deux cultures, deux civilisations dont les racines
remontent à l'origine au même héritage grec et qui ont les mêmes références
suprêmes , est généré et encouragé des deux côtés par une forme
d'ignorance institutionnalisée.
Même les universitaires bien intentionnés acceptent l'amalgame idéologique et
géostratégique entre l'Europe et l'Occident à chaque fois que l'Islam ou l'Union
soviétique pendant la guerre froide est désigné comme "vis à vis".
Quand les Européens parlent d'eux-mêmes de la construction de l'Europe par
exemple ils insistent sur leurs différences avec l'Amérique du Nord, "la
fille de l'Europe", comme disait De Gaulle. Souvenons-nous comment la France
défendait "l'exception française" contre les Etats-Unis pendant les
négociations du Gatt.
Je propose d'utiliser le terme Occident pour désigner seulement le groupe (devrait-on
dire le "bloc"?) géopolitique, géo-économique, géo-monétaire que
représentent les Sept Grands qui se rencontrent régulièrement depuis 1989 et qui
expriment la nouvelle volonté géostratégique de développer les principes politiques et
économiques qui fondent la démocratie libérale et le libre échange. L'admission du
Japon dans ce club occidental montre comment les critères culturels et philosophiques ne
sont délibérément pas pris en considération, laissant à chaque membre la liberté de
se référer, selon ses propres critères nationaux, à sa propre identité.
On note la même attitude parmi les membres de l'Union européenne; nous connaissons les
obstacles qui ne cessent de se présenter sur la voie difficile qui mène à un espace
européen unifié politiquement et juridiquement; là aussi de fortes résistances
nationalistes, des "exceptions culturelles" sont constamment opposées au
"pouvoir bureaucratique" de la Commission de Bruxelles.
Cet exemple montre comment des questions philosophiques et d'importants débats culturels
qui devraient influencer l'avenir de toutes les sociétés contemporaines et plus
tragiquement encore celui des pays en développement qui ont besoin d'intégrer des
révolutions culturelles sont évacués de l'agenda des plus influentes élites
dirigeantes.
A ce stade de notre reflexion, un certain nombre d'hypothèses
importantes sont à prendre en compte pour bâtir une nouvelle méthodologie susceptible
de nous permettre de clarifier le passé et de rendre possible un avenir fondé sur plus
d'humanisme.
1) L'Occident, comme nous l'avons défini, jouit d'une incontestable hégémonie
économique, monétaire, scientifique et technologique; parmi le sept Grands, il n'y a pas
d'alternative crédible au leadership exercé par les Etats Unis.
2) Cette hégémonie accorde de plus en plus le primat aux questions économiques; elle
est orientée prioritairement vers la mise en place et le contrôle de nouveaux blocs
commerciaux. Par exemple, les conflits en ex-Yougoslavie, dans l'ex-Union soviétique,
voire en Turquie..., ne sont pas abordés selon les mêmes critères géostratégiques que
dans le Golfe arabo-persique, le Moyen Orient, l'Asie du Sud-Est...
3) Le discours sur la démocratie, les droits de l'homme, le soutien humanitaire aux
peuples opprimés et persécutés, ou aux minorités dans un espace politique aux
frontières arbitraires tracées par les pouvoirs européens depuis le XIXème siècle,
est utilisé comme une couverture "éthique" du nouvel équilibre de pouvoirs
contrôlés par l'hégémonie des nations industrielles. De plus, le besoin est également
ressenti de raviver un consensus mondial sur la nécessité universelle de favoriser
partout les régimes démocratiques et de respecter les règles du libre-échange. A long
terme, cette stratégie peut conduire au triomphe empirique du modèle historique
esquissé en Europe notamment par les Révolutions anglaise et française des
XVIIème et XVIIIème siècles.
4) Ce scénario historique concernant l'avenir immédiat ne prend pas en compte les
questions philosophiques et anthropologiques implicites dans ce que j'appelle pour cette
raison, le "triomphe de l'empirisme". Nous sommes de ce fait obligés de
concentrer notre analyse critique sur l'Europe et non sur l'Occident parce
que l'Europe occidentale a le privilège historique d'être le premier et le seul espace,
parmi les sociétés humaines où a eu lieu une confrontation longue, décisive et
sanglante entre deux modèles: la religion comme autorité spirituelle qui
légitime l'Etat chargé de gouverner, et la politique qui cherche sa légitimité
exclusivement dans la souveraineté populaire. La lutte a pris fin avec un glissement
durable, sinon irréversible, d'un modèle vers l'autre appelé modernité qui est, encore
aujourd'hui, opposé à la Tradition, de même que la théologie est opposée à la
philosophie, la religion à la laïcité, le sacré au profane, la spiritualité au
matérialisme
Nous possédons de copieuses descriptions historiques concernant les Révolutions
anglaise, américaine et française; et ce n'est pas le lieu, ici, de revenir sur ce
sujet, encore que leurs aspects les plus significatifs sont toujours ignorés par la
majorité des musulmans qui rejettent cette expérience féconde.
Il nous semble plus utile de concentrer notre réflexion sur les
questions importantes suivantes:
1) Le glissement du modèle religieux vers le modèle laïc est-il le résultat
nécessaire d'une confrontation entre deux forces historiques, sociologiques, économiques
et culturelles, ou bien est-ce aussi le résultat de fondements philosophiques
contraignants?
2) Pourquoi ce phénomène historique particulier a-t-il eu lieu en Europe occidentale
chrétienne et non pas dans un autre espace religieux: Chine, Inde, chrétienté
orthodoxe, islam?
3) L'islam soulève à ce propos des questions spécifiques:
Des forces laïques ont émergé dans les cités musulmanes du IXème au XIIIème
siècle, notamment en Iran et en Irak au Xème et XIème siècles;
Pendant la même période, la pensée islamique a connu des débats et des tensions
intellectuelles entre la raison philosophique grecque et la raison religieuse fondée sur
la Révélation divine. Ces tensions ont été transférées et bien accueillies dans le
contexte chrétien latin à Oxford, la Sorbonne, Bologne et dans les autres centres
européens après le XIIIème siècle.
Pourquoi ces forces et ces courants ont-ils faibli pour finalement disparaître
totalement du contexte islamique après le XIIIème siècle, alors qu'en Europe
occidentale chrétienne ils ont contribué à la fécondation de la pensée et ont mené
à des ruptures significatives?
Compte tenu de ces données historiques, les musulmans contemporains sont-ils
fondés à rejeter comme ils le font ce qu'ils appellent "l'occidentalisation"
avant d'avoir procédé à un examen critique en profondeur de l'énigme historique du
modèle islamique lui-même?
Avant d'en arriver à cet examen du modèle islamique, il nous faut
élucider la question philosophique évoquée plus haut: la fracture est-elle basée sur
des fondements intellectuellement contraignants ou bien est-elle acceptée uniquement pour
ses avantages pragmatiques et fonctionnels par rapport au modèle religieux rejeté?
On voit clairement ici pourquoi il est nécessaire d'apporter des réponses explicites à
une question aussi fondamentale, ou tout au moins ouvrir un débat en profondeur à son
sujet. Le plus fort argument de la raison religieuse face à la raison laïque est que la
fracture imposée par l'Europe occidentale est arbitraire, contingente, locale, conçue
comme volonté de pouvoir plutôt que comme quête de davantage de sens.
Si nous acceptons d'élargir le débat à ce niveau de confrontation intellectuelle et
philosophique, alors et alors seulement serons-nous délivrés des constructions
idéologiques et polémiques de l'"Occident"excluant l'islam, un islam pris au
piège de son auto-dénigrement et de son discours plein d'amertume contre l'Occident.
Le second thème de ce débat aborde la littérature pléthorique et
médiatisée, concernant Le retour de la religion, Le réveil de l'Islam, La revanche
de Dieu, Les partisans de Dieu. Ces titres sont ceux de récents best sellers.
Ce n'est pas la question philosophique qui nous occupe qui intéresse leurs auteurs; ils
abordent tous les types de discours, de manifestations collectives sous l'angle des
événements politiques et sociaux liés à une catégorie d'acteurs qui partagent un
engagement fort de restaurer les valeurs "religieuses", ou plus exactement, un
modèle "religieux" d'organisation de la société.
C'est sans aucun doute un phénomène complexe qui se manifeste de plus en plus dans de
nombreuses sociétés et concerne les religions. Le vocabulaire, les rites et les
principes religieux sont en fait utilisés pour exprimer une protestation politique contre
les Etats à parti unique qui ont vu le jour dans plusieurs ex-colonies.
Je ne vais pas commencer ici une analyse détaillée des nouvelles forces sociales,
démographiques et économiques qui ont assigné à certaines religions de nouvelles
fonctions idéologiques. Ce que les sciences politiques n'ont pas intégré correctement
dans leurs écrits sur ce mouvement historique complexe est le prix spirituel élevé
payé par les religions à travers la dramatique articulation entre de grandes masses
populaires et les prétendues élites politiques et économiques, partageant les miettes
de la modernité occidentale, mais obligées dans le même temps d'utiliser les slogans
d'une idéologie obsolète, stéréotypée, identitaire et nationaliste.
Le point principal à souligner ici concerne le choc psychologique, dans l'imaginaire
collectif(3), entre les éléments de la modernité transposés dans des
contextes non européens et les cultures locales et les structures sociales
traditionnelles.
L'accueil fait à la modernité en dehors de l'Europe, est en lui-même un vaste domaine
d'enquête, négligé jusqu'à maintenant par les sciences sociales, constamment
mobilisées par les appels de plus en plus nombreux de leurs sociétés d'origine.
Le choc a revêtu et revêt toujours une expression terroriste au Pakistan, en Iran, en
Irak, au Liban, en Algérie, en Egypte
Cependant on le décrit comme "le
retour de l'Islam" (Bernard Lewis), le surgissement du religieux au sein de
l'Islam et de sociétés qui se disent musulmanes. Derrière la tragique violence,
explicite et manifeste dans le terrorisme national et international, les experts en
sciences sociales devraient accorder plus d'attention à ce que j'appelle la violence
structurelle. La violence structurelle est implicite dans tout ordre juridique
imposé au groupe social minoritaire autant que mais plus clairement aux
grandes sociétés où les catégories ethno-culturelles, professionnelles, et
économiques sont en constante compétition avec d'inégales possibilités de
développement.
La carte géopolitique tracée à Yalta après la Deuxième guerre mondiale pour ne
pas citer tous les traités européens précédents a, si l'on peut dire,
institutionnalisé pour des années dans le monde entier, une violence structurelle
incontrôlable. Nous savons maintenant comment cette violence a été manipulée pendant
la guerre froide, comment des Etats rapaces à parti unique, avec leurs bureaucraties
parasites ont exacerbé les pressions de la grande rivalité internationale. Ce sont là
des données historiques ou des modes opératoires de ce que nous appelons globalement la modernité
dans la seconde moitié du XXème siècle; nous ne devrions jamais oublier que les
données ont deux significations: l'une est l'irrésistible aspiration de l'Europe à
devenir l'Occident; l'autre est l'impact déstructeur de la violence structurelle étendue
aux sociétés traditionnelles, fragiles, handicapées, parmi lesquelles on compte
plusieurs pays musulmans.
Il est révélateur de mettre en lumière la violence structurelle
cachée mais active dans la sphère de l'hégémonie culturelle intellectuelle comme les
deux exemples suivants vont le montrer.
Après l'effondrement de l'Union soviétique, Francis Fukuyama écrivit son célèbre best
seller, La fin de l'histoire. Quelques années plus tard, un universitaire
américain, Samuel Huntington publia une vision apocalyptique du Choc des civilisations.
Ces deux textes donnent une interprétation de l'évolution globale du monde vue
exclusivement à travers le prisme historique, ethnographique et philosophique de la
catégorisation, classification et évaluation nées en Europe depuis le XVIIIème
siècle, utilisée comme un corps de doctrine cognitif dominant par les universitaires
occidentaux experts en vérité scientifique(4).
La critique issue de l'anthropologie culturelle n'est pas encore intégrée dans ce type
de vision prospective des civilisations; c'est pourquoi je mentionne l'ethnographie avec
l'histoire linéaire et la philosophie classique pour caractériser le cadre
d'interprétation épistémologiquement dépassé, mais politiquement toujours dominant.
Une approche anthropologique de la confrontation historique entre le contexte de la mort
de Dieu et celui du retour de Dieu ne considérerait pas seulement les faits, noms et
événements manifestés au grand jour mais aussi les aspects obscurs et cachés dans une
histoire comparée des religions, des cultures et des civilisations: fonction symbolique,
processus de mythification, mythologisation, mystification, idéologisation,
sacralisation, transcendantalisation. Tous ces mécanismes sont liés à l'imaginaire plus
qu'à des activités rationnelles..
On pourra objecter que cette perspective dialectique, historique et anthropologique va
transformer les valeurs substantielles, durables, transcendantes et métaphysiques
spiritualité, sacré, sainteté, divine vérité... en modalités changeantes,
contingentes et conventionnelles. Cette objection émane régulièrement de tous ceux qui
se sentent menacés dans leur croyance religieuse, quelles que soient la culture et la
société auxquelles ils appartiennent. Le clivage dans ce domaine est plus psychologique
que civilisationnel: un croyant chrétien ou juif qui vit à Rome ou Chicago aura la même
réserve en face du "réductionnisme scientifique" qu'un musulman au Caire ou à
Jakarta. Et il est indiscutable qu'une attitude positive réductionniste existe depuis le
glissement du modèle religieux vers le modèle laïc(5).
C'est en même temps une option scientifique et politique soutenue par les Etats laïcs,
particulièrement à travers le système éducatif public, qui génère encore une
rivalité conflictuelle avec le système éducatif religieux privé.
Dans aucun système éducatif au monde, il n'existe encore d'histoire comparée des
religions; on a, soit un enseignement religieux orthodoxe de la religion officielle
reconnue par l'Etat, soit aucune place pour quelque sorte d'enseignement que ce soit
(système français).
Ces deux attitudes ont profondément oblitéré toute élaboration
conceptuelle de la spiritualité et de la morale dans l'ancien contexte oral et mythique
qui prévalait dans toutes les sociétés jusqu'à l'émergence de la civilisation urbaine
industrielle. La spiritualité, l'âme, l'immortalité, la foi, le sacré, les
manifestations rituelles, la Révélation, le cur comme centre psychologique de la
vie spirituelle et de l'initiation mystique: tout ce vocabulaire est déconnecté de ses
riches connotations originelles, relégué à des croyances traditionnelles dépassées.
Utilisé aujourd'hui dans des sermons, des écrits théologiques, des enseignements
éthiques, ce vocabulaire est reçu comme trop abstrait, trop idéaliste, trop éloigné
des règles présidant à la vie courante.
La personne religieuse élevée au sein d'émotions pieuses est devenue un citoyen
autonome protégé par la loi; elle peut adapter ses activités à ses seuls intérêts
personnels, elle peut même se débarrasser de toutes ses solidarités familiales.
Cette régression éthique et sociale se répand aussi dans les sociétés moins
développées, où les conséquences sont plus dramatiques parce qu'il n'y a pas d'Etat de
droit, pas d'Etat providence, pas de sécurité sociale comparables au niveau atteint en
Europe. Dans ces conditions, le retour de Dieu est une nécessité psychologique et
sociale; mais dans un contexte culturel détérioré, appauvri, le retour de Dieu signifie
plus d'aliénation collective et moins d'émancipation individuelle.
Il est instructif de comparer à cet égard, les effets de la Révolution française en
1789-1792 avec ceux de la révolution "islamique" dans l'Iran de Khomeiny; dans
les deux cas, des acteurs sociaux et politiques se sont comportés et ont pris des
décisions comme s'ils savaient tout sur les fonctions négatives et positives de ce que
nous appelons toujours religion, sans être conscient des dangereuses confusions que ce
concept peut recouvrir.
Nous pouvons conclure de toutes ces observations que ce n'est pas entre
les civilisations que ce choc a eu lieu, comme on l'a prétendu; c'est plutôt le
résultat de la modernité scientifique et économique développée plus comme un désir
de davantage de puisssance que comme la quête systématique d'une signification plus
critique et plus largement partagée.
Insistons encore une fois: cet antagonisme n'implique pas que la réponse devrait
consister à donner une signification spirituelle et éthique plus grande et meilleure; à
partir de tout ce qui précède, il est clair que ce n'est pas ma position, non parce que
je méprise la spiritualité et la morale mais plutôt parce qu'il y a un besoin urgent
d'élaborer de nouvelles fondations philosophiques pour une spiritualité et une morale
plus concrètement intégrées dans nos pratiques politiques, économiques et juridiques.
Nous allons vers un nouvel espace de savoir, d'interprétation et d'action: la physique,
l'informatique, et plus particulièrement la biologie, sont en train de changer
l'existence humaine et même la définition de la personne humaine, comme le montrent les
débats sur l'avortement, la procréation artificielle et beaucoup d'autres questions
issues des découvertes biologiques.
Nous savons comment les principes religieux traditionnels sur la mort et la vie, la
sexualité, la reproduction, le mariage, l'homosexualité, le statut de la femme sont
transgressés, supplantés ou abolis par les nouvelles définitions biologiques. Dans de
nombreux pays, des comités nationaux d'Ethique ont été créés pour proposer de
nouveaux principes pour la protection de la personne humaine; j'ai le privilège
d'appartenir au comité national français; je suis à même de témoigner des
difficultés intellectuelles à articuler un discours éthique au niveau requis par la
nécessité de respecter à la fois les différentes références culturelles et
religieuses, la déclaration universelle des droits de l'homme, les conséquences du
fossé qui s'étend entre les sociétés industrialisées et les sociétés en
développement.
J'ai été le témoin et j'ai personnellement partagé les grands
espoirs de générations engagées dans leurs luttes pour l'indépendance durant les
années cinquante/soixante; la confiance en soi intellectuelle s'est intensifiée dans
l'euphorie collective après la conquête de la souveraineté politique. Nous ne pouvions,
à ce moment-là, regarder en arrière vers le passé de nos sociétés pour réécrire
complètement son histoire dans une perspective critique; c'était la seule façon
d'émanciper les générations à venir de la représentation idéologique et
apologétique du "glorieux legs islamique" (turath) que nous opposions,
et que nous opposons toujours, à l'humiliante domination "impérialiste"
coloniale.
La vision islamique a pris le relais des rôles de la militance nationaliste. Nous ne
sommes pas encore préparés aujourd'hui à entreprendre la tâche nécessaire qui nous
stimulerait et nous encouragerait à aller plus loin qu'une simple "réforme
religieuse" enserrée dans le cadre traditionnel du fameux Islah; il y a un
besoin bien plus urgent d'une réforme intellectuelle. Les orientalistes publient des
recherches scientifiques plus décisives sur la pensée et la culture islamique que ne le
font les musulmans eux-mêmes.
Cette remarque dérangera, j'en suis sûr, beaucoup de musulmans qui ne peuvent avoir
accès à un enseignement pluraliste délivré dans plusieurs langues européennes. Ceux
qui insistent pour revenir au modèle islamique légué par le Prophète et les califes
orthodoxes à Médine (622-661), renouvellent la même erreur idéologique que les
mouvements nationalistes socialo-communistes pendant la guerre froide.
L'islam a sûrement, comme d'autres religions en expansion, inspiré pendant des siècles
toutes les sphères de l'existence humaine: les expériences spirituelles, les visions
théologiques, les spéculations philosophiques, l'imagination politique, les règles de
gouvernement, les codes de la loi, les styles d'architecture et d'urbanisme, les formes
esthétiques, les manifestations artistiques, tout en intégrant plus ou moins des
éléments des traditions locales.
Est-ce que cela signifie que les institutions du califat, la théologie Ash'ari ou
Dja'fari, les exégèses de Tabari ou Razi, les canons de la médecine d'Avicenne, la
vision de Farabi sur la cité vertueuse, la société urbaine de Damas ou d'Istanbul au
XVIIème siècle, pourraient simplement être remises au goût du jour? Toutes les
sociétés contemporaines sont engagées dans le processus historique contraignant de la
civilisation universelle; seules survivront les cultures capables de développer une
responsabilité intellectuelle dans leur contribution à la formation d'une nouvelle
humanité pour l'homme. Il n'y aura pas de place, pas d'auditeurs pour les discours
d'accusation, de ressentiment, de haine et de victimisation parce que dans les sociétés
où la responsabilité intellectuelle prévaudra, il n'y aura pas de partisans pour des
régimes totalitaires et oppresseurs; ou bien il n'y aura jamais de civilisation
globale, universelle.
Je ne peux terminer cet essai sans expliquer pourquoi je donne
priorité et primauté à la responsabilité intellectuelle sur la responsabilité
éthique ou même spirituelle. Aussi longtemps que le passé de chaque nation ou de chaque
communauté religieuse ne sera pas reconsidéré, réévalué, réarticulé, grâce aux
outils de la critique historique, linguistique, sémiotique et anthropologique, il n'y
aura aucune chance pour des confrontations culturelles fertiles; au contraire, les chocs
culturels continueront de légitimer des luttes en faveur d'"identités
culturelles" imaginées, mythologisées.
Les religions vont continuer d'être perverties dans des systèmes idéologiques destinés
à gagner plus de pouvoir; les sermons moraux vont mobiliser la fausse conscience pour
reproduire des "vertus" aliénantes. Tous ces mécanismes psychologiques et
politiques sont toujours activés dans nos sociétés contemporaines à une échelle plus
grande que jamais par le passé; la démographie a considérablement favorisé
l'implantation d'idéologies dévastatrices; le puissant réseau mondial des médias
renforce partout la violence culturelle et les représentations collectives conflictuelles
plutôt que de créer une culture favorisant la responsabilité intellectuelle; enfin, et
c'est à souligner, les démocraties occidentales qui fondent tant d'espoirs sur des
émancipations irréversibles, révèlent une faiblesse consternante dans leur imagination
politique. Cette marche est encore longue et semée d'obstacles pour se dégager d'un
passé chargé et explorer les nouvelles possibilités d'un avenir meilleur.
Traduit de l'anglais par Bénédicte Muller.
Notes :