Au-delà des fantasmes, un avenir commun
Smaïl Goumeziane
On s'est fréquemment posé la question de savoir si la France avait une politique arabe. On s'est moins souvent préoccupé de savoir ce que les Arabes et leurs sociétés civiles attendaient de la France.
Bien sûr les relations bilatérales sont régulièrement marquées par
des rencontres à haut niveau, et par des réunions d'experts où s'expriment les
désidérata des uns et des autres. Des accords commerciaux, économiques ou financiers
entre la France et les pays arabes font aussi l'objet d'informations périodiques et de
signatures protocolaires. Est-ce là tout ce que les Arabes espèrent de la France? Cela
suffit-il à tracer clairement les lignes de force de ce que devrait être la politique de
la France à l'égard des Arabes? Rien n'est moins sûr. Et l'on reproche en permanence à
la France son alignement sur la politique américaine en Méditerranée, son soutien aux
régimes autoritaires en place, peu ou pas respectueux des droits de l'homme dans leurs
pays, ou tout simplement l'absence d'impact positif et concret sur l'évolution des
conditions de vie et de travail des populations.
Ces reproches ne sont pas toujours justifiés. A plusieurs reprises, la France s'est
démarquée, aussi bien à l'occasion de la guerre du Golfe, qu'à celle du processus de
paix israélo-arabe, notamment au cours du dernier voyage du président Jacques Chirac au
Moyen-Orient. Elle a été, il faut également le préciser, particulièrement active dans
sa dénonciation de l'embargo contre l'Irak et milité pour sa levée. Traduisant ainsi
une volonté d'indépendance et d'équilibre dans ses relations avec l'ensemble de ses
partenaires dans la région. D'aucuns diront qu'il s'agit là d'une politique guidée par
les seuls intérêts économiques. Peut-être, mais certains résultats sont là, et c'est
tant mieux.
Cependant un fait tenace irrite les Arabes: Le sentiment que pour l'Occident en général,
et la France en particulier, ils seraient désormais (chute du Mur de Berlin oblige) les
nouveaux adversaires, voire les nouveaux ennemis par excellence au niveau international.
C'est en tout cas l'image insupportable qui est le plus souvent véhiculée par la presse
et par de prétendus "spécialistes du monde arabe". Pour eux, les Arabes
seraient des fauteurs de troubles en puissance pour, au moins, quatre raisons
essentielles.
Les Arabes détiennent une part importante des ressources énergétiques mondiales, soit
plus de 30% en gaz naturel et 70% en pétrole. Il n'est pas question, affirment ces
"spécialistes", qu'ils soient les instigateurs d'un troisième choc pétrolier
qui mettrait de nouveau en danger les économies des pays consommateurs, dont la France.
La guerre du Golfe trouverait là sa justification principale, tout comme la sécurisation
des champs pétrolifères au Maghreb, par embargo interposé (Libye) ou par la création
de zones d'exclusion (Algérie), dont une partie de la production est destinée à
l'approvisionnement de la France.
Les pays arabes connaissent une démographie galopante. Leurs populations sont passées de
50 millions d'habitants en 1950 à plus de 130 millions aujourd'hui. 180 millions
d'habitants peupleront la région dans moins de dix ans, soit une multiplication par
quatre en un demi-siècle. Pendant ce temps là la population de la France n'aura
augmenté que de moitié. Ce bouleversement démographique au sud de la Méditerranée
serait porteur de risques majeurs pour l'Europe et la France, d'autant qu'il se conjugue
à des taux de chômage parmi les plus élevés de la planète (15 à 30% de la population
active). Cette situation entraîne des processus accélérés d'exode rural, une
urbanisation anarchique et des mouvements migratoires massifs tant à l'intérieur du
monde arabe qu'à destination de l'Europe et de la France.
Les populations arabes sont majoritairement musulmanes. Leur religion, leurs coutumes et
modes de vie sont différents de ceux de l'occident judéo-chrétien, ce qui les rend peu
accessibles à la modernité et à l'insertion dans les sociétés du Nord.
Les pays arabes développent en leur sein et sur la scène internationale un terrorisme
imprévisible et incontrôlable. Aussi, dès qu'un avion s'écrase, qu'un bâtiment
s'effondre ou qu'une explosion retentit dans le monde, rares sont les commentateurs de
presse ou les "spécialistes" qui n'en tirent pas immédiatement l'hypothèse
d'un acte perpétré par des "individus de type maghrébin", ou résultant d'un
"complot islamique".
Pour ces raisons il y aurait un péril vert, comme il y eut, à d'autres époques, un
péril rouge ou jaune. Raison, concluent les "spécialistes", pour surveiller de
près les Arabes. Résultat: Aujourd'hui deux pays, l'Irak et la Libye, sont toujours sous
embargo, et leurs enfants condamnés à la malnutrition, au manque de soins et à la
déchéance. Un troisième, l'Algérie, est enfermé dans sa violence interne et son
peuple mis en quarantaine. Un quatrième, la Palestine, est périodiquement soumis au
bouclage de ses territoires, privant ainsi des milliers de personnes de travail et de
moyens de subsistance. Toutes les populations arabes sont soumises à visas d'entrée dans
la quasi totalité des pays occidentaux dont la France.
Or sur ces différents points il y a matière à discussion et à faire évoluer
positivement les relations franco-arabes.
Le péril vert
Commençons par la question la plus grave. Le terrorisme aveugle
interne ou externe à la région, d'où qu'il vienne, où qu'il frappe, est mille fois
condamnable. Qu'elle se drape de religiosité, de nationalisme exacerbé ou de raison
d'Etat, une telle violence ne saurait, à l'évidence, être supportée, ni tolérée,
encore moins justifiée. La justice doit poursuivre ses auteurs avec toute la rigueur de
la loi. Ce terrorisme ne saurait pourtant appeler la contre-violence et la répression
d'Etat, ni être combattu par la seule force des armes. Il ne saurait en tous cas être
l'arbre qui cache la forêt, ou servir d'alibi à une politique sécuritaire anti-arabe en
Méditerranée, qui ferait la part belle aux régimes autoritaires ou belliqueux dans
toute la région. Une telle attitude laisserait croire que les motivations ne sont pas
liées à la protection des sociétés civiles arabes et européennes, mais simplement à
la couverture des risques de perturbations des approvisionnements énergétiques, ou ceux
inhérents à la crainte de voir les flux migratoires en direction de l'Europe se
transformer en raz de marée humaine. En tout état de cause, une telle attitude ne
saurait se baser sur l'extrémisme de quelques uns pour justifier le comportement
anti-arabe en général, pas plus que l'extrémisme de quelques colons juifs ou de
quelques militants corses ne sauraient expliquer une attitude anti-juifs ou anti-corses. A
vouloir se protéger de ces extrêmes n'est-on pas en train de contribuer à l'asphyxie de
peuples entiers?
Face à la gravité de tels phénomènes, les populations arabes attendent de "la
Patrie des droits de l'homme", et des Français, un plus grand engagement en faveur
des processus de paix, de démocratisation et de réformes dans la région. Elles
espèrent une solidarité et des mesures concrètes envers leurs sociétés civiles, Elles
contestent vigoureusement les appuis inconditionnels aux pouvoirs en place, lorsque
ceux-ci manquent à l'évidence de légitimité démocratique, ne respectent pas les
droits de l'homme, font peu de cas des libertés individuelles et collectives, ou
détournent les ressources publiques à des fins personnelles ou non productives. En un
mot, les populations arabes ne supportent plus d'être regardées et "gérées"
au prisme déformant de leurs pouvoirs ou de leurs terroristes. Elles veulent que les
processus de démocratisation s'accélèrent de manière pacifique en amenant les uns et
les autres à dialoguer avec elles, en toute responsabilité.
L'histoire récente a d'ailleurs démontré, précisément dans cette région (Turquie,
Jordanie), que l'islamisme politique et les formations dites démocratiques, parviennent,
quand elles respectent les règles démocratiques et l'alternance des pouvoirs, à jouer
pleinement leur rôle dans la stabilité des institutions. Il ne sert donc à rien de
recourir à la force pour contraindre qui que ce soit à être démocrate (pourrait-on
l'être par obligation?). Il faut au contraire tout faire pour que les uns et les autres
acceptent pacifiquement et par une gestion démocratique, les conflits d'idées, et les
divergences de programmes qui sont le lot de toute société. En d'autres termes, il est
urgent que l'arme du dialogue fasse taire le dialogue des armes.
Les "hordes d'immigrés arabes"
Le péril n'est pas non plus dans "les hordes d'immigrés
arabes" prêtes à prendre d'assaut la forteresse Europe. Un autre fantasme non
partagé, il est vrai, par la majorité des français, mais qui revient à intervalles
réguliers dans la presse ou dans les discours démagogiques, populistes, voire haineux,
de certains responsables politiques "surfant" sur la vague des mécontents, et
des exclus d'une société mondiale en mal de croissance et de solidarité.
Depuis la période coloniale la France est une terre d'immigration pour les Arabes en
général, et les Maghrébins en particulier. Loin d'être un fardeau pour elle cette
population a au contraire été à chaque fois d'un apport indéniable à la société
française. Faut-il rappeler qu'une centaine de milliers de travailleurs maghrébins s'y
trouvaient déjà pendant la Première Guerre mondiale, pendant que cent cinquante nulle
soldats étaient mobilisés contre les Allemands? Faut-il également se remémorer que
plus de cent soixante quinze mille maghrébins ont participé à la reconstruction de la
France de 1922 à 1924. Il en fut de même au cours de la Seconde Guerre mondiale, lorsque
la population arabe participa avec courage à la libération de la France, - bien qu'elle
ait subi une effroyable répression pendant la période de Vichy -, puis à son essor tout
au long des "trente glorieuses".
Cet apport est d'autant plus significatif que cette même population a toujours été la
première victime des crises successives qu'a connues la France depuis le début de ce
siècle. Au moment du krach de 1929, par exemple, lorsque le chômage frappa (déjà)
durement la France. La population arabe fut particulièrement atteinte et l'on assista à
des retours massifs vers les pays d'origine. Plus tard, on fit de nouveau appel aux
travailleurs arabes. Ils s'illustrèrent dans les secteurs de production où les tâches
étaient les plus difficiles, polluantes ou dangereuses (mines, sidérurgie, automobiles,
bâtiment, ... ). Aujourd'hui encore, cette communauté est parmi les plus vulnérables
face au chômage et à l'exclusion. Dans les banlieues il n'est pas rare qu'un jeune
immigré sur deux soit sans emploi, soit un taux deux fois plus élevé que la moyenne
nationale.
Malgré cela la population immigrée arabe est une de celles qui se sont le mieux
adaptées à la société française, au point qu'elle en constitue désormais un
élément essentiel. La communauté musulmane, composée principalement d'Arabes,
n'est-elle pas, la seconde de France? Ses commerçants, ses cadres, ses chercheurs, ses
médecins, ses employés, ses artistes... ne contribuent-ils pas à la vie économique et
sociale du pays? N'ont-ils pas participé, comme tant d'autres, au brassage culturel et
ethnique et montré, à différentes occasions, leur attachement aux valeurs
républicaines? Particulièrement à des moments sensibles comme le furent le conflit
israélo-arabe ou la guerre du Golfe.
Pour toutes ces raisons, les immigrés arabes souhaitent que la France prenne des mesures
pour faciliter leur insertion dans une société où ils ont beaucoup reçu, mais à
laquelle ils ont également énormément donné, et à laquelle ils demeurent attachés
pour des raisons historiques et culturelles. Comme ils restent profondément liés à
leurs pays d'origine. Les importants transferts de revenus qu'ils y effectuent en sont une
preuve, tout comme la permanence des relations qu'ils entretiennent avec les membres de
leurs familles ou leurs amis. Ils estiment, en contrepartie, normal de recevoir sans
difficultés leurs compatriotes, ou des êtres qui leurs sont chers, dans des conditions
plus humaines de visas et de contrôles aux frontières. C'est loin d'être le cas, et les
autorités marocaines s'en sont plaintes officiellement et tout récemment encore, par la
voix de leur ministre de l'intérieur. Les populations arabes attendent aussi de ce pays
dans lequel elles ont choisi de vivre et travailler, des mesures concrètes, et une lutte
conséquente contre le racisme et le fascisme ambiants, distillés par des mouvements
certes (encore) minoritaires, mais qui cherchent à tout prix à faire d'eux les
boucs-émissaires d'une crise économique et sociale pourtant planétaire.
Le mirage de l'or noir
Reste la question énergétique. Les hydrocarbures continuent de
dominer les relations du monde arabe avec l'Europe, bien que le poids de l'OPEP dans la
régulation du marché se soit largement amoindri. La tendance devrait se poursuivre.
Toutefois les exportations des pays arabes demeurent fortement axées sur les
hydrocarbures (entre 50 et 99 % des recettes d'exportations selon les pays). Certains pays
(Tunisie, Maroc) ont cependant réussi à diversifier leur présence sur les marchés
internationaux grâce aux produits manufacturés, mais des barrières non tarifaires
freinent encore leur progression, et cela reste marginal à l'échelle du monde arabe.
Il n'y aurait donc rien d'exceptionnel à ce que les relations franco-arabes soient
organisées autour du pétrole et du gaz. Il semble en effet normal, au vu des volumes
acheminés vers la France, que le secteur énergétique soit un vecteur essentiel des
échanges franco-arabes. Il ne saurait en aucun cas se réduire à cela. Les pays arabes
ne sont pas seulement réductibles à leurs champs pétrolifères ou gaziers, et leurs
richesses ne sont pas seulement constituées de pétrodollars en mal de recyclage. On peut
même dire que les populations arabes, - le vrai gisement, en particulier au niveau des
cadres -, ont plutôt souffert de cette rente souterraine, de ce don du ciel que les
bureaucraties ont, empoisonné par l'usage qu'elles en ont fait.
Avant 1986, malgré deux chocs pétroliers, source d'une augmentation exceptionnelle des
recettes en devises, les Etats arabes n'ont en effet guère brillé dans l'utilisation qui
a été faite de ces ressources. Le recours massif et inconsidéré aux importations pour
assurer la modernisation de leurs sociétés n'a pas permis le décollage économique, ni
d'apporter un mieux-être à leurs populations. Cette stratégie les a plutôt entraînés
dans des dépenses inutiles et dans un gaspillage à grande échelle, qui se sont traduits
par un endettement international excessif. En l'absence des conditions de son
remboursement, cet endettement plongea leurs économies dans des situations critiques
lorsque le prix des hydrocarbures s'effondra en 1986. De nombreux pays arabes ont alors
subi de plein fouet cette chute de leurs recettes d'exportations, et sont entrés dans des
crises structurelles profondes dont personne n'est encore sorti indemne.
La guerre du Golfe en 1990-1991 est venu aggraver la situation puisque les pays arabes en
ont supporté le coût pour plusieurs centaines de milliards de dollars. Une fortune qui
aurait certainement mieux été utilisée à développer toute la région. Résultat: les
pays arabes ont vu fondre leurs pétrodollars comme neige au soleil, se sont affaiblis
économiquement, et leurs populations s'enfoncent dans une misère économique et sociale
de plus en plus insoutenable.
Pendant ce temps les banques occidentales ont réalisé des profits exceptionnels, et les
entreprises, notamment françaises, des performances remarquables à l'exportation. Le
volume et la structure de leurs échanges sont significatifs de cette évolution depuis
plusieurs années: pièces détachées, équipements industriels, produits pharmaceutiques
et biens de consommations alimentaires font l'essentiel de ces flux. Le surplus commercial
français est en progression régulière. Hors hydrocarbures celui-ci est encore plus
fort.
Or un tel déséquilibre ne peut pas être porteur de développement. L'excédent
commercial alimentaire de la France, par exemple, bien que fondé sur des prix
subventionnés, donc inférieurs à ceux du marché mondial, ne pousse aucunement à la
réhabilitation des activités agricoles nationales dans ces pays. On peut même, sans
risque d'erreur, affirmer qu'il contribue à leur déclin, et donc à accélérer la
paupérisation des campagnes arabes et l'exode rural vers des villes qui éprouvent de
plus en plus de difficultés à les accueillir. Devenant ainsi des lieux de misère et de
déchéance humaine propices à toutes les délinquances et à tous les extrémisme.
Il est donc urgent de mettre fin à cette prédominance des seules relations mercantiles
à courte vue, parfois opaques, pour s'engager dans des rapports économiques et sociaux
fondés sur la relance des activités productives dans tout le Bassin sud méditerranéen.
Pour cela il faut encourager une présence plus importante des entreprises françaises
dans les pays arabes. Les codes des investissements sont désormais très attractifs dans
toute la zone, cependant les investissements directs y demeurent marginaux: moins de 1%
des IDE (investissements directs étrangers) de la France dans le monde, soit 10 fois
moins que ceux des Etats-Unis au Mexique, et 20 fois moins que ceux du Japon dans le
Sud-Est Asiatique. Pire, ces faibles montants sont principalement concentrés dans... le
secteur énergétique, et secondairement dans le tourisme.
C'est dire que les populations arabes attendent une plus grande implication de la France
dans des projets productifs hors hydrocarbures, des projets de taille plus humaine,
créateurs d'emplois et de développement durable, respectueux de leur environnement et
facteurs de rééquilibrage des échanges franco-arabes. Cela implique bien entendu de
revoir le contenu des programmes d'investissement et les modalités de l'aide. Les
populations arabes souhaitent que les règles qui président à la négociation et à la
mise en oeuvre de la coopération, notamment décentralisée, soient revues pour
s'inscrire davantage dans les processus de démocratisation qui émergent ou tentent
d'émerger dans ces pays. En d'autres termes elles revendiquent désormais des relations
économiques et politiques basées sur un partenariat équitable répondant en priorité
aux questions sociales et des droits de l'homme dans ces pays, et aux besoins essentiels
exprimés par leurs sociétés civiles.
Donner une dimension régionale au partenariat
Echaudés par plus de trente années de relations purement commerciales
avec l'occident, les pays arabes veulent, plus largement, établir ce véritable
partenariat à l'échelle de toute l'Europe. Un partenariat dans lequel les relations
franco-arabes auraient valeur d'exemple.
Dans cette perspective les populations arabes mettent en avant quatre préoccupations
majeures: la nécessité de ménager et de soutenir des transitions pacifiques et
démocratiques dans la région sud de la Méditerranée; l'organisation d'un meilleur
accès de leurs exportations non traditionnelles aux marchés de l'Union; un accroissement
des flux d'investissements publics et privés dans les secteurs productifs hors
hydrocarbures; la définition et la mise en place d'une aide circonstanciée de la France
et de l'Union Européenne aux programmes de réformes et de réhabilitation des secteurs
économiques et sociaux (notamment en matière d'éducation et de santé). Ces
préoccupations conditionnent à l'évidence l'émergence d'entreprises conjointes en
mesure d'affronter la compétition internationale, et de contribuer au développement
durable au Maghreb et au Machrek.
D'autant que le temps nous est compté. Des scénarios prospectifs, s'inscrivant dans la
perspective de la zone de libre-échange avec l'Union Européenne indiquent que le
doublement du PIB (produit intérieur brut) dans les pays arabes d'ici l'an 2010
supposerait qu'il croisse en moyenne de 3% entre 1995 et 2000, et de 5% entre 2001 et
2010.
Malgré cela le PIB par habitant demeurerait tout juste stable à cause de l'essor
démographique, et le fossé entre les deux rives de la Méditerranée s'élargirait.
L'écart de richesse entre la France et les pays arabes, actuellement de 1 à 10, pourrait
alors atteindre 1 à 20 ! Ce fossé se creuserait tout autant entre Israël et ses voisins
arabes (de 1 à 25). Le PIB des 7 millions d'israéliens équivaudrait alors à celui des
140 millions d'habitants des pays voisins. Une évolution qui serait, à l'évidence, peu
propice à la stabilité de la région.
Un tel scénario pourrait cependant être dépassé et une amélioration se dessiner sous
l'effet d'une nouvelle impulsion des relations franco-arabes et plus largement
européennes, pour peu que l'on réponde avec célérité aux préoccupations
susmentionnées. Cela suppose une volonté politique réelle. Mais cela nécessite surtout
que le Bassin sud-méditerranéen soit débarrassé au plus vite de tous les facteurs de
tensions et de confrontation. D'où l'urgence à relancer et à consolider la dynamique de
paix israélo-arabe, à imposer l'arrêt immédiat de toutes les violences en Algérie, à
dynamiser les processus démocratiques au Maghreb comme au Machrek, et à instaurer un
dialogue franco-arabe permanent, ouvert aux sociétés civiles.
C'est là tout l'enjeu de relations franco-arabes renouvelées et réaffirmant sans
ambiguïté l'importance pour chaque partenaire du respect de l'autre dans sa différence,
de la garantie des libertés fondamentales des citoyens, de la construction pacifique des
Etats de droit dans toute la région, et de l'émergence des sociétés civiles en tant
qu'acteurs privilégiés du changement et du développement durable dans leurs pays.
Smaïl Goumeziane, ancien ministre (Algérie), universitaire, est l'auteur de Le mal algérien, Economie politique d'une transition inachevée (1962-1994), éditions Fayard, Paris 1994.