Confluences Méditerranée                                   N°22                         Eté 1997

Au-delà des fantasmes, un avenir commun

Smaïl Goumeziane

 

On s'est fréquemment posé la question de savoir si la France avait une politique arabe. On s'est moins souvent préoccupé de savoir ce que les Arabes et leurs sociétés civiles attendaient de la France.

Bien sûr les relations bilatérales sont régulièrement marquées par des rencontres à haut niveau, et par des réunions d'experts où s'expriment les désidérata des uns et des autres. Des accords commerciaux, économiques ou financiers entre la France et les pays arabes font aussi l'objet d'informations périodiques et de signatures protocolaires. Est-ce là tout ce que les Arabes espèrent de la France? Cela suffit-il à tracer clairement les lignes de force de ce que devrait être la politique de la France à l'égard des Arabes? Rien n'est moins sûr. Et l'on reproche en permanence à la France son alignement sur la politique américaine en Méditerranée, son soutien aux régimes autoritaires en place, peu ou pas respectueux des droits de l'homme dans leurs pays, ou tout simplement l'absence d'impact positif et concret sur l'évolution des conditions de vie et de travail des populations.
Ces reproches ne sont pas toujours justifiés. A plusieurs reprises, la France s'est démarquée, aussi bien à l'occasion de la guerre du Golfe, qu'à celle du processus de paix israélo-arabe, notamment au cours du dernier voyage du président Jacques Chirac au Moyen-Orient. Elle a été, il faut également le préciser, particulièrement active dans sa dénonciation de l'embargo contre l'Irak et milité pour sa levée. Traduisant ainsi une volonté d'indépendance et d'équilibre dans ses relations avec l'ensemble de ses partenaires dans la région. D'aucuns diront qu'il s'agit là d'une politique guidée par les seuls intérêts économiques. Peut-être, mais certains résultats sont là, et c'est tant mieux.
Cependant un fait tenace irrite les Arabes: Le sentiment que pour l'Occident en général, et la France en particulier, ils seraient désormais (chute du Mur de Berlin oblige) les nouveaux adversaires, voire les nouveaux ennemis par excellence au niveau international. C'est en tout cas l'image insupportable qui est le plus souvent véhiculée par la presse et par de prétendus "spécialistes du monde arabe". Pour eux, les Arabes seraient des fauteurs de troubles en puissance pour, au moins, quatre raisons essentielles.
Les Arabes détiennent une part importante des ressources énergétiques mondiales, soit plus de 30% en gaz naturel et 70% en pétrole. Il n'est pas question, affirment ces "spécialistes", qu'ils soient les instigateurs d'un troisième choc pétrolier qui mettrait de nouveau en danger les économies des pays consommateurs, dont la France. La guerre du Golfe trouverait là sa justification principale, tout comme la sécurisation des champs pétrolifères au Maghreb, par embargo interposé (Libye) ou par la création de zones d'exclusion (Algérie), dont une partie de la production est destinée à l'approvisionnement de la France.
Les pays arabes connaissent une démographie galopante. Leurs populations sont passées de 50 millions d'habitants en 1950 à plus de 130 millions aujourd'hui. 180 millions d'habitants peupleront la région dans moins de dix ans, soit une multiplication par quatre en un demi-siècle. Pendant ce temps là la population de la France n'aura augmenté que de moitié. Ce bouleversement démographique au sud de la Méditerranée serait porteur de risques majeurs pour l'Europe et la France, d'autant qu'il se conjugue à des taux de chômage parmi les plus élevés de la planète (15 à 30% de la population active). Cette situation entraîne des processus accélérés d'exode rural, une urbanisation anarchique et des mouvements migratoires massifs tant à l'intérieur du monde arabe qu'à destination de l'Europe et de la France.
Les populations arabes sont majoritairement musulmanes. Leur religion, leurs coutumes et modes de vie sont différents de ceux de l'occident judéo-chrétien, ce qui les rend peu accessibles à la modernité et à l'insertion dans les sociétés du Nord.
Les pays arabes développent en leur sein et sur la scène internationale un terrorisme imprévisible et incontrôlable. Aussi, dès qu'un avion s'écrase, qu'un bâtiment s'effondre ou qu'une explosion retentit dans le monde, rares sont les commentateurs de presse ou les "spécialistes" qui n'en tirent pas immédiatement l'hypothèse d'un acte perpétré par des "individus de type maghrébin", ou résultant d'un "complot islamique".
Pour ces raisons il y aurait un péril vert, comme il y eut, à d'autres époques, un péril rouge ou jaune. Raison, concluent les "spécialistes", pour surveiller de près les Arabes. Résultat: Aujourd'hui deux pays, l'Irak et la Libye, sont toujours sous embargo, et leurs enfants condamnés à la malnutrition, au manque de soins et à la déchéance. Un troisième, l'Algérie, est enfermé dans sa violence interne et son peuple mis en quarantaine. Un quatrième, la Palestine, est périodiquement soumis au bouclage de ses territoires, privant ainsi des milliers de personnes de travail et de moyens de subsistance. Toutes les populations arabes sont soumises à visas d'entrée dans la quasi totalité des pays occidentaux dont la France.
Or sur ces différents points il y a matière à discussion et à faire évoluer positivement les relations franco-arabes.

Le péril vert

Commençons par la question la plus grave. Le terrorisme aveugle interne ou externe à la région, d'où qu'il vienne, où qu'il frappe, est mille fois condamnable. Qu'elle se drape de religiosité, de nationalisme exacerbé ou de raison d'Etat, une telle violence ne saurait, à l'évidence, être supportée, ni tolérée, encore moins justifiée. La justice doit poursuivre ses auteurs avec toute la rigueur de la loi. Ce terrorisme ne saurait pourtant appeler la contre-violence et la répression d'Etat, ni être combattu par la seule force des armes. Il ne saurait en tous cas être l'arbre qui cache la forêt, ou servir d'alibi à une politique sécuritaire anti-arabe en Méditerranée, qui ferait la part belle aux régimes autoritaires ou belliqueux dans toute la région. Une telle attitude laisserait croire que les motivations ne sont pas liées à la protection des sociétés civiles arabes et européennes, mais simplement à la couverture des risques de perturbations des approvisionnements énergétiques, ou ceux inhérents à la crainte de voir les flux migratoires en direction de l'Europe se transformer en raz de marée humaine. En tout état de cause, une telle attitude ne saurait se baser sur l'extrémisme de quelques uns pour justifier le comportement anti-arabe en général, pas plus que l'extrémisme de quelques colons juifs ou de quelques militants corses ne sauraient expliquer une attitude anti-juifs ou anti-corses. A vouloir se protéger de ces extrêmes n'est-on pas en train de contribuer à l'asphyxie de peuples entiers?
Face à la gravité de tels phénomènes, les populations arabes attendent de "la Patrie des droits de l'homme", et des Français, un plus grand engagement en faveur des processus de paix, de démocratisation et de réformes dans la région. Elles espèrent une solidarité et des mesures concrètes envers leurs sociétés civiles, Elles contestent vigoureusement les appuis inconditionnels aux pouvoirs en place, lorsque ceux-ci manquent à l'évidence de légitimité démocratique, ne respectent pas les droits de l'homme, font peu de cas des libertés individuelles et collectives, ou détournent les ressources publiques à des fins personnelles ou non productives. En un mot, les populations arabes ne supportent plus d'être regardées et "gérées" au prisme déformant de leurs pouvoirs ou de leurs terroristes. Elles veulent que les processus de démocratisation s'accélèrent de manière pacifique en amenant les uns et les autres à dialoguer avec elles, en toute responsabilité.
L'histoire récente a d'ailleurs démontré, précisément dans cette région (Turquie, Jordanie), que l'islamisme politique et les formations dites démocratiques, parviennent, quand elles respectent les règles démocratiques et l'alternance des pouvoirs, à jouer pleinement leur rôle dans la stabilité des institutions. Il ne sert donc à rien de recourir à la force pour contraindre qui que ce soit à être démocrate (pourrait-on l'être par obligation?). Il faut au contraire tout faire pour que les uns et les autres acceptent pacifiquement et par une gestion démocratique, les conflits d'idées, et les divergences de programmes qui sont le lot de toute société. En d'autres termes, il est urgent que l'arme du dialogue fasse taire le dialogue des armes.

Les "hordes d'immigrés arabes"

Le péril n'est pas non plus dans "les hordes d'immigrés arabes" prêtes à prendre d'assaut la forteresse Europe. Un autre fantasme non partagé, il est vrai, par la majorité des français, mais qui revient à intervalles réguliers dans la presse ou dans les discours démagogiques, populistes, voire haineux, de certains responsables politiques "surfant" sur la vague des mécontents, et des exclus d'une société mondiale en mal de croissance et de solidarité.
Depuis la période coloniale la France est une terre d'immigration pour les Arabes en général, et les Maghrébins en particulier. Loin d'être un fardeau pour elle cette population a au contraire été à chaque fois d'un apport indéniable à la société française. Faut-il rappeler qu'une centaine de milliers de travailleurs maghrébins s'y trouvaient déjà pendant la Première Guerre mondiale, pendant que cent cinquante nulle soldats étaient mobilisés contre les Allemands? Faut-il également se remémorer que plus de cent soixante quinze mille maghrébins ont participé à la reconstruction de la France de 1922 à 1924. Il en fut de même au cours de la Seconde Guerre mondiale, lorsque la population arabe participa avec courage à la libération de la France, - bien qu'elle ait subi une effroyable répression pendant la période de Vichy -, puis à son essor tout au long des "trente glorieuses".
Cet apport est d'autant plus significatif que cette même population a toujours été la première victime des crises successives qu'a connues la France depuis le début de ce siècle. Au moment du krach de 1929, par exemple, lorsque le chômage frappa (déjà) durement la France. La population arabe fut particulièrement atteinte et l'on assista à des retours massifs vers les pays d'origine. Plus tard, on fit de nouveau appel aux travailleurs arabes. Ils s'illustrèrent dans les secteurs de production où les tâches étaient les plus difficiles, polluantes ou dangereuses (mines, sidérurgie, automobiles, bâtiment, ... ). Aujourd'hui encore, cette communauté est parmi les plus vulnérables face au chômage et à l'exclusion. Dans les banlieues il n'est pas rare qu'un jeune immigré sur deux soit sans emploi, soit un taux deux fois plus élevé que la moyenne nationale.
Malgré cela la population immigrée arabe est une de celles qui se sont le mieux adaptées à la société française, au point qu'elle en constitue désormais un élément essentiel. La communauté musulmane, composée principalement d'Arabes, n'est-elle pas, la seconde de France? Ses commerçants, ses cadres, ses chercheurs, ses médecins, ses employés, ses artistes... ne contribuent-ils pas à la vie économique et sociale du pays? N'ont-ils pas participé, comme tant d'autres, au brassage culturel et ethnique et montré, à différentes occasions, leur attachement aux valeurs républicaines? Particulièrement à des moments sensibles comme le furent le conflit israélo-arabe ou la guerre du Golfe.
Pour toutes ces raisons, les immigrés arabes souhaitent que la France prenne des mesures pour faciliter leur insertion dans une société où ils ont beaucoup reçu, mais à laquelle ils ont également énormément donné, et à laquelle ils demeurent attachés pour des raisons historiques et culturelles. Comme ils restent profondément liés à leurs pays d'origine. Les importants transferts de revenus qu'ils y effectuent en sont une preuve, tout comme la permanence des relations qu'ils entretiennent avec les membres de leurs familles ou leurs amis. Ils estiment, en contrepartie, normal de recevoir sans difficultés leurs compatriotes, ou des êtres qui leurs sont chers, dans des conditions plus humaines de visas et de contrôles aux frontières. C'est loin d'être le cas, et les autorités marocaines s'en sont plaintes officiellement et tout récemment encore, par la voix de leur ministre de l'intérieur. Les populations arabes attendent aussi de ce pays dans lequel elles ont choisi de vivre et travailler, des mesures concrètes, et une lutte conséquente contre le racisme et le fascisme ambiants, distillés par des mouvements certes (encore) minoritaires, mais qui cherchent à tout prix à faire d'eux les boucs-émissaires d'une crise économique et sociale pourtant planétaire.

Le mirage de l'or noir

Reste la question énergétique. Les hydrocarbures continuent de dominer les relations du monde arabe avec l'Europe, bien que le poids de l'OPEP dans la régulation du marché se soit largement amoindri. La tendance devrait se poursuivre. Toutefois les exportations des pays arabes demeurent fortement axées sur les hydrocarbures (entre 50 et 99 % des recettes d'exportations selon les pays). Certains pays (Tunisie, Maroc) ont cependant réussi à diversifier leur présence sur les marchés internationaux grâce aux produits manufacturés, mais des barrières non tarifaires freinent encore leur progression, et cela reste marginal à l'échelle du monde arabe.
Il n'y aurait donc rien d'exceptionnel à ce que les relations franco-arabes soient organisées autour du pétrole et du gaz. Il semble en effet normal, au vu des volumes acheminés vers la France, que le secteur énergétique soit un vecteur essentiel des échanges franco-arabes. Il ne saurait en aucun cas se réduire à cela. Les pays arabes ne sont pas seulement réductibles à leurs champs pétrolifères ou gaziers, et leurs richesses ne sont pas seulement constituées de pétrodollars en mal de recyclage. On peut même dire que les populations arabes, - le vrai gisement, en particulier au niveau des cadres -, ont plutôt souffert de cette rente souterraine, de ce don du ciel que les bureaucraties ont, empoisonné par l'usage qu'elles en ont fait.
Avant 1986, malgré deux chocs pétroliers, source d'une augmentation exceptionnelle des recettes en devises, les Etats arabes n'ont en effet guère brillé dans l'utilisation qui a été faite de ces ressources. Le recours massif et inconsidéré aux importations pour assurer la modernisation de leurs sociétés n'a pas permis le décollage économique, ni d'apporter un mieux-être à leurs populations. Cette stratégie les a plutôt entraînés dans des dépenses inutiles et dans un gaspillage à grande échelle, qui se sont traduits par un endettement international excessif. En l'absence des conditions de son remboursement, cet endettement plongea leurs économies dans des situations critiques lorsque le prix des hydrocarbures s'effondra en 1986. De nombreux pays arabes ont alors subi de plein fouet cette chute de leurs recettes d'exportations, et sont entrés dans des crises structurelles profondes dont personne n'est encore sorti indemne.
La guerre du Golfe en 1990-1991 est venu aggraver la situation puisque les pays arabes en ont supporté le coût pour plusieurs centaines de milliards de dollars. Une fortune qui aurait certainement mieux été utilisée à développer toute la région. Résultat: les pays arabes ont vu fondre leurs pétrodollars comme neige au soleil, se sont affaiblis économiquement, et leurs populations s'enfoncent dans une misère économique et sociale de plus en plus insoutenable.
Pendant ce temps les banques occidentales ont réalisé des profits exceptionnels, et les entreprises, notamment françaises, des performances remarquables à l'exportation. Le volume et la structure de leurs échanges sont significatifs de cette évolution depuis plusieurs années: pièces détachées, équipements industriels, produits pharmaceutiques et biens de consommations alimentaires font l'essentiel de ces flux. Le surplus commercial français est en progression régulière. Hors hydrocarbures celui-ci est encore plus fort.
Or un tel déséquilibre ne peut pas être porteur de développement. L'excédent commercial alimentaire de la France, par exemple, bien que fondé sur des prix subventionnés, donc inférieurs à ceux du marché mondial, ne pousse aucunement à la réhabilitation des activités agricoles nationales dans ces pays. On peut même, sans risque d'erreur, affirmer qu'il contribue à leur déclin, et donc à accélérer la paupérisation des campagnes arabes et l'exode rural vers des villes qui éprouvent de plus en plus de difficultés à les accueillir. Devenant ainsi des lieux de misère et de déchéance humaine propices à toutes les délinquances et à tous les extrémisme.
Il est donc urgent de mettre fin à cette prédominance des seules relations mercantiles à courte vue, parfois opaques, pour s'engager dans des rapports économiques et sociaux fondés sur la relance des activités productives dans tout le Bassin sud méditerranéen. Pour cela il faut encourager une présence plus importante des entreprises françaises dans les pays arabes. Les codes des investissements sont désormais très attractifs dans toute la zone, cependant les investissements directs y demeurent marginaux: moins de 1% des IDE (investissements directs étrangers) de la France dans le monde, soit 10 fois moins que ceux des Etats-Unis au Mexique, et 20 fois moins que ceux du Japon dans le Sud-Est Asiatique. Pire, ces faibles montants sont principalement concentrés dans... le secteur énergétique, et secondairement dans le tourisme.
C'est dire que les populations arabes attendent une plus grande implication de la France dans des projets productifs hors hydrocarbures, des projets de taille plus humaine, créateurs d'emplois et de développement durable, respectueux de leur environnement et facteurs de rééquilibrage des échanges franco-arabes. Cela implique bien entendu de revoir le contenu des programmes d'investissement et les modalités de l'aide. Les populations arabes souhaitent que les règles qui président à la négociation et à la mise en oeuvre de la coopération, notamment décentralisée, soient revues pour s'inscrire davantage dans les processus de démocratisation qui émergent ou tentent d'émerger dans ces pays. En d'autres termes elles revendiquent désormais des relations économiques et politiques basées sur un partenariat équitable répondant en priorité aux questions sociales et des droits de l'homme dans ces pays, et aux besoins essentiels exprimés par leurs sociétés civiles.

Donner une dimension régionale au partenariat

Echaudés par plus de trente années de relations purement commerciales avec l'occident, les pays arabes veulent, plus largement, établir ce véritable partenariat à l'échelle de toute l'Europe. Un partenariat dans lequel les relations franco-arabes auraient valeur d'exemple.
Dans cette perspective les populations arabes mettent en avant quatre préoccupations majeures: la nécessité de ménager et de soutenir des transitions pacifiques et démocratiques dans la région sud de la Méditerranée; l'organisation d'un meilleur accès de leurs exportations non traditionnelles aux marchés de l'Union; un accroissement des flux d'investissements publics et privés dans les secteurs productifs hors hydrocarbures; la définition et la mise en place d'une aide circonstanciée de la France et de l'Union Européenne aux programmes de réformes et de réhabilitation des secteurs économiques et sociaux (notamment en matière d'éducation et de santé). Ces préoccupations conditionnent à l'évidence l'émergence d'entreprises conjointes en mesure d'affronter la compétition internationale, et de contribuer au développement durable au Maghreb et au Machrek.
D'autant que le temps nous est compté. Des scénarios prospectifs, s'inscrivant dans la perspective de la zone de libre-échange avec l'Union Européenne indiquent que le doublement du PIB (produit intérieur brut) dans les pays arabes d'ici l'an 2010 supposerait qu'il croisse en moyenne de 3% entre 1995 et 2000, et de 5% entre 2001 et 2010.
Malgré cela le PIB par habitant demeurerait tout juste stable à cause de l'essor démographique, et le fossé entre les deux rives de la Méditerranée s'élargirait. L'écart de richesse entre la France et les pays arabes, actuellement de 1 à 10, pourrait alors atteindre 1 à 20 ! Ce fossé se creuserait tout autant entre Israël et ses voisins arabes (de 1 à 25). Le PIB des 7 millions d'israéliens équivaudrait alors à celui des 140 millions d'habitants des pays voisins. Une évolution qui serait, à l'évidence, peu propice à la stabilité de la région.
Un tel scénario pourrait cependant être dépassé et une amélioration se dessiner sous l'effet d'une nouvelle impulsion des relations franco-arabes et plus largement européennes, pour peu que l'on réponde avec célérité aux préoccupations susmentionnées. Cela suppose une volonté politique réelle. Mais cela nécessite surtout que le Bassin sud-méditerranéen soit débarrassé au plus vite de tous les facteurs de tensions et de confrontation. D'où l'urgence à relancer et à consolider la dynamique de paix israélo-arabe, à imposer l'arrêt immédiat de toutes les violences en Algérie, à dynamiser les processus démocratiques au Maghreb comme au Machrek, et à instaurer un dialogue franco-arabe permanent, ouvert aux sociétés civiles.
C'est là tout l'enjeu de relations franco-arabes renouvelées et réaffirmant sans ambiguïté l'importance pour chaque partenaire du respect de l'autre dans sa différence, de la garantie des libertés fondamentales des citoyens, de la construction pacifique des Etats de droit dans toute la région, et de l'émergence des sociétés civiles en tant qu'acteurs privilégiés du changement et du développement durable dans leurs pays.

Smaïl Goumeziane, ancien ministre (Algérie), universitaire, est l'auteur de Le mal algérien, Economie politique d'une transition inachevée (1962-1994), éditions Fayard, Paris 1994.