Confluences Méditerranée                                   N°22                         Eté 1997

La politique arabe et musulmane de la France

Paul Balta

 

Vaut-il mieux parler de la "politique arabe" ou de la "politique musulmane" de la France? Henry Laurens note que la seconde expression "n'apparaît qu'au début du XXème siècle"(1) . Quant à la première, elle est sans doute encore plus récente mais nous nous étions efforcés de montrer dans La politique arabe de la France(2) que l'une et l'autre recouvrent des réalités différentes comme sont différents les mondes arabe, iranien et turc mais qui sont également complémentaires pour des raisons religieuses et géopolitiques. Napoléon disait: "La géographie dicte la politique d'un pays" et l'on constate que les deux axes de la politique extérieure de l'Etat français — sous la Monarchie, la Convention, l'Empire, la République — ont été l'Europe et la Méditerranée. Or il se trouve qu'à partir du VIIIème siècle, la rive sud a été islamisée et arabisée, que l'Espagne a été arabo-berbère jusqu'en 1492, que Byzance a été progressivement conquise par les Turcs dès le XIème siècle et que Constantinople a été prise par les Ottomans en 1453.

On fait communément remonter les premières relations suivies entre la France — on pourrait presque dire l'Europe — et le monde arabo-musulman à Charlemagne et à Haroun al-Rachid qui, l'un d'Aix-la-Chappelle, l'autre de Bagdad, échangèrent ambassades et présents; il est vrai qu'ils avaient un ennemi commun: l'émirat de Cordoue (756-1031) fondé par le seul survivant des Omeyyades de Damas massacrés par les Abassides. Il n'empêche, les clefs d'or du Saint-Sépulcre que le Calife fit parvenir à l'empereur d'Occident ouvrirent l'histoire moderne des relations entre les rives nord et sud (Rome ayant été mise à sac par les Barbares au Vème siècle) qui furent paisibles quatre siècles durant.
Nous ne pouvons faire ici l'historique de ces relations mais nous donnerons quelques jalons susceptibles d'éclairer le présent. Rappelons, par exemple, que la première croisade prêchée à Clermont-Ferrand par Urbain II, en 1095, ne fut pas dépêchée d'abord contre les Arabes mais contre les Turcs seldjoukides qui assaillaient Byzance, ce qui n'empêcha pas les affrontements entre catholiques et orthodoxes. La huitième et dernière prit fin avec la mort de Saint-Louis à Tunis en 1270.
L'esprit de croisade survécut ici ou là, mais en France, les rois firent très vite la différence entre les intérêts du royaume et ceux de l'Eglise, n'hésitant pas à conclure des traités avec leurs voisins musulmans. Ainsi, lorsque Louis XI annexe le Roussillon, en 1463, il se garde de dénoncer les traités d'entente conclus précédemment par les rois de Majorque avec ceux du Maghreb et lorsqu'il hérite du comté de Provence en 1481, il écrit au roi de Tunis et à son fils qui règne à Bône en vue de développer les échanges "de manière que s'ensuive utilité et profit d'une part et d'autre". Continuité: en 1577, Henri III crée un consulat à Tunis pour stimuler le commerce.
On pourrait multiplier les exemples de ce genre ce qui ne signifie pas qu'il n'y ait pas eu des frictions, voire des affrontements auxquels mettaient fin de nouveaux accords.
C'est François Ier qui a structuré le jeu de la France en Méditerranée en signant, en 1535, une audacieuse alliance avec Soliman-le-Magnifique. Première puissance du bassin, la France voulait empêcher la pénétration d'hégémonies extérieures principalement celle des Habsbourg (mais aussi celle des tzars et par la suite celle des Anglais et d'autres). La Sublime Porte avait les mêmes intérêts. Le roi correspondit aussi avec les cours du Maroc et pourchassa les vaisseaux portugais au large de Gibraltar.
Une superbe page de Michelet (écrite en pleine période coloniale!) précise le contexte dans lequel a été conclue cette alliance et ses enjeux. "Sauf Venise et quelques Français, personne en Europe ne comprit rien à la question d'Orient (…). Venise défaillant, elle légua à la France son rôle de médiateur entre les deux religions, d'initiateur des deux mondes, disons le mot, de sauveur de l'Europe. Acceptons hautement, au nom de la Renaissance, le nom injurieux que Charles Quint et Philippe II nous lancèrent tant de fois. La France, après Venise, fut le grand renégat qui, le Turc aidant, défendit la chrétienté contre elle-même, la garda de l'Espagne et du roi de l'Inquisition. Saluons les hommes hardis, les esprits courageux et libres qui, d'une part de Venise, de Paris, d'autre part de Constantinople, se tendirent la main par-dessus l'Europe et, maudits d'elle, la sauvèrent. La terre a beau frémir, le ciel eut beau tonner… Ils n'en firent pas moins, d'une audace impie, l'œuvre sainte qui, par la réconciliation de l'Europe et de l'Asie, créa le nouvel équilibre, l'ordre agrandi des Temps modernes, à l'harmonie chrétienne substituant l'harmonie humaine"(3) .
Commerce et culture, conflits et diplomatie se sont toujours conjugués en Méditerranée. Là encore, François Ier innove et sera imité par ses successeurs. Ainsi, en 1535, il obtient les Capitulations qui seront ultérieurement accordées à d'autres pays et demeureront en vigueur jusqu'au traité de Lausanne, en 1923. Ce sont des conventions aux termes desquelles le Sultan garantit aux sujets et aux marchands des nations chrétiennes résidant dans l'Empire ottoman le droit de relever de leurs autorités nationales représentées par des agents diplomatiques et des consuls. On a estimé que ces textes constituaient, dans une certaine mesure, une "laïcisation" de la politique étrangère que les hommes d'Etat ne faisaient plus dépendre de considérations religieuses mais de la compréhension des intérêts nationaux réciproques.
Dès 1530, le roi avait fait ouvrir les chaires de grec et d'hébreu au Collège de France, fondé un an plus tôt, et peu après l'orientaliste Guillaume Postel, qui parlait l'arabe, avait accompagné l'ambassade royale envoyée à Constantinople puis avait visité le Proche-Orient. Précédé par le turc, l'arabe fait son entrée au Collège, en 1587, sous Henri III. Louis XIII fait porter l'imprimerie en caractères orientaux de Paris "à un degré de perfection qui lui permit de rivaliser avec celle de Rome, alors la première d'Europe"(4) .
En 1669, Louis XIV décide de former des interprètes pour les consulats des Echelles du Levant; ce sont les élèves de la Chambre du Roi qui prendront ensuite le nom de Jeunes de Langue. C'est l'ancêtre de l'Ecole des langues orientales vivantes, "Langues O", fondée par la Convention en 1795 pour enseigner l'arabe, le persan, le turc (au début du XXe siècle, elle étendra sa palette aux langues d'Europe centrale, d'Asie et d'Afrique). Quant à Bonaparte, qui emmena les meilleurs savants de France lors de l'expédition d'Egypte (1798-1801), son apport est considérable: fondation de l'Institut d'Egypte dont l'activité fut prodigieuse, la Description de l'Egypte (1809-1828), les vocations d'orientalistes et d'égyptologues, la mode orientaliste, etc. Dans la foulée, il convient de rappeler l'œuvre non moins considérabe des saint-simoniens qui ont aidé Muhammed-Ali à édifier l'Egypte moderne.
A vrai dire, on note tout au long de l’histoire de France la permanence de deux courants, l’un humaniste, curieux de l’Autre, fondé sur la notion d’échange, l’autre conquérant, inspiré par l’esprit de domination et souvent de mépris et de lucre. Avec le développement de la civilisation industrielle et la poursuite de la colonisation de l’Algérie, commencée en 1830, le second courant va progressivement s’affirmer et prendre l’avantage, il faut hélas l’admettre, sous la IIIe République. Témoins de cette évolution: dictionnaires, encyclopédies, livres d’histoire. Le musulman, l’Arabe, le Turc est généralement défini comme l’Autre, voire l’adversaire fier et valeureux mais devient, au fil des ans, fourbe, lâche, menteur, voleur, paresseux… Deux textes illustrent, à moins d’un demi-siècle d’intervalle, le changement des mentalités.
En 1866, M. de Mas-Latrie publie, à la demande de Napoléon III, un recueil de traités(5) conclus avec les Arabes. Dans sa préface, il indique que l’empereur lui a demandé une introduction qui précisera l’esprit de l’ouvrage, "(…) montrera l’esprit de bonne foi et de tolérance religieuse qui régna de part et d’autre pendant plus de cinq cents ans (…). Ainsi se démontrera par le tableau fidèle du passé la possibilité de se voir s’établir dans l’avenir entre les Arabes et nous, et pour l’avantage réciproque des deux peuples, des relations plus franches, en prouvant par les termes les plus certains que les animosités et les rancunes (…) ne sont ni si invétérées ni si radicales qu’on le pense (…)".
En 1906, E. Rouard de Card publie un recueil analogue et s’explique sur ses intentions en soulignant que ces traités "(…) ont une grande importance au point de vue de l’histoire diplomatique; ils peuvent, en outre, servir à justifier les droits que la France exerce et les prétentions qu’elle élève sur les territoires de l’Afrique du Nord"(6) .
Dans le même temps, la classe politique a pris conscience que le monde musulman est devenu une nouvelle réalité géopolitique. Elle va donc élaborer une "politique musulmane" dont Alfred Le Chatelier, officier des affaires indigènes, est l’un des artisans(7) . Certains présentent la France comme une puissance ou un empire musulman. A la suite de la Première guerre mondiale, la République bénéficie du démantèlement de l’Empire ottoman et se voit confirmer par la SDN des mandats au Machrek (Liban, Syrie) et ses protectorats au Maghreb (Tunisie, Maroc).

La Seconde guerre mondiale, en revanche, accélère les luttes pour l’indépendance auxquelles la IVe République (3 juin 1944-4 octobre 1958) sera confrontée et qui lui seront fatales. Trois mois avant sa proclamation, le 18 mars, le général de Gaulle avait exposé sa conception de l’avenir régional devant l’Assemblée consultative d’Alger. "Nous pensons qu’une sorte de groupement occidental, réalisé avec nous, principalement sur la base économique (…) pourrait offrir de grands avantages. Un tel groupement, prolongé par l’Afrique, en relations étroites avec l’Orient et notamment les Etats arabes du Proche-Orient qui cherchent légitimement à unir leurs intérêts — et dont la Manche, le Rhin, la Méditerranée seraient comme les artères — paraît pouvoir constituer un centre capital dans une organisation mondiale des productions, des échanges et de la sécurité". (Peut-on voir dans cette vision une préfiguration du processus euro-méditerranéen que propose la Déclaration de Barcelone?).
Revenu aux affaires en 1958 (il avait démissionné en 1946), le fondateur de la Ve République avait compris, après sa "traversée du désert", que les indépendances étaient inéluctables. Pour ce qui est de la Méditerranée, il inscrit ses préoccupations stratégiques dans une vision historique en renouant avec la tradition instaurée par François Ier. L’état des lieux était alors brièvement le suivant: l’expédition de Suez (1956), qui avait confirmé l’alliance avec Israël, et la guerre d’Algérie (1954-1962) avaient conduit tous les pays arabes indépendants, sauf le Liban, à rompre leurs relations avec la France réduisant ainsi les échanges économiques à néant.
En outre, les Etats-Unis et l’URSS avaient profité de l’échec de l’expédition contre l’Egypte pour accroître leur hégémonie dans le bassin, et de Gaulle estimait que seules l’Europe et une France ayant renoué avec le monde arabo-musulman pourraient leur faire contrepoids. De même il a été le premier à dire ouvertement que la France et l’Europe, bien qu’amies des Etats-Unis, n’avaient pas les mêmes intérêts qu’eux en Méditerranée et dans les pays arabes.
Dès lors, contrairement à ce que certains prévoyaient, de Gaulle adhère aussitôt à la CEE. Il estime, entre autres, que cela va obliger la France, pays encore semi-agricole, à se moderniser. Mais il a également conscience que les industriels français, habitués au protectionnisme, risquent de souffrir de la concurrence de leurs partenaires européens plus aguerris de sorte que c’est au politique de paver la voie à l’économique. L’indépendance de l’Algérie lui permet donc d’amorcer sa poitique arabe qui, à terme, ouvrira les marchés des rives sud et est aux hommes d’affaires et aux industriels français(8). C’est ce qui a fait dire à certains de ses adversaires et à des dirigeants israéliens (qui coopéraient pourtant avec l’Afique du Sud à l’époque de l’apartheid!) que sa politique sentait le pétrole".
En réalité, de Gaulle a eu parallèlement une politique culturelle tant en France qu’à l’égard du monde arabe à la fois pour mieux faire connaître ce dernier et pour y assurer le rayonnement de la civilisation française. Quelques mois avant de se retirer, en 1969, il m’avait fait cette déclaration (souvent citée depuis) qui demeure d’actualité: "Le commerce, l’économie, la culture, c’est très important. Il faut parler de ce qui se fait car cela prépare l’avenir, et il faut voir loin. Voyez-vous il y a, de l’autre côté de la Méditerranée, des pays en voie de développement. Mais il y a aussi chez eux une civilisation, une culture, un humanisme, un sens des rapports humains que nous avons tendance à perdre dans nos sociétés industrialisées et qu’un jour nous serons probablement très contents de retrouver chez eux. Eux et nous, chacun à notre rythme, avec nos possibilités et notre génie, nous avançons vers la civilisation industrielle. Mais si nous voulons, autour de cette Méditerranée — accoucheuse de grandes civilisations — construire une civilisation industrielle qui ne passe pas par le modèle américain et dans laquelle l’homme sera une fin et non un moyen, alors il faut que nos cultures s’ouvrent très largement l’une à l’autre"(9).
Nationaliste, de Gaulle avait eu l’intuition du nationalisme arabe et avait été compris de lui. Il est mort avant que l’arabisme amorce son déclin et que commence à s’enfler la vague islamiste au milieu des années soixante-dix. Moins homme d’Etat et plus idéologue, André Malraux avait eu l’intuition, lui, dès l’époque de Nasser, du rôle qu’allait jouer l’Islam. Il écrit: "C’est le grand phénomène de notre époque que la violence de la poussée islamique. Sous-estimée par la plupart de nos contemporains, cette montée de l’Islam est analogiquement comparable au début du communisme au temps de Lénine"(10). C’est une réalité à laquelle ont été confrontés tous les successeurs de de Gaulle.
La politique mise en œuvre par le général et poursuivie par Georges Pompidou (en particulier dans le domaine culturel) s’est ensuite plus ou moins effilochée. En tout cas, il est intéressant de noter que Claude Cheysson, ministre des Affaires extérieures de François Mitterrand sous le premier septennat, n’hésite pas à affirmer: "La France n’a plus guère eu de politique arabe après 1985". Il souligne aussi qu’avec Jacques Chirac elle a "de nouveau une politique arabe"(11). A-t-elle pour autant une politique musulmane cohérente? La question mérite, nous semble-t-il, d’être posée.

Paul Balta est journaliste et écrivain.

 

Notes :
1."La politique musulmane de la France", sous la direction d’Henry Laurens, Monde arabe. Maghreb-Machrek, n°152, avril-juin 1996.
2. Paul Balta, Claudine Rulleau, La politique arabe de la France. De de Gaulle à Pompidou, Sindbad, 1973, Paris.
3. Jules Michelet, Histoire de France, le XVIème siècle, Tome II, 15.
4. Général Spillman, Napoléon et l’Islam, Librairie académique Perrin, Paris, 1969.
5. M. de Mas-Latrie, Traités de paix et de commerce et documents divers concernant les relations des chrétiens avec les Arabes de l’Afrique septentrionale du Moyen-Age, recueillis par ordre de l’Empereur, Paris, 1866.
6. E. Rouard de Card, Traités de la France avec les pays de l’Afrique du Nord, Paris 1966.
7. "Politique musulmane, lettre à un conseiller d’État", Revue du monde musulman, septembre 1910, Paris.
8. A titre d’exemple, entre 1967 et 1970 la France passe du 23ème au 3ème rang des fournisseurs de l’Irak.
9. In La politique arabe de la France, op. cit.
10. Institut Charles de Gaulle, De Gaulle et Malraux, Plon, Paris, 1987.
11. Claude Cheysson, "La France doit avoir une politique arabe", France-Pays arabes, Eurabia, n°232, mai 1997, Paris.