Les banlieues identitaires
Claude Liauzu
En octobre 1983, un petit groupe de jeunes beurs, fils de harkis, Algériens, Français dits de souche, garçons et filles, ainsi quun prêtre entamaient une marche de Marseille à Paris quils croyaient être leur An Zéro. Moins de dix ans plus tard, la somme et le reste, les limites de ce mouvement apparaissent dans un entretien de Khaled Kelkal avec un sociologue(1). La comparaison de ce texte avec le journal de La Marche rédigé par Bouzid(2), lanalyse des représentations médiatiques des événements de 1983 et 1995, permettent de réfléchir aux variations des rapports entre les jeunes issus de limmigration et la société française. Khaled Kelkal qui, à 10 ans, vibrait sans doute au récit des acteurs de la traversée de la France profonde, est allé au bout de son voyage, tué après une cavale terroriste à quelques kilomètres de son territoire de Vaulx-en-Velin. Comment expliquer cette rupture entre une partie des enfants des banlieues et la France? Peut-on évaluer les risques daffrontements ethniques, de développement dun terrorisme islamiste et de poussées xénophobes?
Le mot beur, que Khaled Kelkal répudie, même sil
na jamais fait lunanimité à Lyon en particulier où
lassociation JALB (Jeunes Arabes de Lyon et Banlieue) le contestait a été
emblématique de la génération des années 1980. Apparu avec elle, au même moment que
le mouvement hip-hop, il rend compte dun phénomène nouveau, sans
précédent dans lhistoire de limmigration en France, quon a appelé la
deuxième génération.
En effet, à la différence des Etats-Unis où lécole de Chicago, par exemple,
raisonnait en termes de générations, le discours politique et scientifique français a
longtemps ignoré cette notion. On ne la jamais utilisé à propos de
limmigration italienne, espagnole ou portugaise. Certains spécialistes, au
demeurant, se sont inquiétés de cette propension à employer un terme, à la fois flou
et lourd de conséquences, au risque dethniciser le problème de limmigration.
Ils se réfèrent ainsi au modèle français, selon lequel les étrangers et leurs
descendants assimilent les valeurs et les codes de leur nouvelle cité par lécole,
lentreprise et le mouvement social, avant que la naturalisation, ou le jus soli
pour leurs enfants, ne parachèvent ce travail. La tradition française a donc
privilégié lhomogénéité culturelle, à lencontre des schémas
anglo-saxons fondés, eux, sur la pluralité. Ce modèle républicain reprend lidée
force qui a présidé à lémancipation des juifs en 1791: tous les droits en tant
quindividu, aucun en tant que communauté. Au pays de la séparation de
lEglise et de lEtat, il est évident que Dieu na rien à faire dans ces
questions. Les racines, par contre, comptent beaucoup, et au cours du XIXème siècle les
exigences préalables à lacquisition de la nationalité salourdissent.
Sintégrer, cest effectuer un long stage de francisation considéré comme
nécessaire pour pallier labsence dancêtres communs. Fin ethnographe, Bouzid
appelle les Français de souche, les "gens du terroir". En soulignant les
difficultés actuelles, on oublie souvent que le système na pas fonctionné sans
à-coups, que notre société a connu des crises xénophobes, dont trois très graves
durant le dernier siècle: celles des années 1880 et des années 1930-1940, et celle
daujourdhui, qui dure depuis plus de vingt ans, si on en marque le début avec
les attentats anti-arabes de 1973 ou la fermeture des frontières en 1974.
Vêpres marseillaises de 1881 où les Italiens sont pourchassés, tuerie
dAigues-Mortes en 1893 contre les Italiens encore, manifestations étudiantes contre
les avocats et médecins juifs allemands dans les années 1930, hantise de la cinquième
colonne à la veille de la Seconde Guerre, suppression des naturalisations par Vichy,
etc... jalonnent les poussées xénophobes. Ces attitudes ont largement débordé les
rangs de lextrême-droite nationaliste et fasciste pour atteindre, à certains
moments, une grande partie de lopinion. Afin de comprendre ces tensions, il faut
considérer que la politique française de limmigration a savamment joué de
lattraction mais aussi de la ségrégation et de lexclusion. Ainsi, les
ouvriers étrangers sont restés écartés des bureaux syndicaux et des conseils de
prudhommes pendant longtemps, et le mouvement ouvrier aura toujours oscillé entre
internationalisme et protectionnisme ou préférence nationale. Si la CGTU et le parti
communiste ont parfois adopté des positions plus radicales de solidarité avec les
étrangers que celles des socialistes, cest dans certaines rares circonstances, dans
les années 1920 et pendant la Résistance. Le rôle des réfugiés juifs, arméniens,
espagnols, italiens, etc. dans la lutte anti-nazie nest entré, avec lAffiche
Rouge, dans la légende du mouvement ouvrier quaprès une longue amnésie dont a
été victime la Main-dOeuvre Immigrée (MOI), après une durable occultation par
lhistoire "sainte" de lappareil communiste, mais aussi par
lhistoire universitaire et scolaire.
Surtout, si le syndicalisme et les partis de gauche ont été des vecteurs dune
intégration dont témoignent les noms de nombreux dirigeants dans le sud-est et le nord
ou au plan national, si une convergence a pu se réaliser dans la participation aux
combats contre le fascisme, si les républicains antifranquistes et les fuorusciti sont
entrés dans limaginaire démocratique français, tout cela na pas
déquivalent pour les Maghrébins.
En qualifiant son père de "chair à usine", Bouzid en dit assez le
statut dégradé. Limmigration coloniale na pas assimilé les éléments de la
culture ouvrière militante comme lont fait les immigrations européennes et, dans
la classe ouvrière française, lanticolonialisme na certes pas été
lattitude dominante. Les aspirations nationales des Algériens ont toujours été
contradictoires avec le ralliement à la France, y compris sous les couleurs de la gauche.
Alors que dans les départements dAlgérie, les Européens étrangers et les juifs
indigènes ont été massivement naturalisés par les lois de 1871 et 1889, seuls les
musulmans car cest bien cette qualité qui explique leur sort sont
demeurés des sujets, des colonisés. La réforme du Code de la nationalité de 1993,
quelles quen aient été les intentions, est venue confirmer dans les banlieues la
conviction que les musulmans algériens nont jamais pu être des citoyens comme les
autres.
Le tour de la France quont effectué les jeunes beurs en 1983 navait donc rien
de celui quont accompli les héros lorrains de nos anciens manuels scolaires. Ce
nest pas une nation toute donnée quils découvrent ou quils cherchent,
cest presque linverse: ils demandent à en être reconnus autant quà la
connaître.
Leur marche a paru amorcer un mouvement social fondé sur une convergence
le mot sera repris pour désigner une nouvelle traversée de la France en 1984
entre jeunes issus de limmigration et la gauche. La réception des marcheurs
à lElysée, après la loi du 9 octobre 1981 étendant le droit dassociation
de 1901 aux étrangers et la promesse de participation aux élections municipales en sont
des manifestations.
Pour la première fois dans lhistoire de France semblent alors se réunir les
conditions dune mobilisation autonome des migrants et des beurs. Luttes des foyers
Sonacotra, grèves de lautomobile de 1982 et 1983, multiplication des radios libres,
création de SOS Racisme en 1985, concerts géants marquent cette mobilisation. Elle
rencontre le mouvement des lycéens et étudiants en 1986, et la mort de Malik Oussekine
amplifie la protestation contre la droite. Cest le temps des "potes"
black, blanc, beur, des musiques de toutes les couleurs, de la revendication à la fois de
légalité et de la différence.
Tout cela sest délité rapidement et, aujourdhui, ce sont surtout les
retombées et la dislocation de ce potentiel quil faut expliquer. On ne peut ignorer
le poids des jeux politiciens qui ont traité, à droite comme à gauche, jusquau
sommet de lEtat, le problème dit de limmigration comme un marché électoral.
A un tel jeu, les courants xénophobes nont cessé de prendre lavantage. Les
élections de 1983, celles de Dreux ayant valeur de symbole, et toutes les consultations
qui ont suivi, font ressortir un "effet Le Pen". La banalisation du racisme est
devenue un fait de société majeur. De sondage en sondage, la plupart des Français
trouvent quil y a trop dArabes et de musulmans en France, que les conflits
entre immigrés et nationaux menacent de se généraliser, que les ghettos à
laméricaine de nos banlieues sont autant de corps étrangers.
Ces phénomènes dopinion sont dautant plus redoutables que la réalité et limaginaire senchevêtrent, que lévénement procède du fantasme ou même que le fantasme précède et prépare lévénement(3)
. On sait assez que la société française montre de profondes réticences à accepter la pluralité qui est contraire aussi bien à la tradition assimilationniste républicaine quà la tradition nationaliste.Dans quelle mesure ce cheminement est-il représentatif? Certes pas de
la majorité des jeunes beurs, ni de la famille de Khaled Kelkal, de ses surs qui
ont "réussi", comme il le souligne. Mais les éléments dont nous disposons
sont contradictoires. Lenquête sur les générations issues de limmigration,
menée par Michèle Tribalat, conclut à "une indifférence religieuse égale à
celle des autres Français du même âge" de la part de 70% des hommes et 60% des
femmes(9). Selon elle, lindifférentisme religieux serait ainsi la
chose la plus répandue. Dautres chercheurs insistent au contraire, sur les mille et
une mosquées de nos banlieues, sur la reconquête spirituelle de lislam, sur sa
progression chez les jeunes.
Ce qui est certain, cest la hantise, dans lopinion française, dune
cinquième colonne, qui ne serait plus rouge ou noire, comme entre les deux guerres, mais
verte; dun islam qui, comme celui des Sarrasins, serait antinomique de la culture
européenne.
Dominique Schnapper sinquiète de laptitude des immigrés à adhérér à nos
valeurs démocratiques. "On sinterroge à la fois sur leur volonté de
participer aux sociétés démocratiques modernes et sur les capacités
dintégration des nations européennes. Deux traits de la tradition musulmane, en
particulier, ne rendent-ils pas difficile, voire, selon certains, impossible cette
participation? La pratique de lislam dépasse le seul domaine religieux, la loi
religieuse simpose à tous les aspects de la vie personnelle et sociale, en
dautres termes, le religieux nest pas séparé du social et du politique,
alors que les sociétés modernes sont fondées sur le principe de la laïcité politique.
La tradition musulmane fait une place particulière aux femmes, alors que légalité
de tous, hommes et femmes, est un principe et une passion des démocraties modernes"(10). Léminent orientaliste, Bernard Lewis, insiste dans le
même ouvrage sur la difficulté de concevoir un islam adapté à la culture laïque,
modernisé, entreprenant un travail daggiornamento. Il souligne les doutes de
la théologie musulmane sur le caractère licite dune présence hors du dar al
Islam dans le dar al Harb (le territoire de la guerre, qui est le monde non
converti), sur la possibilité de rester fidèle au message du Prophète dans une
situation minoritaire.
Il est certain que les sociétés du sud méditerranéen à la différence des
sociétés européennes nont pas de tradition très ancienne
démigration, puisque les départs vers lEurope samorcent en Algérie au
début du siècle et ne deviennent massifs quaprès la Seconde Guerre mondiale pour
le Maghreb. Il est certain aussi que cette émigration a été perçue par les immigrés
comme temporaire, et que ce caractère temporaire a laissé en suspens nombre de
problèmes du culte et de la foi musulmane. Désormais, avec lenracinement qui est
laboutissement de tout cycle migratoire, lislam est devenu une nouvelle
religion en Europe et la "seconde religion en France". Sans analyser ici les
différentes politiques des Etats en la matière, on connaît les difficultés quils
éprouvent face à un phénomène récent et imprévu, à certains aspects de lislam
concernant le droit des personnes. Il nest pas surprenant que les rapports les plus
épineux le soient avec la laïcité française.
Notre tradition anticléricale nexplique cependant pas tout, et
on ne saurait là encore ignorer le contentieux de la colonisation. Celle-ci est
intervenue de manière complexe, en apparaissant comme un prolongement des Croisades et en
incitant la France, "grande puissance musulmane", à se soumettre lislam
ou à le contrôler étroitement. Cest ainsi quen Algérie, après avoir
spolié les biens religieux de main-morte, les biens habous, qui fournissaient les
ressources des mosquées et institutions pieuses, ladministration française a
assuré chichement lentretien du culte. Cette hérésie
doctrinale et ce piètre réalisme politique nont pas empêché lislam
dêtre le sanctuaire de lidentité algérienne. La chronique de la Grande
Mosquée de Paris fourmille de péripéties qui montrent lembarras de lEtat
français à légard de lislam. Aujourdhui encore, la question de la
mise en place dune instance représentative des croyants nest toujours pas
résolue. Paradoxalement, la menace islamiste nincite pas le pouvoir actuel à
instaurer une règle du jeu démocratique.
De fait, lislamisme qui a opéré la reconquête dune partie de la jeunesse à
la dérive, fournit une rationalisation manichéenne du monde dont lentretien
publié par Le Monde donne nombre dexemples. Car lislam des frères
prêcheurs est un islam de la pauvreté culturelle. Le chiisme est une invention des
juifs, "le christianisme est une fausse religion parce que tous les ans vous avez
une nouvelle version de la Bible". Devenir Français, ce serait manger du porc.
LOccident, cest le lieu où lon fume, où lon "baise sa
femme" devant ses parents, où la famille regarde même les films porno en commun!
Cet Occident inaccessible et méprisé est cependant un pôle de référence, et ce sont
un savant japonais et un chercheur de la NASA qui prouvent la véracité du message du
Prophète.
On a confirmation, depuis les récents attentats, que de petits groupes terroristes ont pu
être constitués et manipulés par des centres extérieurs, embrigadés dans les forces
dun djihad sur la base de ce discours.
Mais réduire le terrorisme à lislamisme, ce serait ignorer les conséquences de la
colonisation, la crise sociale et le jeu de miroir entre la xénophobie et la haine. Ce
serait se dispenser dune recherche sans complaisance sur la dialectique et la
spirale ascendante des conflits interethniques, qui se nourrissent aussi bien des
conséquences de la guerre du Golfe que de tel ou tel incident avec la police, ou qui
peuvent se déclencher à partir de faits divers apparemment minimes, tant les imaginaires
se montrent les dents.
On la oublié, mais la Marche de 1983 a fait léconomie daffrontements
et peut-être dun passage à lacte terroriste. Elle avait été placée sous
le signe de la non violence comme réponse à des attentats racistes, une réponse
n'émanant pas seulement des immigrés mais aussi du "peuple de gauche". "Il
fallait cette Marche pour désamorcer la bombe de rage qui nichait en moi et dont la
minuterie était dailleurs déclenchée. Je men aperçois aujourdhui:
devant les meurtres en série 48 en dix-huit mois frappant les immigrés,
jétais en instance de terrorisme"(11).
Ce livre, qui na pas été assez lu, prouve que la banlieue, la zone, ne sont pas
condamnées au pire. Il rappelle quil ny a pas de problème de
limmigration, il ny a pas non plus de problème du terrorisme intégriste en
soi, mais des problèmes posés à la société française par une part delle-même.
Celle-ci acceptera-t-elle de payer le prix politique dune lutte contre
lexclusion?
Faute de cette solution, les thèses comme celle de la guerre des cultures, qui voient
dans lislam un anti-Occident, alimenteraient un racisme contre les peuples des tiers
mondes et les migrants. En face, le discours du djihad trouverait aussi un terrain
propice chez les laissés-pour-compte de lOccident.
Notes :
1. Publié dans Le Monde du 7 octobre 1995.
2. La Marche. Traversée de la France profonde. Sindbad, 1984.
3. Cest ce que souligne Azouz Begag dans Le Monde du 14 octobre 1995, quand
il écrit que "le contentieux" entre les jeunes Arabes des cités et la
société française pourrait aboutir... à une confrontation ethnique de nature
simpsonienne, où les faits auraient perdu toute signification au profit des
circonstances.
4. J. B. Duroselle, LEurope, histoire de ses peuples, Perrin, 1990.
5. La galère. Jeunes en survie, Fayard, 1987.
6. Cf. L. Chevalier, Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la
première moitié du XIXème siècle, Plon, 1958.
7. Cf. O. Zunz, "Genèse du pluralisme américain", Annales ESC, 1981,
n°2, pp. 429-444.
8. Il est remarquable que, sagissant dadultes fils, voire petits-fils de
harkis, on les désigne encore comme harkis eux-mêmes, ou fils de harkis!
9. Michèle Tribalat a coordonné ce rapport présenté en avril 1995, en même temps que
lINSEE publiait une série de données statistiques dans Insee Première en
mars. Cf. aussi Faire France, La Découverte Essais, 1995, qui reprend les
éléments de lenquête, pp. 91 sq.
10. Bernard Lewis et Dominique Schnapper, Musulmans en Europe,
Actes Sud, 1992, p. 181.
11. Bouzid, op. cit.