Jeune fille, famille et virginité
Approche anthropologique de la tradition
Zine-Eddine Zemmour
Parler de virginité dans lespace géographique méditerranéen en général, nord-africain, et plus particulièrement algérien, est une idée qui impose au chercheur, et plus encore au sens commun, de parler indissociablement de la famille. La virginité est un état physique qui charrie avec lui une totalité sociologique et anthropologique encore plus complexe. Pour être saisie, elle doit impérativement passer par la compréhension de (ou des) idéologie(s) de la famille et des stratégies de ses acteurs.
Lhonneur, la vierge et les autres
Lorsque la jeune fille porte la virginité en elle, cest la
virilité des enfants mâles et la virginité des autres femmes, membres de sa famille,
quelle porte.
La virginité de la jeune fille nest pas considérée comme une propriété ou un
état personnel qui nimplique que celle ci. Elle dépasse cette notion de
personnalisation dans le sens de la continuité et du prolongement dun système de
valeurs où lensemble de la famille se considère impliqué, et revendique la
propriété et la protection. La jeune fille dans ce cas précis est dépersonnifiée et
ne peut saffirmer comme un «être» responsable que dans et à travers la famille.
Elle est «ignorée», niée comme «être individuel» ; elle est seulement reconnue
comme un «être familial». On dit que dans la société algérienne par exemple, où le
type traditionnel de la famille domine, «quand les individus agissent, cest la
famille qui agit à travers eux»(1). Et de plus, on peut dire que la
famille sapproprie la représentation des individus en simposant en tant que
déléguée de ceux-ci. Monique Gadant précise que ni les femmes ni les hommes
néchappent à cette situation dans la famille et quelle touche aussi des
femmes intellectuelles. En racontant le témoignage de deux jeunes filles algériennes
dont lune vit en Algérie et lautre en France, elle nous dit que «lune
et lautre analysent en intellectuelles leur destin et celui des femmes dans leur
sociétés. Elles ont les ressources que donne la culture dans la maîtrise des rapports
sociaux, pourtant elles ne sont pas à laise : leur conscience et leurs aspirations
trouvent difficilement leur place. A des degrés divers elles se heurtent aussi bien aux
femmes quaux hommes de leur génération à qui elles reprochent daccepter les
stratégies traditionnelles»(2). Pour conforter les dires de ces jeunes
intellectuelles, un jeune étudiant, rapporte Camille Lacoste-Dujardin, tout en méditant
sur la question avoue «perdre la boussole» et dit ceci: «Là, je suis plein de
contradictions», estime cet étudiant «libéral» algérois. «Sil admet en
théorie que les jeunes filles aient le droit de disposer de leur virginité, il se
trouble dès que la question est plus personnalisée et concerne celles qui pourraient
être sa sur ou son épouse»(3). Il est évident que la question
féminine et à travers elle celle de la virginité sinscrit dans un esprit dominé
par la tradition à laquelle ne peuvent parfois pas échapper les acteurs familiaux, même
les plus instruits.
Est-ce quune évidence se discute ? Un Algérien de Kabylie ma
fait savoir que la virginité est une question qui ne se pose pas ; un autre issu
dune autre région dAlgérie ma dit que cest une chose sacrée.
Ils sont dun niveau dinstruction élevé ; ils ont vécu dans les régions
rurales et urbaines algériennes ou encore en Occident, et pourtant leurs opinions
théoriques sur la question expriment le cliché majoritairement répandu. Ni le tabou ni
le sacré ne se discutent pas plus quils ne susent au contact du temps qui
passe.
La jeune fille occupe un espace restreint dans lidéologie et les projets de la
famille. Pour schématiser, elle représente un anneau dans une longue chaîne, un rouage
non moins important dun système complexe de valeurs, où le code de lhonneur
est le point nodal. La jeune fille perd son individualité au profit du groupe familial.
De ce fait, la virginité se définit à partir de là comme un fait familial.
Il est à noter que cette question nest pas le fait exclusif des communautés
ethniques berbères et arabes ou des communautés religieuses musulmanes, car il est
établi que le pourtour méditerranéen en est le berceau. Lanthropologue Germaine
Tillion(4) est le meilleur témoin de cette réalité. LItalie des
villages pas plus que la Grèce orthodoxe ou la Crète ne lésinent sur la virginité de
leurs jeunes filles. Celles- ci se doivent de la prouver par tous moyens dont elles
disposent ainsi que leur époux, la nuit des noces(5) ! En Crète, on
tuait pour «laver» du déshonneur la femme qui navait pas honoré de sa virginité
son époux et sa famille la nuit des noces !
Lanthropologie comme la sociologie permet de saisir à travers le processus labyrinthique du système des valeurs familiales, qui fonctionne selon le schéma des idéologies, laction déterminante de «la valeur virginité» dans ce système. Lapproche anthropologico-sociologique de la question de la virginité des femmes permet de dévoiler ce qui se cache derrière lattitude, à la fois de la jeune fille elle-même, mais aussi des hommes et des femmes ainsi que de lensemble de la communauté anthropologique familiale, villageoise et urbaine, ethnique et religieuse. Il sagit de relever les contradictions internes et externes sur lesquelles repose tout un système de valeurs à travers létude de la question de la virginité. Nous posons en guise dhypothèses de travail une série de questions, qui, au fil de leur traitement, nous permettent de rendre compte de la complexité et du caractère profond de ce phénomène. Cest pourquoi la question du pouvoir des enfants mâles et des familles sur les femmes dans lenvironnement social et communautaire est centrale. S. Andezian et J. Streiff-Fenart, dans une étude consacrée aux relations de voisinage chez les femmes immigrées, nous informent que la pression sociale sur les jeunes filles est énorme et que le commérage en est le vecteur principal. Selon elles: «Les jeunes filles sont particulièrement visées par les commérages. On sait quel enjeu elles représentent pour leur famille dans les sociétés maghrébines, leur virginité étant essentiellement liée à la préservation de lhonneur et du prestige de la famille»(6). Les parents, conscients de limportance sociale de cette situation, tendent à marier précocement leurs filles ; ces «mariages précoces permettent de préserver la virginité des jeunes filles et mettent un terme à (leur propre angoisse) La virginité de la jeune fille est une norme fondamentale de la société algérienne. Elle est ritualisée dans les pratiques et les comportements coutumiers»(7).
Une femme qui perd sa virginité peut-elle influer sur les rapports de
domination et de pouvoir de sa famille dans le village, dans la ville et dans la
communauté familiale élargie ? Il est certain que des électeurs, à titre
dexemple hypothétique, se comporteront différemment face à un membre de cette
famille qui se présenterait à des élections locales. Lhonneur et la
respectabilité du candidat seront entamés et considérés comme souillés par le
comportement déshonorant de la sur. On peut perdre des élections à cause
«dune histoire de murs familiales» si cette histoire vient à se répandre.
«Dans la zone Méditerranée, lhonneur a pris une ampleur particulière, de sorte
que la gloire de lindividu retombe sur lensemble de sa lignée, de même que
ses déshonneurs et ses hontes. Le sens de lhonneur du groupe implique un souci
collectif constant daffirmer son intégrité et sa supériorité. Ainsi chaque
lignée prétend-elle valoir mieux que les autres. Dans une société constituée sur
cette base, on luttera donc pour obtenir un maximum dhonneur et de reconnaissances
publiques, qui formeront ensuite des biens héréditaires»(8). Cette
réflexion va dans le sens des analyses dIbn Khaldoun concernant les sociétés
berbères du Maghreb dans la Muqaddima, où il rapporte que lhonneur était un
facteur central autour duquel des dynasties ont bâti leur pouvoir.
Une grand-mère met son veto contre le souhait de mariage de lun de ses petits-fils
avec une jeune fille, car une des tantes de celle-ci était connue pour avoir fréquenté
la soldatesque française pendant la colonisation, me raconte un ami issu dun
village près de Mostaganem où a eu lieu cette affaire.
Marc Préjean confirme les dires de cette grand-mère dans un travail sociologique
théorique sur la question féminine globale. Il affirme que «toute femme dérogée à
lattribut de docilité face à lenvironnement social en général et aux
hommes en particulier, en se montrant agressive, rebelle, libre ou autonome, sexpose
à des jugements impitoyables, doù le sentiment de culpabilité»(9).
A la fin du XIXe siècle (1898), Qasim Amine a fait le lien entre le politique et les
questions féminines. Il disait à propos de lOrient : «On voile la femme sous le
joug de lhomme et lhomme sous le joug du gouvernement. Là où les femmes
jouissent de leurs libertés individuelles, les hommes jouissent de leurs libertés
politiques, les deux situations sont interdépendantes»(10).
On peut aussi, dans un autre registre, se voir refuser la main dune jeune fille
quon demande en mariage si la famille du prétendant a connu un cas de perte de
virginité dans un cadre non conventionnel. Cette famille perd la face pour longtemps, si
ce nest pour toujours.
En mobilisant limaginaire sociologique(11), nous aboutissons à
une hypothèse forte où apparaît clairement linfluence de cette question sur le
politique et sur les relations sociales.
La virginité et le fait religieux
La question de la virginité est très sensible sur léchelle des
phénomènes sociaux quun chercheur est appelé à étudier. Comme pour beaucoup de
questions féminines, les questions sexuelles comme celle de la virginité sont frappées
dappréhension et sont toujours taboues quoique lon puisse dire(12).
«Et lorsque linterdit est levé, entre intellectuels ou jeunes étudiants par
exemple, il est fait appel aux mêmes recours quen Europe : le discours est placé
sur le plan du biologique, du médical ou du droit, ce qui autorise une moindre
implication personnelle»(13).
Cette question est dautant plus difficile à traiter lorsquon est un homme
face à des jeunes filles qui parlent difficilement de leur intimité à un «étranger»,
même sil sagit dun chercheur. Cependant, y a-t-il une tradition de
recherche sociologique dans lAlgérie daujourdhui ? Les jeunes filles
dorigine algérienne vivant en France ne sont pas plus libérées que leurs
homologues vivant en Algérie quand il sagit de parler de ce phénomène. Certes,
les choses changent, mais à quelle vitesse ? Quest-ce qui change moins vite et
quest-ce qui ne change pas ? La vie sociale au même titre que les rapports entre
les sexes dans lespace social musulman sont codifiés par le religieux. «Le statut
des femmes, leurs conditions de vie ainsi que les normes et les valeurs qui définissent
leur marge de liberté, dépendent, dans une large mesure, des prescriptions des sources
dautorité, des références religieuses musulmanes»(14).
Le religieux nest pas seul en question, sur ce terrain ; le domaine de définition
des codes de comportements et des attitudes échoit à la tradition, en complément ou en
supplément du religieux. La virginité est aussi un phénomène traditionnel et
coutumier. Elle est un état ainsi que nous lavons précisé plus haut
qui nest pas du seul ressort de la jeune fille ou de sa famille. Cest surtout
lhomme qui en fait une «affaire dhonneur»
le sien. Le sens de
lhonneur se confond dans son apparence avec le sacré, et en devient une composante.
La virginité revêt soudain une dimension religieuse. Attilio Gaudio(15),
résume parfaitement lidée qui consacre la sacralisation de la coutume. Il dit, en
témoignant dabord de la souplesse du Coran face à lintransigeance de la
tradition : «En effet, dans le monde islamique, en ce qui concerne notamment la situation
de la femme, le temps na pas du tout travaillé en faveur de lémancipation,
mais bien au contraire, a fossilisé les idées et les lois, qui se sont ainsi
transformées en véritables préjugés établis et presque sacrés»(16).
Lusage sociologique de lhonneur et du sacré sert, à la fin,
au raffermissement du pouvoir, celui de lhomme sur la femme. Même les enfants
mâles apprennent très tôt limportance du pouvoir que la protection de la
virginité leur procure sur leurs surs. «Dans toute la Méditerranée nord et sud,
la virginité des filles est une affaire qui fort étrangement concerne
dabord leur frère, et plus que les autres frères leur frère aîné. Un petit
mâle de sept ans est ainsi déjà dressé à servir de chaperon à une ravissante
adolescente dont il sait très exactement à quel genre de péril elle est exposée. Or,
ce risque est présenté à lenfant comme une cause de honte effroyable, qui doit
précipiter dans labjection la totalité dune famille pleine dorgueil,
éclaboussant même les glorieux ancêtres dans leurs tombeaux, et il est lui
personnellement comptable vis-à-vis du petit capital fort intime de la belle jeune fille
qui est un peu sa servante, un peu sa mère, lobjet de son amour, de sa tyrannie, de
sa jalousie
Bref : sa sur»(17).
Il sert aussi à la gestion par la femme de son propre pouvoir dans ses rapports avec les
autres et sur eux, pour se protéger de leur tyrannie et sémanciper de leur
domination. La femme, selon ce schéma, utilise ces mêmes codes et les détourne à son
profit. Une jeune fille qui se comporte honorablement jouit de plus de liberté. Dans un
mémoire de maîtrise réalisé par une étudiante à luniversité dOran, en
Algérie, consacré au phénomène du port du voile chez les étudiantes, elle conclut
entre autres que le voile (pensent-elles) leur permet de rencontrer
lélu parmi des étudiants éclairés et ainsi déchapper à un mariage
arrangé par la famille avec un proche qui les enfermerait chez elles sans autres
possibilités de liberté(18). Et de ce fait, le port du hidjab (autre
nom du voile) nest pas seulement un signe de respect de la tradition religieuse dans
les sociétés musulmanes, il représente aussi une fonction ou un code de communication
sociale à lusage de celles qui sen parent pour orienter leurs relations
sociales.
La virginité de la femme est «sacrée» ; elle est préservée en vue du
mariage, mais aussi avant son mariage, afin de satisfaire lhomme, son futur mari et
les siens ; ainsi que les exigences de sa propre famille. La femme subit la perte de sa
virginité pour honorer les siens et, de ce fait, shonorer elle-même. Elle doit
assurer et rassurer. Elle doit prouver ainsi la pureté des valeurs et la santé
religieuse des siens. Elle est remerciée et honorée davoir porté jusquau
bout sa virginité.
La situation se présente comme si de la virginité naissait une forme de «sainteté».
Et la sainteté est dorigine sacrificielle. Il y a là lidée du martyre qui
nest pas étrangère à une certaine vision de lislam. Elle nest pas
élaborée à cet effet dune manière consciente, mais permet une interprétation
toute prête à la question pratique de la virginité féminine. La perception
traditionnelle de la femme est minée de paradoxes, à commencer par la force des notions
du sens commun et de la puissance de loralité dans léducation et dans le
façonnage de la société et des acteurs. Les parents, souvent peu instruits, ainsi que
lenvironnement familial, se chargent de cet aspect de léducation. A partir de
lignorance des textes fondamentaux, les mères, qui nont eu droit à aucune
instruction, deviennent les premières instructrices dans le foyer, et les pères veillent
au grain ! La mère, pour sassurer limpunité, en rajoute ; elle devient plus
royaliste que le roi. Le résultat est lapparition dans les attitudes et les
comportements des enfants mâles ainsi que dans celui des jeunes filles, de survivances,
dexcroissances et didées parasites, associées, souvent à tort, à
lislam. Ces attitudes éducatives sexpliquent plus souvent par la notion
dal-açabiyya (chère à Ibn Khaldoun) qui naît de la tentative daffirmation
de soi par le recours à une forme donnée de violence (ici, il sagit de la violence
par laquelle des attitudes mentales et des comportements paradoxaux et contradictoires
sont assimilés à des certitudes certifiées par le religieux). Les enfants
noublient jamais quils soient garçons ou filles
linstruction ou le sermon parental à suivre, suivi dune forme de
légitimation dordre religieux : «Ne fais pas ceci parce que cest haram
(cest un péché)», sans aucune autre explication !
Lorsquon connaît la force du religieux dans la formation de la
personnalité de lHomme, on comprend vite lenchaînement de ces instructions
dans les milieux familiaux fragiles. On aboutit dans ce cas de figure à ce que Margaret
Mead(19) désigne par «les formes de cultures configuratives» qui ne
changent pas dune génération à lautre. Ibn Khaldoun affirme dans la
Muqaddima la lenteur des changements dans les attitudes et les héritages de type culturel
tels que, par exemple, les titres de noblesse formés par les générations passées sur
la base defforts réels et hérités sans efforts par les descendants. Selon lui, au
moins quatre générations sont nécessaires afin dapercevoir des changements quant
aux questions qui relèvent de la «superstructure». Dans le cas qui nous concerne, les
idées transmises et les attitudes qui les accompagnent portent moins de logique en eux
que lhypothétique conformité avec le religieux, et le changement est réellement
lent.
Nous ne soumettons pas ici létat de virginité ou de non-virginité à un examen de
nature théologique(20), mais simplement à un essai danalyse du
fonctionnement de la transmission par léducation au sein de la famille des notions
élémentaires du «bien et du mal pour soi et pour la famille», du «bon et du pas bon
pour soi et pour la famille» qui sont, certes, imprégnés du religieux car les
«ressources de la loi sont le texte coranique, la tradition prophétique et
linterprétation du musulman de ces textes. Et ce dernier est le référent le plus
important, car il est à lorigine des actions et des attitudes sociales»(21). Lidée de Dieu face à la question de la virginité apparaît
dans le jugement social, non pas dans le fait pour le jeune fille de ne pas être vierge,
mais dans les pratiques sexuelles «non organisées» socialement, qui sont contraires aux
codes sociaux communément admis. Cette question est aussi sociale.
Le sacrifice de la virginité ou le sacrifice de la vierge
Il sagit en fait de sacrifice. Or, le sacrifice est rituel. En effet, il y a bien un sacrifice rituel. La nuit de noce le sang coule (ou il doit couler)(22). Il est impératif de le montrer, non pas comme un signe de douleur de celle qui vient de se sacrifier au vu et au su de tous, pour la protection des valeurs, mais comme une preuve de fidélité à ces valeurs de toute la communauté. Lhomme, dans ce schéma, est linstrument du sacrifice, la femme en est la victime glorieuse, si elle a prouvé sa virginité. Dans le cas contraire, elle devient la victime tout simplement. La protectrice de lhonneur des siens a failli à sa mission. Non seulement elle sent la douleur de la responsabilité de la «trahison», mais cest à elle quincombe la responsabilité de la souillure du nom et du déshonneur que subira sa famille à lavenir. Cette dernière aura une seule attitude à prendre pour se débarrasser de la «tare» causée par la femme «impure», cest celle de la renier et de la chasser de son espace communautaire. Les membres de la famille chercheront à ce quon dise deux «quils se sont comportés comme des hommes, honorablement, face à cette femme indigne». Encore un sacrifice, toujours celui de la femme pour sauver lhonneur des siens, cest-à-dire des hommes. Lhomme ne se sent pas déshonoré de sabriter, chaque fois quil se trouve acculé à prendre des décisions et des responsabilités, derrière la femme. Il laisse celle-ci face aux autres membres de la famille et face à la société tout entière ; il refuse de la défendre. La femme est ainsi victime et en même temps source du pouvoir de lhomme et objet de ce pouvoir.
Lalliance et la conversion des valeurs symboliques en valeurs matérielles
Le mariage dans la société algérienne est lalliance, à travers un couple, de deux familles. Ce sont les femmes qui se déplacent. La femme quitte sa famille pour sinstaller dans la famille de son époux. Elle se met sous la protection de sa nouvelle famille même dans le cas où elle ne résiderait pas sous le même toit quelle. Elle passe dune soumission à une autre ; à celle au père succède celle au mari. Lors de la prospection de la vierge, la famille de lépoux et essentiellement la mère(23) use des réseaux familiaux et de voisinage. Les lieux de prédilection pour la prospection sont les fêtes de mariages et toute autre fête où se rassemblent les proches. Les hammams fournissent loccasion dausculter les aspects physiques et relationnels de la femme : est-elle vaniteuse, fière ou modeste et obéissante, etc. Ses qualités comme ses défauts sont racontés par des «marieuses», ces femmes «spécialisées» dans la prospection, qui possèdent, où sarrangent pour avoir des «dossiers» sur les valeurs symboliques les plus recherchées et les plus adaptées à la «commande». Les exigences en terme de valeurs sont la mesure de la «qualité» de la femme (on dira : elle est bent flène(24)) et de sa famille(25). Ces valeurs vont jouer au profit de la famille de lépouse au moment de la khotouba(26) car elles se reconvertissent en valeurs matérielles. Elles se monnayent lors de la négociation de la dot(27), qui est, dans linconscient collectif traditionnel, proportionnelle à la qualité des valeurs symboliques de la famille. La mise en avant de la qualité de ces valeurs profite aussi à la famille de lépoux. Celle-ci, en recherchant avec une telle ferveur des valeurs symboliques sûres, assure lavenir de son capital matériel, à savoir une partie de son patrimoine foncier et autres deniers matériels qui reviendront à leur fils lors du partage de lhéritage familial, et par la suite à ses enfants dont léducation et la transmission des valeurs symboliques familiales et matérielles reviennent à cette femme étrangères à la famille. On fait remarquer que la prudence est de rigueur des deux côtés. Les femmes qui ne se marient pas dans la lignée paternelle (avec des cousins) sont, fait observer Germaine Tillion, déshéritées(28). On cherche par cette attitude à empêcher le transfert des biens matériels et essentiellement fonciers vers la famille du gendre, cest-à-dire leurs propres petits-enfants.
Pierre Bourdieu, dans son étude des stratégies matrimoniales des Français, assure quil existe un lien étroit entre le choix des époux et la recherche de protection du patrimoine. Il pense à ce propos que «tout commande de poser que le mariage nest pas le produit de lobéissance à une règle idéale, mais laboutissement dune stratégie, mettant en uvre les principes profondément intériorisés dune tradition particulière, peut reproduire, plus inconsciemment que consciemment telle ou telle des solutions typiques que nomme explicitement cette tradition. Le mariage de chacun de ses enfants... pose à toute la famille un problème particulier quelle ne peut résoudre quen jouant de toutes les possibilités offertes par les traditions successorales ou matrimoniales pour assurer la perpétuation du patrimoine»(29).
Alors, pour tout cela, on agit comme pour minimiser au maximum les risques
lors du choix du partenaire prévu pour lalliance. Les risques que la famille
cherche à éviter sont aussi de nature matérielle: faillite, dilapidation et dispersion
des biens légués au fils. La famille, au contraire, sassure des valeurs éthiques
de lépouse de son fils avant de lui déléguer quelques parcelles de ses pouvoirs.
Ces mêmes valeurs de vertu morale élevées permettent à ses yeux de développer
«laffaire» et linvestissement de la famille en biens matériels.
La famille de lépoux investit dans le long terme. Elle pense aux enfants de ce
couple car ils sont le garant de la continuité du «Nom» de la famille(30).
Quelle éducation vont-ils recevoir ? Vont-ils perpétuer la tradition et protéger le
«Nom» de la famille sils délèguent leur éducation à cette femme ? Saura-t-elle
protéger elle aussi ce «Nom» quelle portera ? Ce sont là les principales
craintes qui se cachent derrière ces agissements.
Lhonorabilité qui commence avec la virginité se superpose avec le désir de
protection et de développement du patrimoine matériel de la famille. Elle est
reconvertie en valeur économique. La femme doit être une valeur sûre qui garantit la
pérennité de la richesse économique des descendants de la famille de son époux, de la
richesse symbolique en terme de renforcement de la notabilité des ascendants de son
époux. Tout pour la famille, et cest la femme qui sy est intégrée qui en
assurera la réalisation. La femme est le vecteur essentiel de la bourse des valeurs
symboliques et matérielles de la famille. La réussite de la famille du mari est celle
des ascendants de celui-ci, et aussi celle des siens propres, et enfin la sienne
car on ne dira jamais quune telle a réussi ; on dira plutôt bent flène (la fille
de untel) ou ould flène (le fils de untel) a réussi. La femme est le «Nom» de la
famille.
Zine-Eddine Zemmour
Notes :
1. In Boulahbel Yeza, Le secret des femmes. Stratégie familiale et
stratégies démigration des femmes algériennes, Thèse de doctorat de sociologie,
ss dir. Dominique Schnapper, EHESS, février 1991 ; pp 157-158.
2. Gadant Monique, «Fatima, Ouardia, Malika. interrogations Algériennes», in «Femmes
de la Méditerranée», revue Peuples Méditerranéens, N° 22-23, Avril-Juin 1983 ; pp.
19-61.
3. Camille Lacoste-Dujardin, «Luf entre les mains du père», in La première
fois ou le roman de la virginité perdue à travers les siècles et les continents,
ouvrage collectif, préface du Dr Gilbert Tordjman, éd. Ramsay, Paris 198 1, pp. 287-326.
4. Cf. Germaine Tillion, Le harem et les cousins, Ed. du Seuil, Paris 1966, 218 pages.
5. Camille Lacoste-Dujardin rapporte à ce propos le témoignage
dune vieille femme algérienne très subtile. Elle dit que, pour honorer
lassistance, léquivalent du sang qui coule de laile dune mouche
suffirait !
6. Sossie Andezian et Jocelyne Streuff-Fenart, «Relations de voisinage et contrôle
social», in Peuples Méditerranéens, N° 22-23, avril 1983 ; pp. 249-255.
7. Saïd Bouamama et Hadjila Sad Saoud, Familles maghrébines de France, Ed. Desclée de
Brouwer, Paris 1996 ; p. 99.
8. Maria-Angels Roque, «Les cultures, éléments vitaux des civilisations», in Cultures
du Maghreb, Les Cahiers de Confluences, sous la Dir. de Maria-Angels Roque, Ed.
LHarmattan, Paris 1996 ; pp. 11-33.
9. Marc Préjean, Sexes et pouvoir. La construction sociale des corps et des émotions,
Presse universitaires de Montréal, Québec 1994 ; p.107.
10. Cité par Daoud Zakya, in CHEAM, 15-16 décembre 1999, PP 64-78.
11. Voir à ce propos dordre méthodologique les travaux de Writ Mills sur
limaginaire sociologique.
12. Ce nest pas un tabou du point de vue religieux ni scientifique de parler des
questions sexuelles, mais dans la culture populaire traditionnelle, elles restent un sujet
de discussion à éviter sinon à taire. Du point de vue religieux, parler de sexualité
est autorisé. Lors de létablissement du contrat de mariage religieux, limam
prononce un verset du Coran où il est dit clairement que, suite à ce contrat, il est
permis aux jeunes époux de faire lamour. Lassistance et les tuteurs du couple
à marier esquissent un sourire et les plus pudiques baissent les yeux.
13. Camille Lacoste-Dujardin, La première fois ou le roman de la
virginité perdue à travers les siècles et les continents, ouvrage collectif, préface
du Dr Gilbert Tordjman, Ed. Ramsay, Paris 1981, pp. 287-326.
14. Chater Souad «Le vécu féminin dans le monde muslman : La règle et
lexception», in Femmes et Islam, Publications du CHEAM, 15-16 décembre l999 ; pp.
26-45, Paris 2000.
15. Gaudio Attilio, La révolution des femmes en Islam, Ed. Julliard,
Paris 1957 ; p. 38. En Afrique du Nord, ce sont des populations entières qui sont régies
par la coutume. Il faut y compter environ quatre-vingt-dix pour cent des Berbères
marocains de lAtlas au Rif, tous les Berbères kabyles, tous les Berbères
mozabites, tous les Sahariens parmi ceux-ci les Reguibats, les Maures et les
Touareg principalement-, les Berbères nubiens et ceux de loasis égyptienne de
Siwa» ; p. 41.
16. Gaudio Attilio, La révolution des femmes en Islam, Julliard, Paris 1957 ; p. 38.
17. Germaine Tillion, Le harem et les cousins, Ed. du Seuil, Paris 1966 ; p. 113.
18. Ce commentaire nous a été rapporté par son directeur de mémoire M. Derras Omar,
enseignant à lInstitut de sociologie de luniversité dOran.
19. Cf. Margaret Mead, Le fossé des générations, Ed. Denoël, Paris 1971, 155 pages.
20. Pour plus de détails sur ce qui a trait à la sexualité en Islam,
voir : Mohammed H. Benkheira, LAmour de la loi. Essai sur la normativité en Islam,
PUF, Paris, 1997 ; 408 pages.
21. G. H. Bousquet, La morale de lIslam et son éthique sexuelle, Ed. Maisonneuve,
Paris 1953, p. 33.
22. Op. cit. Gaudio Attilio, p. 54 : «La coutume très répandue dans beaucoup de pays
islamiques, qui prévoit lexposition du linge taché après la nuit nuptiale, trouve
sa justification dans le droit coranique qui considère en effet que le contrat de mariage
na une validité effective quà partir du moment où le mariage a été
consommé, et exige, sous peine dannulation du mariage, la preuve de cette
consommation. Cest dailleurs à ce moment-là seulement que la jeune femme
cesse dêtre soumise au pouvoir paternel pour passer au pouvoir du mari.» p. 54.
23. Saïd Bouamama et Hadjila Sad Saoud, Familles maghrébines de
France, Ed. Desclée de Brouwer, Paris 1996, pp. 122-123 :Voici, résumée par ces deux
auteurs, la stratégie de la mère lors de la prospection de la belle-fille :
«Lattitude de la mère de famille à légard du mariage est également en
lien avec le gain de pouvoir, symbolique et réel, lié au statut de belle-mère
dabord, de grand-mère ensuite. La vie de la femme maghrébine est en effet un
processus dascension statutaire, à valorisation et à pouvoir croissant, avec des
étapes précisément définies. Elle passe ainsi du statut de jeune fille sans pouvoir et
sans reconnaissance, à celui de grand-mère, incontournable, avec une transition par les
étapes de mère et de belle-mère.» pp. 122-123.
24. Se traduit par : fille de untel.
25. On utilise tout un langage particulier lors de la khotouba qui est
chargé de sens, où sont mis en avant lhonneur et la filiation tels que les
expressions suivantes : «el haçeb wa ennaçeb», «chorfa», «âayla», etc. Car -
comme le précisent dans leur recherche commune S. Bouamama et H. Sad Saoud -, «on unit
par le mariage deux groupes de parenté et non deux individus» ; p. 96.26. La khotouba,
cest la demande de la main dune jeune fille à sa famille par celle du jeune
homme.
27. Lorsque la dot nest que symbolique, il faut savoir quil y a eu échange de
femmes entre deux familles, ou que laccord la reporte pour plus tard dans le cas de
familles déshéritées, ou encore, elle reste discrète afin de rester pudique. Dans tous
les cas, elle y est.
28. Germaine Tillion op. cit. ; pp. 26-27.
29. Pierre Bourdieu, «Les stratégies matrimoniales dans le système de reproduction»,
in Annales E. S. C., 1972, n° 27 (4-5) ; pp. 1105-1125.
30. Les enfants du couple sont avant, tout aux yeux de la famille, ses propres enfants.
Lexpression consacrée est «nos enfants».