Paul Balta
Vaut-il mieux parler de la "politique arabe" ou de la "politique musulmane" de la France? Henry Laurens note que la seconde expression "n'apparaît qu'au début du XXème siècle"(1) . Quant à la première, elle est sans doute encore plus récente mais nous nous étions efforcés de montrer dans La politique arabe de la France(2) que l'une et l'autre recouvrent des réalités différentes comme sont différents les mondes arabe, iranien et turc mais qui sont également complémentaires pour des raisons religieuses et géopolitiques. Napoléon disait: "La géographie dicte la politique d'un pays" et l'on constate que les deux axes de la politique extérieure de l'Etat français sous la Monarchie, la Convention, l'Empire, la République ont été l'Europe et la Méditerranée. Or il se trouve qu'à partir du VIIIème siècle, la rive sud a été islamisée et arabisée, que l'Espagne a été arabo-berbère jusqu'en 1492, que Byzance a été progressivement conquise par les Turcs dès le XIème siècle et que Constantinople a été prise par les Ottomans en 1453.
On fait communément remonter les premières relations suivies entre la
France on pourrait presque dire l'Europe et le monde
arabo-musulman à Charlemagne et à Haroun al-Rachid qui, l'un d'Aix-la-Chappelle, l'autre
de Bagdad, échangèrent ambassades et présents; il est vrai qu'ils avaient un ennemi
commun: l'émirat de Cordoue (756-1031) fondé par le seul survivant des Omeyyades de
Damas massacrés par les Abassides. Il n'empêche, les clefs d'or du Saint-Sépulcre que
le Calife fit parvenir à l'empereur d'Occident ouvrirent l'histoire moderne des relations
entre les rives nord et sud (Rome ayant été mise à sac par les Barbares au Vème
siècle) qui furent paisibles quatre siècles durant.
Nous ne pouvons faire ici l'historique de ces relations mais nous donnerons quelques
jalons susceptibles d'éclairer le présent. Rappelons, par exemple, que la première
croisade prêchée à Clermont-Ferrand par Urbain II, en 1095, ne fut pas dépêchée
d'abord contre les Arabes mais contre les Turcs seldjoukides qui assaillaient Byzance, ce
qui n'empêcha pas les affrontements entre catholiques et orthodoxes. La huitième et
dernière prit fin avec la mort de Saint-Louis à Tunis en 1270.
L'esprit de croisade survécut ici ou là, mais en France, les rois firent très vite la
différence entre les intérêts du royaume et ceux de l'Eglise, n'hésitant pas à
conclure des traités avec leurs voisins musulmans. Ainsi, lorsque Louis XI annexe le
Roussillon, en 1463, il se garde de dénoncer les traités d'entente conclus
précédemment par les rois de Majorque avec ceux du Maghreb et lorsqu'il hérite du
comté de Provence en 1481, il écrit au roi de Tunis et à son fils qui règne à Bône
en vue de développer les échanges "de manière que s'ensuive utilité et profit
d'une part et d'autre". Continuité: en 1577, Henri III crée un consulat à
Tunis pour stimuler le commerce.
On pourrait multiplier les exemples de ce genre ce qui ne signifie pas qu'il n'y ait pas
eu des frictions, voire des affrontements auxquels mettaient fin de nouveaux accords.
C'est François Ier qui a structuré le jeu de la France en Méditerranée en signant, en
1535, une audacieuse alliance avec Soliman-le-Magnifique. Première puissance du bassin,
la France voulait empêcher la pénétration d'hégémonies extérieures principalement
celle des Habsbourg (mais aussi celle des tzars et par la suite celle des Anglais et
d'autres). La Sublime Porte avait les mêmes intérêts. Le roi correspondit aussi avec
les cours du Maroc et pourchassa les vaisseaux portugais au large de Gibraltar.
Une superbe page de Michelet (écrite en pleine période coloniale!) précise le contexte
dans lequel a été conclue cette alliance et ses enjeux. "Sauf Venise et quelques
Français, personne en Europe ne comprit rien à la question d'Orient (
). Venise
défaillant, elle légua à la France son rôle de médiateur entre les deux religions,
d'initiateur des deux mondes, disons le mot, de sauveur de l'Europe. Acceptons hautement,
au nom de la Renaissance, le nom injurieux que Charles Quint et Philippe II nous
lancèrent tant de fois. La France, après Venise, fut le grand renégat qui, le Turc
aidant, défendit la chrétienté contre elle-même, la garda de l'Espagne et du roi de
l'Inquisition. Saluons les hommes hardis, les esprits courageux et libres qui, d'une part
de Venise, de Paris, d'autre part de Constantinople, se tendirent la main par-dessus
l'Europe et, maudits d'elle, la sauvèrent. La terre a beau frémir, le ciel eut beau
tonner
Ils n'en firent pas moins, d'une audace impie, l'uvre sainte qui, par
la réconciliation de l'Europe et de l'Asie, créa le nouvel équilibre, l'ordre agrandi
des Temps modernes, à l'harmonie chrétienne substituant l'harmonie humaine"(3) .
Commerce et culture, conflits et diplomatie se sont toujours conjugués en Méditerranée.
Là encore, François Ier innove et sera imité par ses successeurs. Ainsi, en 1535, il
obtient les Capitulations qui seront ultérieurement accordées à d'autres pays et
demeureront en vigueur jusqu'au traité de Lausanne, en 1923. Ce sont des conventions aux
termes desquelles le Sultan garantit aux sujets et aux marchands des nations chrétiennes
résidant dans l'Empire ottoman le droit de relever de leurs autorités nationales
représentées par des agents diplomatiques et des consuls. On a estimé que ces textes
constituaient, dans une certaine mesure, une "laïcisation" de la politique
étrangère que les hommes d'Etat ne faisaient plus dépendre de considérations
religieuses mais de la compréhension des intérêts nationaux réciproques.
Dès 1530, le roi avait fait ouvrir les chaires de grec et d'hébreu au Collège de
France, fondé un an plus tôt, et peu après l'orientaliste Guillaume Postel, qui parlait
l'arabe, avait accompagné l'ambassade royale envoyée à Constantinople puis avait
visité le Proche-Orient. Précédé par le turc, l'arabe fait son entrée au Collège, en
1587, sous Henri III. Louis XIII fait porter l'imprimerie en caractères orientaux de
Paris "à un degré de perfection qui lui permit de rivaliser avec celle de Rome,
alors la première d'Europe"(4) .
En 1669, Louis XIV décide de former des interprètes pour les consulats des Echelles du
Levant; ce sont les élèves de la Chambre du Roi qui prendront ensuite le nom de Jeunes
de Langue. C'est l'ancêtre de l'Ecole des langues orientales vivantes, "Langues
O", fondée par la Convention en 1795 pour enseigner l'arabe, le persan, le turc (au
début du XXe siècle, elle étendra sa palette aux langues d'Europe centrale, d'Asie et
d'Afrique). Quant à Bonaparte, qui emmena les meilleurs savants de France lors de
l'expédition d'Egypte (1798-1801), son apport est considérable: fondation de l'Institut
d'Egypte dont l'activité fut prodigieuse, la Description de l'Egypte (1809-1828),
les vocations d'orientalistes et d'égyptologues, la mode orientaliste, etc. Dans la
foulée, il convient de rappeler l'uvre non moins considérabe des saint-simoniens
qui ont aidé Muhammed-Ali à édifier l'Egypte moderne.
A vrai dire, on note tout au long de lhistoire de France la permanence de deux
courants, lun humaniste, curieux de lAutre, fondé sur la notion
déchange, lautre conquérant, inspiré par lesprit de domination et
souvent de mépris et de lucre. Avec le développement de la civilisation industrielle et
la poursuite de la colonisation de lAlgérie, commencée en 1830, le second courant
va progressivement saffirmer et prendre lavantage, il faut hélas
ladmettre, sous la IIIe République. Témoins de cette évolution: dictionnaires,
encyclopédies, livres dhistoire. Le musulman, lArabe, le Turc est
généralement défini comme lAutre, voire ladversaire fier et valeureux mais
devient, au fil des ans, fourbe, lâche, menteur, voleur, paresseux
Deux textes
illustrent, à moins dun demi-siècle dintervalle, le changement des
mentalités.
En 1866, M. de Mas-Latrie publie, à la demande de Napoléon III, un recueil de traités(5) conclus avec les Arabes. Dans sa préface, il indique que lempereur
lui a demandé une introduction qui précisera lesprit de louvrage, "(
)
montrera lesprit de bonne foi et de tolérance religieuse qui régna de part et
dautre pendant plus de cinq cents ans (
). Ainsi se démontrera par le tableau
fidèle du passé la possibilité de se voir sétablir dans lavenir entre les
Arabes et nous, et pour lavantage réciproque des deux peuples, des relations plus
franches, en prouvant par les termes les plus certains que les animosités et les rancunes
(
) ne sont ni si invétérées ni si radicales quon le pense (
)".
En 1906, E. Rouard de Card publie un recueil analogue et sexplique sur ses
intentions en soulignant que ces traités "(
) ont une grande importance au
point de vue de lhistoire diplomatique; ils peuvent, en outre, servir à justifier
les droits que la France exerce et les prétentions quelle élève sur les
territoires de lAfrique du Nord"(6) .
Dans le même temps, la classe politique a pris conscience que le monde musulman est
devenu une nouvelle réalité géopolitique. Elle va donc élaborer une "politique
musulmane" dont Alfred Le Chatelier, officier des affaires indigènes, est lun
des artisans(7) . Certains présentent la France comme une puissance ou
un empire musulman. A la suite de la Première guerre mondiale, la République bénéficie
du démantèlement de lEmpire ottoman et se voit confirmer par la SDN des mandats au
Machrek (Liban, Syrie) et ses protectorats au Maghreb (Tunisie, Maroc).
La Seconde guerre mondiale, en revanche, accélère les luttes pour
lindépendance auxquelles la IVe République (3 juin 1944-4 octobre 1958) sera
confrontée et qui lui seront fatales. Trois mois avant sa proclamation, le 18 mars, le
général de Gaulle avait exposé sa conception de lavenir régional devant
lAssemblée consultative dAlger. "Nous pensons quune sorte de
groupement occidental, réalisé avec nous, principalement sur la base économique
(
) pourrait offrir de grands avantages. Un tel groupement, prolongé par
lAfrique, en relations étroites avec lOrient et notamment les Etats arabes du
Proche-Orient qui cherchent légitimement à unir leurs intérêts et dont la
Manche, le Rhin, la Méditerranée seraient comme les artères paraît pouvoir
constituer un centre capital dans une organisation mondiale des productions, des échanges
et de la sécurité". (Peut-on voir dans cette vision une préfiguration du
processus euro-méditerranéen que propose la Déclaration de Barcelone?).
Revenu aux affaires en 1958 (il avait démissionné en 1946), le fondateur de la Ve
République avait compris, après sa "traversée du désert", que les
indépendances étaient inéluctables. Pour ce qui est de la Méditerranée, il inscrit
ses préoccupations stratégiques dans une vision historique en renouant avec la tradition
instaurée par François Ier. Létat des lieux était alors brièvement le suivant:
lexpédition de Suez (1956), qui avait confirmé lalliance avec Israël, et la
guerre dAlgérie (1954-1962) avaient conduit tous les pays arabes indépendants,
sauf le Liban, à rompre leurs relations avec la France réduisant ainsi les échanges
économiques à néant.
En outre, les Etats-Unis et lURSS avaient profité de léchec de
lexpédition contre lEgypte pour accroître leur hégémonie dans le bassin,
et de Gaulle estimait que seules lEurope et une France ayant renoué avec le monde
arabo-musulman pourraient leur faire contrepoids. De même il a été le premier à dire
ouvertement que la France et lEurope, bien quamies des Etats-Unis,
navaient pas les mêmes intérêts queux en Méditerranée et dans les pays
arabes.
Dès lors, contrairement à ce que certains prévoyaient, de Gaulle adhère aussitôt à
la CEE. Il estime, entre autres, que cela va obliger la France, pays encore semi-agricole,
à se moderniser. Mais il a également conscience que les industriels français, habitués
au protectionnisme, risquent de souffrir de la concurrence de leurs partenaires européens
plus aguerris de sorte que cest au politique de paver la voie à léconomique.
Lindépendance de lAlgérie lui permet donc damorcer sa poitique arabe
qui, à terme, ouvrira les marchés des rives sud et est aux hommes daffaires et aux
industriels français(8). Cest ce qui a fait dire à certains de
ses adversaires et à des dirigeants israéliens (qui coopéraient pourtant avec
lAfique du Sud à lépoque de lapartheid!) que sa politique sentait le
pétrole".
En réalité, de Gaulle a eu parallèlement une politique culturelle tant en France
quà légard du monde arabe à la fois pour mieux faire connaître ce dernier
et pour y assurer le rayonnement de la civilisation française. Quelques mois avant de se
retirer, en 1969, il mavait fait cette déclaration (souvent citée depuis) qui
demeure dactualité: "Le commerce, léconomie, la culture, cest
très important. Il faut parler de ce qui se fait car cela prépare lavenir, et il
faut voir loin. Voyez-vous il y a, de lautre côté de la Méditerranée, des pays
en voie de développement. Mais il y a aussi chez eux une civilisation, une culture, un
humanisme, un sens des rapports humains que nous avons tendance à perdre dans nos
sociétés industrialisées et quun jour nous serons probablement très contents de
retrouver chez eux. Eux et nous, chacun à notre rythme, avec nos possibilités et notre
génie, nous avançons vers la civilisation industrielle. Mais si nous voulons, autour de
cette Méditerranée accoucheuse de grandes civilisations construire une
civilisation industrielle qui ne passe pas par le modèle américain et dans laquelle
lhomme sera une fin et non un moyen, alors il faut que nos cultures souvrent
très largement lune à lautre"(9).
Nationaliste, de Gaulle avait eu lintuition du nationalisme arabe et avait été
compris de lui. Il est mort avant que larabisme amorce son déclin et que commence
à senfler la vague islamiste au milieu des années soixante-dix. Moins homme
dEtat et plus idéologue, André Malraux avait eu lintuition, lui, dès
lépoque de Nasser, du rôle quallait jouer lIslam. Il écrit: "Cest
le grand phénomène de notre époque que la violence de la poussée islamique.
Sous-estimée par la plupart de nos contemporains, cette montée de lIslam est
analogiquement comparable au début du communisme au temps de Lénine"(10). Cest une réalité à laquelle ont été confrontés tous les
successeurs de de Gaulle.
La politique mise en uvre par le général et poursuivie par Georges Pompidou (en
particulier dans le domaine culturel) sest ensuite plus ou moins effilochée. En
tout cas, il est intéressant de noter que Claude Cheysson, ministre des Affaires
extérieures de François Mitterrand sous le premier septennat, nhésite pas à
affirmer: "La France na plus guère eu de politique arabe après 1985".
Il souligne aussi quavec Jacques Chirac elle a "de nouveau une politique
arabe"(11). A-t-elle pour autant une politique musulmane
cohérente? La question mérite, nous semble-t-il, dêtre posée.
Paul Balta est journaliste et écrivain.
Notes :
1."La politique musulmane de la France", sous la direction
dHenry Laurens, Monde arabe. Maghreb-Machrek, n°152, avril-juin 1996.
2. Paul Balta, Claudine Rulleau, La politique arabe de la France. De de Gaulle à
Pompidou, Sindbad, 1973, Paris.
3. Jules Michelet, Histoire de France, le XVIème siècle, Tome II, 15.
4. Général Spillman, Napoléon et lIslam, Librairie académique Perrin,
Paris, 1969.
5. M. de Mas-Latrie, Traités de paix et de commerce et documents
divers concernant les relations des chrétiens avec les Arabes de lAfrique
septentrionale du Moyen-Age, recueillis par ordre de lEmpereur, Paris, 1866.
6. E. Rouard de Card, Traités de la France avec les pays de lAfrique du Nord,
Paris 1966.
7. "Politique musulmane, lettre à un conseiller dÉtat", Revue du
monde musulman, septembre 1910, Paris.
8. A titre dexemple, entre 1967 et 1970 la France passe du 23ème au 3ème rang des
fournisseurs de lIrak.
9. In La politique arabe de la France, op. cit.
10. Institut Charles de Gaulle, De Gaulle et Malraux, Plon, Paris,
1987.
11. Claude Cheysson, "La France doit avoir une politique arabe", France-Pays
arabes, Eurabia, n°232, mai 1997, Paris.