Confluences Méditerranée                                   N°20                        Hiver 1996-97

1896 : la renaissance des Jeux olympiques
Mythe grec ou légende de Coubertin?

Alexis Krauss

 

Aujourd'hui, on ne peut nier le succès considérable de l'entreprise du baron Pierre de Coubertin qui, malgré des critiques souvent justifiées, s'est imposée comme l'événement sportif majeur de la planète, consacrant les nouvelles divinités féminines et masculines.
L'envergure mondiale de l'événement en fait aussi nécessairement une extraordinaire entreprise économique, sujet de convoitise et jusque-là réservée aux pays riches. Troublante manifestation du monde moderne, occasion de faire des affaires, voire de promouvoir de bonnes causes, les J. O., aux bilans contradictoires, mettent en avant l'égalité des sexes et des races. Les nouveaux pays, nés de l'éclatement du monde communiste, s'en servent pour accéder et s'imposer au niveau diplomatique dans une communauté internationale dont ils étaient exclus.
Mais le monde de l'Olympisme est bien connu pour être fermé. Il possède, entre autres, ses historiens et son histoire officielle. Cette histoire est particulièrement sensible au rôle exclusif du baron Pierre de Coubertin, présenté comme l'apôtre des J. O. par qui tout a commencé, tout a existé. Le mythe du baron reste encore bien solidement ancré.
Au sein de la famille olympique, les historiens anglo-saxons et allemands d'un côté et français de l'autre, s'opposent depuis cent ans. Cette situation particulière pousse le Comité olympique français à demeurer sur la défensive, ankylosé par le poids de son baron.

Le nouveau modèle sportif olympique fait la synthèse entre la référence à l'antiquité grecque et les traditions sportives contemporaines. Cette référence à l'antiquité relie l'Olympisme aux Lumières européennes. En effet, les premiers efforts pour reconstituer des fêtes et des célébrations antiques remontent à la Révolution française.
Dans le contexte romantique et nationaliste du milieu et de la seconde moitié du 19ème siècle, la référence humaniste à l'athlétisme antique vient s'intégrer dans le modèle d'Etat-nation en émergence en Europe.
L'origine militaire du sport serait difficile à nier. L'exemple spartiate de l'Allemagne le prouve. Le site d'Olympie, fut au départ l'objet de l'intérêt de la France qui fut la première à envoyer une mission archéologique en Grèce et qui créa l'école d'Athènes dès 1846; il suscita rapidement d'autres convoitises. Les Allemands finissent par imposer leurs vues à l'Etat grec qui est ainsi obligé d'en écarter les Français, en leur offrant Delphes en contrepartie en 1893.
Zones d'influence, diplomatie, concurrence internationale, prestige scientifique, tout est déjà là.

Renaissance des J.O. et épanouissement national grec

La Grèce moderne, fruit du nouvel équilibre international dans la question d'Orient autant que des aspirations des Grecs à former leur propre foyer national, possède dès 1830 toutes les caractéristiques du nouvel Etat-nation auquel l'éclatement des Empires allait donner naissance.
C'est un homme politique grec, d'influence française, Ioannis Koletis, Premier ministre de 1844 à 1847, qui le premier propose l'idée de la reconstitution des Jeux antiques, dans un projet de loi écrit de sa main en français, dès 1835.
La formidable durée, malgré son évolution, de la langue grecque, ainsi que l'importance géographique de l'hellénisme, donnent à cette nouvelle Nation le droit de faire référence au passé culturel prestigieux de la Grèce antique. Le philhellénisme européen de cette époque fut bien un mélange d'érudition humaniste, de christianisme, d'esprit libéral et même révolutionnaire, s'opposant aux tyrans de l'ancien régime dont le sultan ottoman était l'archétype.
L'hellénisme moderne se développe sous le premier roi de la Grèce moderne (Othon 1er, 1832-1862) puis le second (Georges 1er, 1863-1913). La superficie du pays double presque tous les 35 ans. Toute l'énergie du pays est tendue vers cette expansion, soutenue par l'importante diaspora commerçante qui s'affirme avec l'épanouissement des échanges entre l'Europe occidentale, la Méditerranée orientale et la mer Noire.
La fameuse "grande Idée" (mégali Idéa), expression idéologique développée durant la seconde moitié du 19ème siècle, consistait à réunir tous les Grecs dans un large espace national encore mal défini. Les territoires considérés comme grecs (Crète et Macédoine) allaient bientôt rejoindre le jeune Etat. Le proverbe antique "Est considéré grec celui qui est éduqué en tant que tel" était gravé sur le fronton de la bibliothèque privée la plus prestigieuse d'Athènes.
L'hellénisation pacifique croissante d'une partie des populations chrétiennes orthodoxes des Balkans et de l'Asie Mineure, par la multiplication des écoles grecques et des associations littéraires et pédagogiques, est un des plus grands succès de l'hellénisme de la fin du 19ème et du début du 20ème siècle. Ainsi, à l'intérieur et à l'extérieur des frontières de la Grèce, l'éducation et l'apprentissage de la langue deviennent les premières valeurs nationales. Dans ce contexte particulier de l'affirmation de l'identité nationale, la référence à l'Antiquité a une valeur très importante pour Athènes, nouvelle capitale.

L'histoire officielle du Comité Olympique International (CIO) et celle de la Grèce jusqu'en 1994, se sont peu occupées du rôle du premier président du CIO, le Grec, Dimitri Vikélas, écrivain, grand intellectuel, helléniste membre des cercles spécialisés de Paris.
Dans l'histoire officielle olympique, les manifestations "proto-olympiques" ou "pré-coubertiennes" sont traitées d'une manière succincte. Pourtant entre 1856 et 1888, furent organisées à Athènes quatre manifestations sportives appelées Olympia, c'est à dire Jeux olympiques, grâce au mécène Evanguelos Zappas, riche grec de la diaspora.
Cette période, dite Olympiades de Zappas, réunissait des Grecs des quatre coins du nouveau royaume, de la diaspora et des terres irrédentes. Pour ces Grecs, il s'agissait d'intégrer la renaissance des J. O. à la résurgence de leur identité nationale. Malgré des débuts difficiles, les Olympiades de 1888 ont réuni 70 000 personnes à Athènes, chiffre très important pour l'époque.
Cette identification du nationalisme grec à l'Olympisme est à l'origine du choix d'Athènes, capitale du nouvel Etat, comme site des manifestations sportives depuis 1856, plutôt que le site antique d'Olympie.
La recherche d'un lieu approprié pour la réalisation des épreuves sportives a amené les organisateurs, après avoir essayé les grandes places d'Athènes, à choisir le stade antique abandonné situé sur la colline Ardittos, aux abords du jardin royal. Ce stade avait été reconstruit et embelli au 3ème siècle après J.-C. sans avoir jamais accueilli les J. O. antiques. La logique néo-hellénique de la renaissance des Jeux a donc trouvé là un élément fonctionnel prestigieux.
L'architecte Ziller avait déjà commencé à fouiller ce stade où en 1870 eurent lieu les troisième Olympiades de Zappas. Les spectateurs étaient installés sur les pentes de la colline. A noter que le donateur Evanguélos Zappas semble avoir couvert déjà les frais de la pose des parties en marbre dès cette époque, comme il a aussi financé la construction du palais d'exposition du Zappeion qui porte son nom.
En 1894, au congrès de la Sorbonne, Dimitri Vikélas dut convaincre le Comité Olympique que la première Olympiade de la Renaissance pouvait se dérouler à Athènes. Il avait déjà en tête son projet grec avec un site prestigieux en chantier. Devenu premier président du CIO, Vikélas fut assez rapidement effacé par Coubertin et sa légende.
Au congrès de la Sorbonne, Vikélas était le représentant du Club Sportif Panhellénique. Le président de ce club, Dimitrios Fokianos, avait été invité au congrès par Coubertin car le Panhellinios était inscrit au catalogue international des clubs sportifs depuis 1891. Par ailleurs, il avait organisé les dernières Olympiades de Zappas en 1888. Bon connaisseur du milieu sportif, il manquait d'expérience internationale et maniait mal les langues étrangères. Il se fit donc remplacé par Vikélas, brillant homme de lettres grec installé à Paris et connu des milieux philhellènes français.
Les trois puissances (France, Angleterre, Allemagne) ne voulant pas faire cadeau des J. O. à l'une d'elle, le congrès de la Sorbonne proposa la Roumanie, mais Vikélas réussit à imposer Athènes.
Malgré les réticences des politiciens grecs, Coubertin et Vikélas réussirent à mobiliser l'opinion publique grecque qui réunit l'argent nécessaire. Le mécène Evanguelos Averof offrit une somme énorme pour remarbrer le stade antique. Certains marbriers ont même travaillé gratuitement. Un enthousiasme national pour les Jeux saisit le pays, d'autant que la Grèce venait de récupérer la Thessalie en 1882. En plein élan nationaliste, les Grecs étaient donc très sensibles à tout ce qui touchait à l'affirmation de leur identité. L'enjeu des J. O. servait à démontrer la justesse de la référence à l'Antiquité. L'initiative de Coubertin offre donc aux Grecs cette chance.

25 mars : vraie date de la renaissance des J. O.

Comme durant la dernière Olympiade de Zappas, le Comité Olympique grec choisit comme date inaugurale des nouvelles Olympiades le 25 mars, date du début du soulèvement des Grecs contre l'empire Ottoman en 1821, jour chargé aussi du symbole religieux de la fête orthodoxe de l'Annonciation. Ainsi le 6 avril, jour olympique international, n'est rien d'autre que le 25 mars dans le calendrier grégorien. Le CO grec a donc choisi cette date dans la logique du projet national grec. C'est ainsi que le premier vainqueur du marathon, Spiros Louÿs, est devenu un véritable héros national.
A noter ici le rôle méconnu de l'académicien français, l'helléniste Michel Bréal, qui fut "l'inventeur" de la course du marathon. En effet, le nouveau modèle des J. O. modernes était le résultat d'un choix précis d'épreuves. Cette procédure, toujours en vigueur, devait faire la synthèse entre les épreuves antiques et modernes. Le marathon y a une place privilégiée étant chargé de symbolisme: défi physique et humanisme démocratique.
Michel Bréal, 65 ans en 1894, père de l'école de linguistique française, a donc proposé à Pierre de Coubertin d'offrir une coupe aux courageux émules de Philippides.
En 1896, c'est plus l'élan national que l'amour du sport qui a rempli le stade antique rénové d'Athènes de 80 000 spectateurs enthousiastes qui mêlés aux sportifs venus de onze pays, ont créé le succès des premiers jeux de la Renaissance olympique.
Récupérant le flambeau pour assurer la promotion internationale des J. O., Pierre de Coubertin a poursuivi l'aventure mais sans grand éclat. Les J. O. de Paris en 1900, mal organisés et sans infrastructure, ont été éclipsés par l'Exposition universelle et la tour Eiffel. Après l'échec suivant à Saint Louis, il faut attendre les jeux de Londres en 1908 pour retrouver un enthousiasme égal à celui d'Athènes.
Entre-temps, la Grèce a organisé avec succès l'oubliée "méso-olympiade" de 1906 pour fêter les dix ans de la Renaissance. 17 pays ont envoyé des athlètes à Athènes. Bien mieux organisés qu'en 1896, dans un stade entièrement remarbré, les jeux de 1906 ont été la véritable mise en place des jeux modernes. Les historiens du milieu olympique, anglais et allemands, tendent à considérer les jeux de 1906 comme les premières vraies olympiades. Coubertin ayant déjà écarté Vikélas, il refusa de donner l'auréole olympique aux jeux de 1906, obligeant le Comité olympique grec à se soumettre.
1906 clôt une période ouverte en 1835 par le projet de loi de Koletis, identifiant la renaissance des jeux à l'idéal national grec. Face à Coubertin, la Grèce a tenté d'obtenir l'organisation permanente des Jeux dans le pays. Mais pour des raisons de prestige international, Coubertin s'y est refusé.
Il a fallu attendre 1936 pour voir la cérémonie de la flamme olympique partir du site antique d'Olympie, rendant ainsi à la Grèce sa place particulière dans les J. O., malgré les querelles internes du monde olympique qui remettent parfois en cause la "grécité" de la flamme.

Alexis Krauss est membre de la Société hellénique d'archives, Athènes.