Confluences Méditerranée                                   N°20                        Hiver 1996-97

La FRA arménienne et la VRMO macédonienne

Christophe Chiclet

 "Nous en sommes venus au temps où
l'humanité ne peut plus vivre avec,
dans sa cave, le cadavre d'un peuple assassiné."
Jean  Jaurès

 

C'est sur les bords de la Méditerranée qu'a été inventée la forme contemporaine du "terrorisme publicitaire". Plus exactement entre Egée et Bosphore, des révolutionnaires arméniens et macédoniens ont voulu secouer le "joug" ottoman. Pour ce faire, ils ont eu recours au terrorisme pour faire entendre leurs voix auprès des puissances occidentales. En août 1896, des Arméniens occupent la banque ottomane de Constantinople. En septembre 1901, des Macédoniens inventent le rapt d'otages occidentaux puis, en avril 1903, multiplient les attentats au coeur de Salonique.

Il existe un parallélisme entre la tragédie du peuple arménien et celle du peuple macédonien. Le réveil des nationalités les a touchés sur le tard, après les Grecs, les Serbes, les Roumains, et les Bulgares. L'existence de ces deux peuples a été longtemps niée. Les Arméniens ont été victimes d'un génocide,, les Macédoniens ont été oubliés. Leurs diasporas sont importantes et, ironie de l'Histoire, ils ont accédé à l'indépendance au même moment, fin 1991, avec l'effondrement du bloc communiste.
Le terrorisme moderne des Fédais (combattants arméniens) et des Komiladjis (membres des Comités indépendantistes macédoniens) est lié à la Question d'Orient, à l'agonie douloureuse de "L'homme malade de l'Europe", l'Empire Ottoman à l'époque du sultan Abdul Hamid, surnommé le sultan rouge en raison de sa férocité. Après la guerre russoturque de 1877-78, la Russie étend son influence dans les Balkans et dans le Caucase. Au traité de Berlin, l'Angleterre s'oppose à l'avancée russe vers les mers chaudes, récupère Chypre au passage et impose des réformes au sultan au sujet des chrétiens de lEmpire, en particulier les Arméniens et les Macédoniens, situés aux deux extrémités de la Sublime Porte: articles 23 et 61 du traité de Berlin prévoyant un statut d'autonomie. Mais malheureusement pour eux, ils n'ont aucun État protecteur, ni mère patrie. Au contraire, tous deux sont la proie des ambitions territoriales de leurs voisins. Ce parallélisme se traduit en Europe par un rapprochement des milieux arménophiles et macédonophiles qui publient ainsi une brochure au titre évocateur de Pour lArménie et la Macédoine, éditée à Paris en 1904 avec les contributions, entre autres, de Georges Clémenceau, Anatole France, Jean Jaurès, Marcel Sembat(1).
Mieux organisé, le mouvement arménien, bien implanté en Anatolie orientale, en Cilicie, à Constantinople et dans les grandes villes de la Turquie d'Europe (Salonique, Andrinople), sert d'exemple au jeune mouvement révolutionnaire macédonien. Les Arméniens créent leurs propres partis politiques: Armenakan en 1885, Hentchak en 1887 et Fédération Révolutionnaire Arménienne-Dashnaktsioutioun (FRA) en 1890. Le 23 octobre 1893, six intellectuels macédoniens fondent à Salonique l'Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne (VMRO). A Constantinople, Salonique et Sofia, FRA et VMRO tissent même des liens, d'autant que les deux organisations ont vite compris que les réformes de 1878 imposées par les Puissances ne seront jamais appliquées par le sultan. Face à cette impasse, FRA et VMRO font le même constat à la fin du XIXème siècle. Pour réveiller les Puissances et les allier à leur cause, il faut agir violemment et de manière symbolique. Ne pouvant lancer une insurrection nationale dans les campagnes arméniennes et macédoniennes, FRA et VMRO optent pour le "terrorisme publicitaire".

L'affaire de la banque ottomane

Refusant de mettre en pratique les réformes demandées par le traité de Berlin, le sultan rouge acculé décide de régler le problème arménien à sa façon. De septembre à décembre 1895, se déroulent les prodromes de la solution finale. De Erzéroum à Adana, de Mersine à Trébizonde, de Sivas à Kharpout, plusieurs centaines de milliers d'Arméniens sont massacrés, répétition générale du génocide de 1915.
Malgré les télégrammes de leurs représentants diplomatiques en poste dans l'Empire, les Puissances empêtrées dans leurs querelles, ne bougent pas. Devant cette passivité, les militants de la FRA veulent relever le défi de la violence pour secouer l'indifférence des gouvernements occidentaux. Pour l'époque, ils préparent un acte étonnant, une première. Ils décident de prendre, les armes à la main, la Banque ottomane de Constantinople, symbole des liens économiques et financiers entre les Puissances et la Porte. En s'emparant de cette bâtisse, les hommes de la FRA étaient sûrs d'attirer l'attention du monde occidental.
Le 26 août 1896 à 13 heures, une trentaine de Fédaïs de la FRA tuent les gardiens et se rendent maître du bâtiment, Le chef de l'opération, Babken Suini est tué dès le début de l'opération. Il est remplacé sur le champ par Armen Garo, alors âgé de 23 ans, qui organise la défense de la banque occupée et qui conduit les négociations avec les représentants qui s'étaient immédiatement interposés pour défendre les leur propre pays.
Garo, de son vrai nom Garéguine Pasdermadjian, est né en 1873 à Erzeroum, Membre de la FRA, il réchappe de l'occupation de la ottomane puis poursuit ses études en Suisse. En début du XXème siècle, il rejoint l'Arménie russe pour lutter contre la russification du pays et lu massacres des Azéris. En 1908, après la révolution Jeune Turque, il te élu député d’Erzéroum. En 1914, il rejoint la Russie, où il organise les légions de volontaires arméniens contre les Ottomans. En 1918, il est ambassadeur de la jeune République d'Arménie à Washington et participe à la conférence de la paix à Paris. En 1921-22, il est un des dirigeants de l'opération Némésis qui assassine de par le monde les principaux responsables turcs du génocide.
Une fois dans la banque, l'équipe d'Armen Garo qui a pris en otage les employés et les clients, fait parvenir aux ambassadeurs une proclamation destinée à attirer l'attention sur la question arménienne ainsi qu'une liste de réformes à appliquer sous contrôle européen:
"Nous ne sortirons pas d'ici avant deux jours. Nos exigences sont:
-Assurer la paix partout dans le pays par une intervention internationale.
-Accepter les demandes du Comité Central de la FRA.
-Ne pas se servir de la force contre nous.
-Garantie complète de la vie de tous ceux qui se trouvent dans la
banque et de ceux qui ont pris part aux troubles dans la ville.
Le mobilier et le numéraire de la Banque seront intacts jusqu'à
l'exécution de nos demandes. Dans le cas contraire le numéraire et tous les papiers d'affaires seront détruits, et nous autres, avec le personnel, trouverons la mort, sous les ruines de la Banque. Nous sommes obligés de prendre ces mesures extrêmes. C'est l'indifférence criminelle de l'humanité qui nous a poussés jusqu'à ce point.."(2)
A minuit, les négociations reprennent avec le directeur adjoint de la Banque et des représentants de l'ambassade russe. Ces derniers apportent aux terroristes la promesse d'une amnistie garantie par les Puissances. Le 27 août à 3 heures du matin, le commando quitte la banque et rejoint le yacht de l'ambassadeur britannique qui conduit les 18 rescapés à Marseille. Emprisonnés en France, ils seront expulsés vers l'Amérique du sud. Ce premier exemple de terrorisme publicitaire a été entendu par les Puissances, mais sur le terrain, il a eu l'effet inverse. A peine l'affaire réglée, les troupes turques se livrent à de nouveaux massacres dans les quartiers arméniens de Constantinople.

Rapts et attentats en Macédoine

Après la fondation de la VMRO à Salonique le 23 octobre 1893, est fondé à Sofia en mars 1895, le Comité Macédonien. Comme les Arméniens avant les massacres hamidiens de l'automne 1895, les dirigeants du Comité macédonien placent tous leurs espoirs dans la diplomatie européenne et tentent d'obtenir une solution à la question macédonienne en l'associant aux événements d'Arménie et aux milieux arménophiles déjà influents en Europe occidentale.
Comme les Arméniens, les Macédoniens vont se lancer dans la prise d'otages liés aux intérêts occidentaux. Moins urbains que les cadres de la FRA, les hommes de la VMRO préfèrent s'enfoncer dans leurs villages de montagne. En juin 1899, ils enlèvent Louis Chevalier, directeur français des mines d'Isvoro. Deux semaines plus tard le Français est libéré contre 15 000 livres turques. En effet, la VMRO, prévoyant une insurrection populaire, organise ses premiers kidnapping pour financer sa lutte. Ce n'est que deux ans plus tard que la VMRO va utiliser le rapt comme arme de terrorisme publicitaire.
Ce sont Gotse Deltchev (1872-1903) et Gueortche Petrov (18621921) qui font basculer la VMRO dans le terrorisme. Il s'agit désormais de provoquer les Turcs par n'importe quels moyens pour entraîner une répression sanglante et, l'espèrent-ils, une intervention des Puissances. A l'automne 1899, ils fondent les Tchetas (bandes) appelées ensuite Compagnies de la mort(3). Ces commandos de choc formé de 7 à 10 hommes, souvent des repris de justice, sont encadrés par des officiers de l'armée royale bulgare.
En 1900, les Tchetas font systématiquement sauter les voies et moyens de communications. En,même temps, elles exécutent des "traîtres" chrétiens, souvent des commerçants grecs ou valaques, mettant ces meurtres sur le compte des irréguliers turcs.
En 1901, la dérive terroriste publicitaire de la VMRO se traduit par l'enlèvement d'Ellen Stone, une missionnaire protestante américaine. C'est Jane Sandanski (1872-1915) qui organise le rapt. L'affaire fait sensation dans la presse occidentale. La VMRO réclame 25 000 livres turques. Ellen Stone reste captive pendant près de six mois dans les montagnes autour de Bitola (Monastir). A sa libération, elle s'attache à la cause de ses ravisseurs et donne plusieurs conférences aux États-Unis sur la question macédonienne,
C'est en avril 1903 que la terreur s'intensifie pour atteindre son point culminant du 28 au 30 avril lors d'une série d'attentats à Salonique. Ces actions sont le fait d'un groupe anarchiste macédonien: Les Bateliers, composés d'une dizaine de jeunes hommes: Jordan Pop Jordanov, Dimitri Metchev, Ivan Kirkov, Ntlan Arsov, Pavel Chatev. Le 28 avril 1903, vers midi, ce dernier dissimule onze kilos de dynamite à bord du Guadalquivir, un vapeur français ancré dans le port de Salonique. Dans la nuit, alors que le bateau brûle encore, Arsov et Metchev font sauter la voie ferrée entre l'ancienne et la nouvelle gare. Le 29 au soir, les conduites de gaz de l'éclairage urbain sautent, plongeant Salonique dans l'obscurité. Ayant creusés un tunnel sous la Banque ottomane, les Bateliers la font exploser, détruisant le Club allemand mitoyen. Arsov, quant à lui jette des bombes contre un théâtre et un café. Pop Jordanov fait de même contre un hôtel et un autre café. Réfugiés dans des maisons, les anarchistes font le coup de feu avec la police turque. Le 30, Pop tué en lançant sa bombe contre un détachement de policiers. des Bateliers sont tués, les autres condamnés aux travaux té. Près d'une centaine de personne sont mortes durant ces 3 jours(4).
Mais comme pour les Arméniens, les résultats escomptés ne sont pas Turcs en profitent pour réprimer brutalement les quartiers Salonique et les affrontements interethniques commencent dans la ville.
Le terrorisme publicitaire des Arméniens et des Macédoniens a certes secoué les chancelleries occidentales, voire ému une partie de "l'opinion publique" mondiale, mais il n'a pas résolu les questions arménienne et macédonienne. Dans un premier temps la répression a redoublé contre ces deux peuples. Et, in fine, le terrorisme n'a pas empêché le génocide arménien de 1915, ni le partage de la Macédoine en 1913.

Christophe  Chiclet

 

Notes :
1. Pour l’Arménie et la Macédoine; Manifestations franco-anglo-italiennes, Paris, 1904, Société nouvelle de librairie et d'édition.
2. Voir Les mémoires d'Armen Garo, in Haïrenik Amsaguir, Boston juillet-septembre 1923.
3.A noter que la devise de la VMRO est: Sloboda ili smert, La liberté ou la mort.
4.Voir La République de Macédoine, dernière venue dans le concert européen, à paraître en 1997 aux éditions L'Harmattan, collection Les Cahiers de Confluences.