La dernière frappe du
révisionnisme médiatique
Mohammed Harbi et Gilbert Meynier
Réflexions autour du livre de Georges-Marc Benamou, Un mensonge français. Retours sur la guerre d’Algérie, paru aux éditions Robert Laffont en 2003…
La crise algérienne donne lieu, ici et
là, en France, à des tentatives pour réhabiliter moralement la colonisation et
l’absoudre de ses péchés. Faute de parvenir à concevoir un rapport d’égalité
avec l’Algérie, les nostalgiques de l’ordre colonial œuvrent à la déconstruction
de la mémoire collective que le peuple algérien garde de la domination
française. Ce projet et la stratégie de sa mise en œuvre ne sont pas séparables.
Le seul moyen pour assurer le succès, c’est de ne pas reculer devant la pratique
du détournement, de l’occultation des travaux des historiens qui portent un
regard neuf sur les rapports franco-algériens en les dépouillant de leur lot de
ressentiments et de mythes.
Le genre qui convient le mieux à la falsification de l’histoire est l’examen
d’un problème en pièces détachées. On peut dès lors faire de l’histoire tout en
affirmant n’avoir pas l’intention d’en faire. Georges-Marc Benamou est coutumier
de cet exercice. Dans l’exploitation du révisionnisme médiatique, voici un
travail rapide qui accumule les erreurs et les omissions(1),
multiplie les citations sans références, et convoque surtout des témoignages et
des ouvrages de seconde main. Même s’ils sont incidemment cités, des historiens
aussi fondamentaux que Charles-Robert Ageron n’ont pas été lus. Bien que cité
dans la bibliographie, mon (Mohammed Harbi - hm) fln, mirage et réalité(2),
n’est pas utilisé. Mon (Gilbert Meynier - gm) Histoire intérieure du fln(3)
est citée une fois, et sur une question de détail. Le grand livre sur la guerre
d’Algérie de l’historien allemand Harmut Elsenhans(4) est
ignoré. D’autres, aussi fondamentaux que ceux de Sylvie Thénault, de Raphaëlle
Branche(5) et de Jacques Frémeaux(6), ne
sont pas davantage connus. Dès sa sortie à l’automne 2003, Un mensonge français
a fait l’objet d’un battage médiatique ; il a eu droit notamment, à une heure de
grande écoute, à une tribune dans l’émission présentée par Arlette Chabot, Mots
croisés, où le seul historien présent, Fouad Soufi, n’a pratiquement pas pu
intervenir, et à d’autres appréciations qui, de même, se conformaient souvent à
l’éthique des clubs d’admiration mutuelle qui sont structurellement la norme de
fonctionnement des réseaux médiatiques parisiens. Pourtant il a été critiqué,
parfois vivement, dans quelques journaux. Notamment Benjamin Stora en a fait
dans Le Monde un compte rendu critique, tout en laissant entendre que le livre
ouvrait certaines pistes.
Non que Benamou, de fait, ne pose pas quelques questions vraies – mais celles
qu’il pose sont partielles. Et il leur donne des réponses dans un certain air du
temps : dans l’histoire algéro-française, il n’apprécie que le delta sans
quasiment dire un mot du fleuve dont il a charrié les alluvions.
Pratiquement pas un mot sur le bientôt
bi-séculaire contentieux franco-algérien. A peine une douzaine de lignes, page
250, en remords furtivement tardif, sur les ignominies coloniales qui ont
pesé si lourd. Même pas un rappel de la sanglante conquête de l’Algérie ; si
l’on y décompte les centaines de milliers de morts de la famine de 1868,
produite sur le lit du bouleversement du mode de production communautaire sous
les coups de l’intrusion du capitalisme, elle coûta à l’Algérie autour d’un
million de morts, soit pas loin d’un tiers de sa population. Rien sur les
brutales répressions des insurrections qui s’ensuivirent au XIXe siècle, rien
sur celle de l’insurrection de l’Aurès en 1916-1917. Si les milliers de victimes
de l’insurrection du Constantinois au printemps 1945 sont notées à la va-vite
(mais dites de responsabilités algériennes éventuelles), rien sur le bilan
humain global de la guerre de 1954-1962.
Si l’historien ne peut à l’évidence retenir les chiffres algériens officiels de
mobilisation victimisante, et si l’on retient l’évaluation plausible de
Charles-Robert Ageron(7) – historien à qui l’on
peut faire confiance –, la guerre de 1954-1962 aurait tué autour de 250 000
Algériens, ce qui, rapporté à la population, représente le nombre de morts de
l’épouvantable guerre d’Espagne quatre lustres plus tôt. A peine plus de choses
sur les «interrogatoires poussés» qui, dans le jargon militaire français,
désignaient la torture institutionnalisée ; rien sur les «corvées de bois», qui
désignaient les exécutions sommaires de prisonniers, théoriquement abattus en
tentant de s’enfuir. Les archives militaires françaises nous apprennent que,
sous cette rubrique, il y eut, de 1955 à 1962, selon les décomptes officiels
français, 21 132 «rebelles abattus lors d’une tentative de fuite»(8).
Silence enfin sur les camps de regroupement, que l’on connaît notamment grâce au
beau rapport de Michel Rocard(9), qui enfermèrent plus du
quart de la population civile algérienne et furent si gros de déracinements,
d’exils et de déchirements du tissu social. Sur ce sujet, l’ouvrage de Michel
Cornaton, celui de Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad, ainsi que l’article
synthétique de Charles-Robert Ageron, ne sont pas cités(10).
Pas un rappel non plus, même succinct, de la spoliation foncière qui porta
pendant l’Algérie française en superficie sur 2/5 des terres, mais plus si l’on
tient compte de la qualité desdites terres : les convoitises coloniales
s’étaient portées naturellement sur les meilleures d’entre elles. Il n’y a que
les Palestiniens qui, dans l’histoire des colonisations, aient été davantage
dépossédés (80% de leurs terres ont été confisquées si l’on en croit tels
«nouveaux historiens» israéliens ). Rien non plus sur les famines et les
disettes, souvent accompagnées de choléra et de typhus – 1868, 1888, 1897, 1909,
1917, 1920(11) –, sur celle de 1941-42, aggravée par le
typhus(12), rien sur les épidémies dévastatrices, non
jugulées par un encadrement sanitaire squelettique. Pas davantage de notations,
si ce n’est par vagues et hâtives allusions, sur l’inégalité systématique
institutionnalisée et le racisme, les promesses non tenues, les élections
truquées. Juste, à la sauvette, une notation non analysée sur «un apartheid sans
nom» (p. 30). Silence encore sur le service militaire obligatoire imposé sans
contreparties depuis 1912, et qui s’imposa effectivement à partir de 1916 à des
classes d’âge entières pendant trois décennies, ni sur l’obligation scolaire
qui, elle, ne fut jamais réalisée par la puissance tutélaire qui se targuait de
faire œuvre de civilisation : en 1914, seulement 5% des enfants algériens
étaient scolarisés dans le système d’enseignement français, à peine 10%
l’étaient au moment du déclenchement de l’insurrection de 1954.
Certes on conviendra sans difficultés que la colonisation ne fut pas qu’une
abjection ; elle fut par certains aspects, au moins dans sa bonne et dans sa
mauvaise conscience, relativement différente de la pure réification marchande et
financière de la mondialisation capitaliste actuelle. Mais elle fut, aussi,
largement une ignominie.
Dans le cas de Georges-Marc Benamou, Français d’Algérie et juif arraché tout
jeune enfant à sa patrie algérienne, même une douleur réelle n’autorise pas à
dire n’importe quoi. Ainsi, «totalitarisme» est mis dans son livre à toutes les
sauces. Le fln fut pour lui «totalitaire», «un parti totalitaire». Souvent,
terrorisme est traité en quasi synonyme de totalitarisme. Or, autoritaire et
cruel ne veut pas forcément dire totalitaire. Pour qui connaît un tant soit peu
le fln comme objet d’histoire, en aucun cas l’historien ne pourra retenir le
concernant la signification courante que le terme de totalitaire a prise depuis
Raymond Aron et Hannah Arendt – celui d’une religion séculière imposant à la
société et à l’Etat le poids de sa terreur idéologique –, mais bien davantage
l’acception des idéologues italiens Alfredo Rocco et Giovanni Gentile, pour
lesquels il signifia la dévotion absolue à la nation et au pouvoir d’Etat.
En fait de totalitarisme, le fln fut surtout la projection politique de l’esprit
de surveillance et de l’unanimisme communautaires de la société algérienne.
C’est pourquoi, tout violent qu’ait pu être sur le terrain le fln/aln, il surfa
plus sur certaines tendances profondes de cette société qu’il ne s’imposa à elle
par la seule violence. L’unicité et l’unanimisme cultivés par l’idéal
communautaire y répondirent en écho, par exemple, au discours populiste
révolutionnariste d’un Boumediene. Pour cela, même autoritaire et violent, le
fln – celui du moins qui a triomphé – ne peut même pas être considéré comme une
vraie dictature.
Par ailleurs, contrairement à ce que dit l’auteur d’Un mensonge français, le fln
ne fut pas un «parti», mais un front supervisé par un appareil militaire. Il
n’eut en tout cas rien à voir avec un parti communiste à la soviétique : il ne
fut jamais qu’une courroie de transmission du pouvoir d’Etat tôt militarisé, et
non le maître de ce même pouvoir d’Etat comme il le fut en urss. Citant Guy
Pervillé, Benamou écrit que les institutions du fln furent «inspirées des
statuts du pc de l’urss» (p. 207). Le fln s’inspira en effet dans ses statuts de
1959 du modèle du «centralisme démocratique». Mais ce qu’il oublie de dire,
c’est que ces statuts furent soigneusement expurgés de toutes les références de
classes. La direction du fln, cartel d’élites d’origines diverses et sans autre
dénominateur commun que la libération de l’Algérie de la servitude coloniale,
évoluait au-dessus de multiples factions.
Il y eut en effet de tout au fln. Même si un appareil militaire violent y a très
tôt emporté – cela dès l’été 1957 –, cela n’autorise pas à mettre sous le
boisseau les talentueux ministres et cadres civils, et tous ces hommes de
dossiers qui – à l’ugta, dans les ministères et ambassades du fln – y
travaillèrent avec acharnement et avec un esprit ouvert à la libération de leur
patrie. Que Georges-Marc Benamou lise par exemple les Mémoires de Saad Dahlab,
le dernier ministre des Affaires étrangères du gpra(13), s’il
est désireux de remédier à ses jugements tranchés.
Et, en 1955-56, même un pur maquisard comme Belkacem Krim était partisan de
formules de compromis, formules que le blocage de la situation politique
enterra. Si vraiment, comme un Alain Savary en avait engagé le processus, une
stratégie par étapes à la tunisienne avait été fermement proposée au fln, tous
les documents disponibles indiquent que sa direction l’aurait acceptée. On sait
– mais Benamou ne le sait pas ou ne le dit pas – que le torpillage prit la
forme, le 22 octobre 1956, de la piraterie aérienne française qui suspendit
toute vraie négociation pour quatre ans. Dans les thrènes que l’auteur adresse
ici et là aux occasions perdues, Alain Savary, désavoué par son lâche
gouvernement et acculé à la démission, n’a droit à aucun salut. Ce n’est à vrai
dire pas que le 6 février 1956 que Guy Mollet s’est «déshonoré», «et avec lui la
République» (p. 86).
Parmi les procès qu’il instruit contre de Gaulle, l’auteur lui reproche d’avoir
intronisé le fln comme seul représentant du peuple algérien, notamment à la
suite des manifestations citadines de décembre 1960 qui lui démontrèrent la
représentativité dudit fln. : «La leçon du voyage. Oui, décidément, le fln,
c’est l’Algérie» (p. 179). En effet, même s’il n’était pas le seul mouvement
nationaliste en scène – il y avait le mna –, et que cela plaise ou non, le fln
incarnait l’indépendance depuis si longtemps désirée par le peuple algérien. Ce
n’est pas de Gaulle à lui seul qui en fit «l’incarnation de la nation
algérienne». En histoire, on ne choisit généralement pas ses interlocuteurs. Ils
s’imposent à vous. En l’occurrence, qui avait lancé et conduit la guerre, si ce
n’est le fln ? Et en toutes circonstances, discuter avec des fantoches, avec des
interlocuteurs préfabriqués ou de convenance, est une perte de temps et une
faute politique.
Quant à «l’anticolonialisme totalitaire», qui est un des topoi du livre, un
syntagme bricolé ne peut tenir lieu de concept. Et il faut savoir ce que
totalitarisme veut dire. Que l’anticolonialisme soit devenu une norme éthique
n’autorise certes pas le manichéisme échafaudé en son nom, mais pas non plus sa
dévalorisation vulgaire en épouvantail politique. Historiens, nous n’avons rien
à voir avec ce procès intenté aux «images pieuses» qui auraient été imposées par
ce «totalitarisme.» Rappelons que les images que propose l’historien ne peuvent
qu’être impies parce qu’il tente de dire le vrai contre tous les stéréotypes et
contre toutes les conventions de toutes les histoires officielles ce qui
l’expose aux feux croisés des uns et des autres. Nous les avons subis l’un et
l’autre et nous en sommes fiers. Et, contrairement aux allégations de l’auteur
pour qui l’histoire de la guerre d’Algérie «ne s’étudie pas» (p. 36), nous
sommes quelques-uns à penser contribuer à l’écrire.
La «religion anticolonialiste» (p. 101) n’était en tout cas pas hégémonique dans
les années 50 ; elle était plutôt à contre-courant. L’un de nous (gm) a en
mémoire, dans son expérience de lycéen, les boycotts et l’ostracisme dont
quelques-uns de ses condisciples et lui-même furent pour cela l’objet au très
bourgeois lycée Ampère à Lyon, sans compter les tabassages par les crs lors de
manifestations anticolonialistes, pour ne pas parler de la répression qui
s’abattit sur les jeunes anticolonialistes ou soldats refuzniks. G.-M. Benamou
a-t-il entendu parler de Jean Muller ? Connaît-il le sort qui fut celui de Marc
Sagnier ? Même si la répression y fut quantitativement moins sanglante que celle
du 17 octobre contre les Algériens, les victimes du métro Charonne, le 8 février
1962, étaient bien des militants communistes anticolonialistes.
Et ne pourrait-on être anticolonialiste sans épouser le manichéisme de Sartre,
de Fanon ou de Ben Bella ? Lutter pour l’indépendance de l’Algérie, ce n’était
pas forcément approuver en tout le vent dominant au fln dans ses schématisations
communautaristes, et il n’y eut pas qu’Albert Memmi et Raymond Aron dans ce cas.
Des anticolonialistes aussi prestigieux que Francis Jeanson ou Henri Curiel
eurent des débats parfois très vifs avec des militants de la Fédération de
France du fln, voire eurent maille à partir avec lui. Alors, «de leurs utopies
[des «anticolonialistes totalitaires», nda], il ne reste rien que des cendres,
des ruines» ? (p. 113). Notre contempteur d’anticolonialisme range dans ces
dernières la «révolution algérienne». Or, le terme de «révolution» ne fut, au
fln, que l’équivalent sémantique de guerre de libération ou de jihâd. Et, avec
Boumediene, le discours et la pratique révolutionnaristes furent une rhétorique
et un moyen de clientéliser globalement le peuple pour qu’il reste docile et
soumis au pouvoir d’Etat. Ceci dit, une aspiration libertaire, celle qui mut les
hommes de la guerre d’indépendance, ne peut en aucun cas être confondue avec sa
mouture bureaucratique. Et, en histoire, tout est dialectique, et toute analyse
tranchée qui ignore la dialectique relève plus de l’idéologie que de l’histoire.
Alors, quels peuvent être les dessous des dénonciations de Benamou ? Ne
s’inscrivent-elles pas en contrepoint de ses sanglots mal contenus sur «l’ultime
soupir de l’Empire [avec une majuscule, nda] français», sur «le terminus de
l’histoire pour la France d’hier» p. 18). Serions-nous dans la plus ordinaire
des nostalgéries ? Les femmes algériennes sont toujours «les fatmas» (p. 34, p.
96, …), sans majuscules et sans guillemets… En tout cas, nous sommes dans le
narcissisme nationaliste français : l’auteur adresse un péan à cette Algérie
française qui aurait été «le produit de cette culture laïque et universaliste»
(p. 51), mais en ignorant apparemment que ce fut selon une variante de cette
culture qui confisqua les biens dévolus aux fondations pieuses et au système
d’enseignement traditionnel (biens habûs) et les fit servir à instrumentaliser
l’islam par un clergé musulman aux ordres, et qui, aussi, institutionnalisa la
discrimination et le racisme. Ne se contredit-il pas quand il parle
d’«apartheid» (p. 30) ? A moins que l’apartheid ne fasse partie des catégories
de l’universalisme…
Que dire du panégyrique de Camus qu’il dresse en tentant laborieusement
d’éclaircir sa fameuse formule : «Je préfère ma mère à la justice» (traduisons :
je préfère les Français d’Algérie au fln, son combat fût-il juste). Mais, s’en
étonnera-t-on, silence sur le Jules Roy de La Guerre d’Algérie(14)
qui préférait, de son côté, aimer autant la justice que sa mère, Jules Roy, tout
autant Pied-Noir que Camus, et au surplus colonel de l’armée de l’air et à
contre-courant de son milieu militaire d’origine : il déclara finalement, non
sans douleur, ne pouvoir que soutenir le camp des pouilleux violentés. La seule
fois où Benamou mentionne Jules Roy (p. 249), c’est pour noter qu’un vieux colon
qui lui ressemblait était antisémite. Ceci dit, il ne faut surtout pas
comprendre que Jules Roy l’était.
Comme Camus, notre auteur ne dit jamais «les Algériens», mais «les Arabes»,
conformément aux vieilles taxinomies coloniales – qui furent aussi celles de
Maurice Thorez – qui voyaient dans les Algériens une mosaïque de communautés :
«Les Arabes, les Kabyles et les Européens» (p. 265). Cela ferait rire
aujourd’hui même le plus obtus des islamo-arabistes ou le plus benêt des
berbéristes. Quelle amertume : il y a des gens qui en sont encore là au début du
XXIe siècle… La citation que Benamou produit page 94, tirée de la préface de
Camus aux Chroniques algériennes en 1958, pourrait à la virgule près figurer
dans n’importe quel rapport d’officier français du 2ème Bureau. Qu’on en juge :
[Si Camus] «ne peut approuver une politique de conservation ou d’oppression, [il
ne peut] non plus approuver une politique de démission qui abandonnerait le
peuple arabe à une plus grande misère, arracherait de ses racines séculaires le
peuple français d’Algérie et favoriserait seulement, sans profit pour personne,
le nouvel impérialisme qui menace la liberté de la France et de l’Occident».
Le livre fonctionne aussi, au moins implicitement, comme une défense de
l’universalité du capitalisme et du marché, et parfois fort explicitement, comme
un dédouanement de la guerre de reconquête coloniale française et de son arsenal
répressif corollaire. Par exemple, il est dit, sur les manifestations citadines
de décembre 1960 organisées à l’occasion de la visite de de Gaulle, que «les
forces de l’ordre […] ne savaient plus qui réprimer» (p. 176). Doit-on rappeler
qu’elles l’ont vite su ? : il n’y eut, parmi les morts, pratiquement que des
Algériens alors que les manifestants acclamaient le fln et, en même temps,
soutenaient la politique gaullienne engagée par le discours du 16 septembre
1959. Mais, chez Benamou, cela donne : «Chacune des étapes du général De Gaulle
a ainsi apporté son lot de morts arabes et européens». No comment.
Toujours sur la répression, le général Massu et le colonel Godard, dits
«hostiles à toute ségrégation» (p. 52), sont présentés, ou peu s’en faut, comme
de doux humanistes alors que tous les gens normalement informés savent que,
quels que fussent les prurits humanitaires de tel ou tel, l’armée française fut
plus massivement et plus industriellement tortionnaire que certains éléments
d’une aln, fondamentalement artisanale dans sa violence, et qui, au moins,
luttait pour l’affranchissement des Algériens, et que les Algériens se
défendaient contre un conquérant qui les avait conquis dans la brutalité. Quand
on ne se contente pas de l’écume des aboutissements factuels, c’est la violence
française qui fut première. Certes, Mouloud Feraoun, dans son Journal(15)
«dresse un portrait terrifiant des futurs maîtres de l’Algérie» (p. 208). Saisi
par le syndrome de la dénonciation hémiplégique qu’il juge par ailleurs
sévèrement, notre dénonciateur oublie de dire que Feraoun brosse un tableau tout
aussi terrifiant des pratiques de l’armée française.
Au vrai, ces «Arabes» combattent-ils vraiment pour leur liberté ou sont-ils
primairament soumis à leurs pulsions violentes quand ils ne sont pas tout
bonnement manipulés ? Les pages 179-180 offrent au lecteur une anthologie de
facture coloniale sur ces jeunes d’Alger incapables d’agir, en décembre 1960,
sans sollicitations extérieures. En d’autres temps, on enseignait que les
«indigènes» étaient «influençables» Si ces jeunes se sont alors mobilisés, ce
fut, d’après notre auteur, du fait d’une manipulation de «militaires d’obédience
gaulliste des sau»(16). Si l’on ne peut exclure de telles
manœuvres pro-gaullistes, qui, en fait, durent simplement signifier aux
manifestants qu’ils avaient le champ libre, les acteurs que met en scène le
texte de Benamou, appartiennent bien à une masse manipulée (donc
manipulable),qui a donc affronté les balles des «forces de l’ordre» en
brandissant des drapeaux algériens cousus dans l’improvisation (les
manipulateurs français avaient-ils été à ce point inconséquents qu’ils ne leur
avaient pas fourni les drapeaux ?), mais, selon cette version, sans la
spontanéité sur laquelle tous les rapports militaires français conservés aux
archives insistent d’abondance, à tel point que l’organisation fln d’Alger prit
le train en marche en tâchant à la va-vite d’encadrer les manifestations. Des
musulmans manipulables, et qu’il vaudrait mieux laisser à leur torpeur, cela
renvoie à un essentialisme d’école primaire orientaliste sur l’islam, l’islam
incontournable.
Un demi-siècle plus tard, «rien n’a
changé» (p. 16), puisque ressurgissent des affaires de foulard. C’est évidemment
faux ; tout a changé : les femmes, en Algérie, souvent contre leur société et
contre le pouvoir, sont courageusement devenues des actrices de leur vie, et
souvent des militantes, et elles sont quasiment toutes scolarisées. Nous sommes
des laïcs et nous n’aimons pas le voile, pas plus en France qu’ailleurs, car
nous savons combien il est signe d’oppression masculine et de ségrégation
sexuelle sous des oripeaux prétendument musulmans. Ceci dit, en France, il est
d’ores et déjà résiduel et il est symptomatique d’un malaise multiforme porté
structurellement par la sauvagerie capitaliste actuelle, génératrice de
régression sociale et de violence, et productrice des replis communautaristes
qui fragmentent et fragilisent les résolutions politiques.
Il y a certes un obscurantisme sous couleur d’islam ; il existe, mais pas comme
une essence qui serait en soi musulmane : Benamou note lui-même, en se référant
à Germaine Tillion, que telles tendances réactionnaires plongent beaucoup plus
leurs racines dans la préhistoire que dans l’islam tard venu. Et les stéréotypes
sur un islam en soi obscurantiste font bon marché des tendances rationalistes
actuelles très vivantes dans le monde arabe – vivantes mais suspectées ou
pourchassées par les pouvoirs – sans compter celles de l’islam classique où le
terme de ilhâd (athéisme) est attesté plusieurs siècles avant l’apparition de
son synonyme français. Mais Benamou accrédite les facilités/vulgarités
médiatiques ignorantes de vent d’ouest à la mode sur le «choc des
civilisations», celles qui représentent une césure qui serait essentielle entre
Islam et Occident.
Ces «musulmans», ils se sont rendus coupables de tortures «pratiquées par
l’ennemi alg-érien» (p. 33) sur les Français d’Algérie. La réalité oblige à dire
qu’elles furent beaucoup plus largement appliquées par des Algériens à d’autres
Algériens, ceux qui étaient réputés traîtres et qui furent, de fait, souvent
impitoyablement traités. Mais, à lire Benamou (p. 81), on peut comprendre que
seuls des Français furent torturés et exécutés par la police de Boumediene après
l’indépendance. Qu’il se rassure : les Algériens à l’avoir été furent sans
comparaison bien plus nombreux que les Français. Et jamais la violence ne sépara
les «musulmans» des «Européens». Elle exista en intensité variable dans les deux
camps.
Les seuls «Arabes» que Benamou sauve, les hommes de son cœur, ce sont les
«libéraux» de l’udma réputés francisés, placés par l’appareil militaire comme
tête d’affiche internationale au gpra, en particulier la figure emblématique de
Ferhat Abbas, qui est dit croire encore en 1945 à l’intégration à la France (p.
267). Au prix d’un travestissement de leur itinéraire, l’auteur ignore le
Manifeste du Peuple algérien qu’Abbas signa en 1943 et qui était déjà bien loin
d’être un manifeste intégrationniste. Les autres sont renvoyés aux gémonies dans
une thématique, voisine de celle du maccarthysme, comparable à celle de ces
officiers français du 2ème Bureau qui assimilaient faussement le fln au
communisme ennemi du Monde Libre.
Finalement, on l’aura compris, ce livre pèse lourd de son poids de nostalgies
coloniales et nationalistes françaises. «L’agonie de l’Algérie française» est
vue comme «une amputation» (p. 249), «comme ce fut le cas pour
l’Alsace-Lorraine» en 1871 : Thiers – de Gaulle, même combat. Et les «Arabes»
ont tout lieu de regretter d’avoir disjoint leurs destins de ceux de la France :
n’y eut-il pas des enfants pour scander à Oran «Algérie française !» lors de la
visite de Chirac en mars 2003 ? Au vrai, le régime algérien actuel est tellement
honni et méprisé que tout ce qu’il clame est suspecté et rejeté, y compris
parfois même la geste résistante de 1954-62 dont il se réclame et qu’il
manipule. Il n’y a donc rien d’étonnant qu’une partie de l’opinion algérienne le
voie comme un prolongement du système colonial. Il n’y a rien d’étonnant non
plus que la nostalgie coloniale puisse figurer un remède à la dureté des temps
et servir à stigmatiser le pouvoir algérien. Faut-il préciser que cela n’entache
en rien la légitimité du combat du peuple algérien pour son indépendance ?
Plus franco-françaises sont les autres accusations du livre, notamment la charge
portée contre de Gaulle, jugé piètre négociateur et politique médiocre ayant agi
dans l’imprévision. Surtout, il est accusé de «lâchage», voire de «largage» de
l’Algérie. On évite à peine le «bradage», comme aurait dit Le Pen. C’est là une
mouture à peine nouvelle des vieux procès faits à de Gaulle par le nationalisme
français et tels de ses procureurs français d’Algérie. Le fln est accusé d’avoir
été «allié à De Gaulle» (p. 56), comme si un accord de compromis entre
adversaires était une alliance. Mieux : il aurait existé un «axe De
Gaulle-Sartre» (p. 100) et, même, de Gaulle aurait été le «complice» de Sartre
(p. 103), Sartre aurait été le «Malraux off» (p. 107) du président de la Ve
République. Il ne saurait être question ici d’exonérer Sartre de son manichéisme
et de ses jugements tranchés, mais tout de même, une attirance éventuelle,
d’ailleurs à mieux démontrer, n’est pas une alliance et elle ne constitue pas un
«axe».
Au surplus, nous nageons en plein contresens quand nous voyons traiter de Gaulle
de vulgaire cartiériste séduit par un frileux repli hexagonal. En fait, on sait
maintenant qu’il fut un politique soucieux de l’arrimage à l’Europe et à la
mondialisation capitaliste, qui déjà se profilait, et cela sous les scansions
vergogneuses gaulliennes du national, ainsi que l’a lumineusement montré
l’historien Harmut Elsenhans, professeur à l’université de Leipzig. Sa grande
thèse sur la guerre d’Algérie était parue à Munich en 1974. Benamou, qui ne la
connaît pas, est à l’unisson du narcissisme français ordinaire qui répugne à
lire les langues étrangères. Tout de même, Elsenhans a fini par être traduit en
français et publié en France en 1999. Il aurait donc pu le lire.
Rien de bien nouveau dans Un Mensonge
français sur les préparatifs du retour au pouvoir de de Gaulle, si ce n’est
beaucoup de remplissage journalistique. Rappelons sur ce point que Christophe
Nick, qui est cité une fois, a fait sur ces matières le point de manière
exemplaire(17). Ce qui est surtout attaqué, c’est le «dogme»
d’une «infaillibilité gaulliste sur la question algérienne» (p. 168) (alors que
les historiens sont d’accord sur l’empirisme et le pragmatisme du président de
Gaulle) ; et surtout, il fut le responsable d’une «défaite française». Sur les
menaces de partition de l’Algérie, pour lesquelles fut utilisé à contre-temps
Alain Peyrefitte, le livre ne dit pas qu’elles ne furent vraisemblablement
envisagées que comme un moyen de pression sur le fln.
Ce sont les accords d’Evian qui sont principalement portés au passif de de
Gaulle, ces accords qui auraient été par lui bâclés, et jamais respectés
(«violés», p. 41) par un fln qui aurait négocié avec l’idée bien arrêtée de ne
pas les honorer (pp. 203 et sq.). Benamou ne dit pas que les hommes qui
appliquèrent les accords d’Evian ne furent pas ceux qui avaient négocié ces
accords : pour résumer, les ex-centralistes du mtld, Ben Khedda et Dahlab, vrais
politiques et hommes de dossiers, chassés de l’exécutif algérien en août 1957
par les colonels de pouvoir, et rappelés au gpra en août 1961 parce qu’ils
étaient les plus capables de conduire avec les Français la négociation
– ceux-là mêmes que Benamou range sans discernement parmi «les révolutionnaires
de Tunis» (p. 205). De cette conduite, l’appareil militaire algérien, et
notamment le segment militaire qui avait le vent en poupe – l’Etat-Major Général
(emg) dirigé par le colonel Boumediene –, était bien incapable.
Fut donc déléguée la charge de la négociation à cette équipe de civils
compétents où émergea aussi la figure brillante du jeune Mohammed Seddik
Benyahia. Mais, pendant toute la poursuite des pourparlers, les hommes de l’emg
ne cessèrent de les dénoncer démagogiquement comme traîtres et néocolonialistes,
tout en reconnaissant en privé que de tels accords étaient inévitables. Puis, la
paix et l’indépendance acquises, ils congédièrent lesdits civils et s’emparèrent
du pouvoir par la force dans l’été 1962. Il est donc faux d’écrire que «la
plupart des dirigeants du fln ne voulaient pas appliquer ces accords». Ceux qui
les ont contractés furent exclus du pouvoir et marginalisés, sans compter que l’oas
aida aussi puissamment à les rendre inapplicables. Ceci dit, aucune guerre ne se
termine bien car aucune guerre n’est génératrice de morale. Benamou, lui, ne
voit «pas une seule qualité aux accords d’Évian» (p. 212) alors même qu’ils
consacrèrent l’inéluctable indépendance de l’Algérie et qu’ils mirent fin à une
guerre cruelle et injuste imposée à un peuple pauvre, opprimé et mal armé.
Dans la cruauté de la guerre, il y eut le sort des harkî(s). Benamou parle à
leur sujet de «massacre collectif» à raison de dizaines de milliers de
massacrés. A vrai dire, et si l’on veut faire œuvre d’historien sachant raison
garder, une série de massacres, même sanglants, ne relève pas forcément de
«l’extermination systématique» (p. 221). Les horreurs dont les harkî(s) furent
les victimes ont été décrites, et nous avons été de ceux qui ne craignirent pas
d’en parler. Mais dans certaines régions – l’Ouest Constantinois notamment –,
les harkî(s), qui furent tout sauf des enfants de chœur, avaient fait des dégâts
et s’étaient attiré la haine de bien des populations. Il faut le dire.
Ceci dit, jamais ni Ben Khedda, ni l’emg, dirigé par Boumediene, ni personne au
gpra, n’a donné l’ordre de massacrer. C’étaient des hommes d’ordre à qui
l’anarchie du printemps 1962 faisait horreur. Mais la direction de Tunis était
obsédée par les conflits internes et la course au pouvoir conduite par l’emg. Il
y eut nombre d’actions de sous-ordres, souvent des «marsiens»(18),
ralliés tardifs à l’aln qui tenaient à surprouver dans le sang un patriotisme
tardivement démonstratif. Souvent, des communautés, dont, à l’origine, telles
jamâ‘a(s)(19) avaient choisi parmi leurs jeunes hommes
lesquels iraient à l’aln et lesquels iraient dans les harka(s), protégèrent
leurs ressortissants. Lorsqu’ils purent rejoindre leurs contribules, les harkî(s)
purent être plus facilement protégés que lorsque l’isolement les rendait plus
vulnérables.
Les «10 000 disparus» parmi les harkî(s),
ce n’est pas là un chiffre «gaulliste», ainsi que le représente Benamou, c’est
le chiffre avancé par Jean Lacouture dans Le Monde en novembre 1962 sur la foi
de sources militaires françaises qui avaient bien peu le fln en sympathie – il
suffit pour s’en convaincre de lire leurs rapports conservés aux archives – et
qui n’avaient aucune raison de minimiser le chiffre des massacrés, même si
Lacouture a pu ultérieurement être pris dans l’air du temps de la mobilisation
victimisante en avalisant l’impossible chiffre de 100 000 morts(20).
Sur ce sujet, contrairement à ce qui est affirmé dans le livre, les archives
françaises ne sont plus complètement «cadenassées». Les cartons concernant les
massacres des harkî(s) ne permettent en aucune façon d’avaliser le chiffre de 70
000 victimes qu’avance Benamou. Dans l’inflation victimisante, certains sont
allés jusqu’à 150 000 morts : encore un effort, et il n’y aura pas eu un seul
survivant…
Ces chiffres idéologiques sont martelés par leurs producteurssans aucune preuve
historique sérieuse. Rien de tel dans les documents démographiques tels que ceux
utilisés pour ses bilans de victimes de la guerre par Charles-Robert Ageron.
Rien de tel dans le central carton 1H1793 des archives du shat(21)
consacré aux massacres de harkî(s). Le rapport du général de Brébisson du 13
août 1962, qui s’y trouve, décrit des horreurs «d’une extrême violence» et il
estime, à cette date, que, «d’après les renseignements recueillis, on peut […]
estimer à plusieurs centaines le nombre d’anciens supplétifs massacrés», et que,
certes, «tout se passe comme si le fln profitait de la période actuelle pour
effectuer contre les Algériens ayant servi la France une purge dont il laisse la
responsabilité aux échelons subalternes». Un rapport du 2ème Bureau du
lieutenant-colonel Prunier-Duparge, également du 13 août, recense «328 harkis ou
moghazenis» «victimes de massacres collectifs ou exécutés ces dernières
semaines», dont 246 en wilâya 2, 72 en wilâya 3 et 10 en wilâya 1(22).
Et un rapport du 9 novembre 1962, pour le Sud Constantinois, parle d’un charnier
de «cent anciens membres du gms(23) de M’chounèche», de
plusieurs dizaines d’exécutions et de centaines de prisonniers.
Tous les rapports évoquent les tâches dégradantes et l’humiliation infligées aux
harkî(s). Une enquête de la Croix-Rouge parue dans L’Observateur du Moyen-Orient
et de l’Afrique du 1er mars 1963 évalue le bilan à «des milliers de victimes».
La Croix-Rouge a enquêté sur «des camps de harkis», mais elle estime dans ce
rapport que, «contrairement à certaines rumeurs», il n’en existerait pas
ès-qualités, tout en attestant l’existence de «camps de travaux publics ouverts»
où les harkî(s) sont surveillés. Au surplus, ajoute la Croix-Rouge, «Ben Bella
s’est efforcé, après avoir repris la situation [politique, nda] en mains, de
soustraire les harkis menacés aux règlements de compte en les transférant dans
des régions où ils n’étaient pas connus».
Et Benamou ignore les trois articles fondamentaux de Charles-Robert Ageron qui,
à notre avis, font autorité, ou devraient faire autorité sur le sort des harkî(s)(24)
: Ageron, qui a démontré, preuves démographiques à l’appui(25),
que le nombre des victimes algériennes de la guerre fut de beaucoup inférieur
aux chiffres de victimisation produits par l’histoire algérienne officielle, est
un historien fiable, bien éloigné des fracas et des fatras médiatiques. On ne
pourra donc que lui faire confiance lorsqu’il affirme que les chiffres délirants
avancés par certains «historiens» n’ont aucun fondement. Quoi qu’il en soit,
dans un sens ou dans un autre, l’inflation victimisante est une offense à
l’histoire.
A titre hypothétique, l’origine de ces dizaines de milliers de gens tués
comptabilisés comme harkî(s) pourrait provenir d’un amalgame non innocent avec
les Algériens tués d’une manière ou d’une autre par l’aln/fln de 1954 à 1962, et
comprenant, outre les harkî(s) tués en 1962-63, les «traîtres» abattus et les
victimes des purges internes de l’aln, total général que l’un de nous (gm) a
proposé, au grand maximum, à une cinquantaine de mille en chiffres ronds(26).
Il reste qu’il y eut une responsabilité certaine du pouvoir politique français
dans l’abandon à leur sort des harkî(s).
Un mensonge français insiste enfin sur le sort des Pieds-Noirs, ces «empêcheurs
de l’histoire» (p. 246) pour de Gaulle, et surtout sur le massacre du 5 juillet
1962 à Oran. Sur ces douloureux événements, il n’y aurait «aucune étude
historique définitive» (p. 252). Il ne faut pas pour autant oublier la décisive
contribution de Jean-François Paya à l’ouvrage collectif L’Agonie d’Oran(27),
lequel Paya est le seul, avec Fouad Soufi, à pouvoir écrire un livre sur ce
sujet. Là, le bilan est plausible et Benamou s’y révèle un peu moins
non-historien que d’ordinaire : il y aurait eu à Oran ce jour-là de 200 à 300
morts sur les 4 000 à 6 000 Pieds-Noirs tués de 1954 à 1962 qu’il comptabilise(28),
le chiffre fourni pour la même période par les archives militaires françaises
étant de 3 666 (soit moins de 0,36% de la population contre 2,7% pour les
Algériens avec les chiffres retenus par Ageron). Il y eut donc, au prorata de la
population, du fait de la guerre, près de 7,5 fois plus de morts côté algérien
que côté pied-noir.).
Dans le sort des massacrés d’Oran, Benamou évoque une plausible provocation de
«l’aln de l’extérieur» (une fusillade anonyme qui fit une centaine de morts,
dont les trois quarts d’Algériens, et qui fut suivie par le rapt de centaines
d’Européens et leur massacre à la cité Petit Lac), mais sans dire que le fln à
Oran, obéissant au gpra, le Gouvernement provisoire légal, il était important,
pour l’armée des frontières et l’emg qui la contrôlait, de démontrer que ce fln-là
était incapable d’assurer l’ordre alors que ce n’était pas le cas des troupes
dépendant de l’emg. De fait, ce furent des troupes survenues du Maroc, conduites
par le capitaine Bakhti, qui rétablirent brutalement l’ordre à Oran.
On ne trouvera pas dans Un mensonge français d’évocation aussi obsédante de ce
que Pierre Vidal-Naquet a appelé «les crimes de l’armée française», ou des
crimes de l’oas, à l’exception de l’assassinat de Mouloud Feraoun, que de celle
des massacres de harkî(s) ou d’Européens à Oran le 5 juillet 1962. Les violences
de l’oas sont aussi factuellement évoquées à travers les obsessions d’enfance de
l’auteur dans la confusion des affrontements oas-fln, et l’évocation de la
victime enfantine exemplaire, Delphine Renard, grièvement blessée lors d’un
attentat visant André Malraux. Plus largement, les violences de l’oas figurèrent
le bouquet final d’une violence coloniale séculaire. Rien ne permet dans le
livre de s’en rendre compte : c’est que nous y sommes dans l’émotionnel, pas
dans l’histoire. Finalement, à lire Benamou, les «anticolonialistes
totalitaires» se sentent moins seuls à faire fonctionner leur «mémoire
hémiplégique».
Enfin, côté algérien, est-ce innocent d’affirmer que «le seul parti fréquentable
en Algérie [est] le rcd, militant intraitable de la laïcité», et qu’il «fait
partie des principaux partis d’opposition laïcs au fln» (p. 273) ? D’une part,
le fln n’est plus le pouvoir, s’il l’a jamais été : c’est beaucoup plus crûment
l’oligarchie militaire, qui a pris décidément barre sur le fln depuis 46 ans,
l’oligarchie militaire, dominante dans sa sanglante majesté, qui le détient.
Quant au rcd, tous les gens normalement informés savent qu’il ne figure au mieux
qu’une manière d’opposition de sa majesté : une caution laïque, présentable pour
les médias français – et les naïfs qui les suivent –, de l’appareil militaire
qui opprime et pille l’Algérie. Rappelons que Khalida Messaoudi, figure du rcd,
qui fut l’égérie du féminisme laïque, a fini… porte-parole du gouvernement.
Benamou dénonce l’Algérie actuelle, mais il se garde bien de nommer les
responsables de la terrible situation actuelle : rappelons que Pinochet a été
inquiété pour 3 000 disparitions au Chili. Avec les décideurs algériens
d’aujourd’hui, nous en sommes au moins à 7 200 – c’est là le nombre des dossiers
constitués par la Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme. Les
responsables, ils sont dans la descendance de ceux qui ont réalisé par
l’intimidation le coup d’Etat de l’été 1957 contre le fln civil et politique
issu du congrès de la Soummam. La dénonciation, chez notre dénonciateur, ne vise
que des objets médiatiquement porteurs, si même elle ne cautionne pas, au mieux
par le silence, les pouvoirs en place. Il révèle que, comme toute vertu, toute
dénonciation à ses limites.
Pour conclure, quand notre ami Pierre Vidal-Naquet juge, comme il l’a fait dans Marianne, que le livre de G-M. Benamou est une «merde», nous sommes d’accord en cela qu’il ne fait qu’opposer un examen rigoureux et méthodique des conditions historiques qui ont présidé au déroulement du drame algérien à une vision inutilement diabolisante.
Mohammed Harbi, Gilbert Meynier
Notes :
1. On trouvera en annexes les principales d’entre elles.
2. Harbi Mohammed. Le fln, mirage et réalité, des origines à la prise de pouvoir
(1945-1962). Paris : éd. Jeune Afrique, 1980, 446 p.
3. Meynier Gilbert. Histoire intérieure du fln 1954-1962. Paris
: Fayard, 2002, 814 p.
4. Elsenhans Hartmut. La Guerre d’Algérie, 1954-1962. La transition d’une France
à une autre. Le passage de la IVe à la Ve République. Paris : Publisud, 1999,
1072 p.
5. Branche Raphaëlle. La Torture et l’armée pendant la
guerre d’Algérie, 1954-1962. Paris : Gallimard, 2001, 474 p. ; Thénault Sylvie.
Une drôle de justice. Les magistrats dans la guerre d’Algérie. Paris : La
Découverte, 2001, 347 p.
6. La France et l’Algérie en guerre 1830-1870, 1954-1962. Paris : Économica,
2002, 365 p.
7. Ageron Charles-Robert, dans Matériaux pour l’histoire de
notre temps. Paris : bdic, 1992 ; repris dans Enseigner la guerre d’Algérie,
adhe, sfhom, avec le concours de l’université de Paris VIII-Saint-Denis, 1993.
8. Archives du Service Historique de l’Armée de Terre (Vincennes), carton
1H1459.
9. Reproduit notamment dans Vidal-Naquet Pierre. La Raison
d’Etat. Paris : réédit. La Découverte, 2002, 338 p.
10. Cornaton Michel. Les Camps de regroupement de la guerre d’Algérie. Paris :
réédit. L’Harmattan 1998, 304 p. ; Bourdieu Pierre, Sayad Abdelmalek. Le
Déracinement. La crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie. Paris :
Minuit, 1964, 228 p. ; Ageron Charles-Robert. «Une dimension de la guerre
d’Algérie : les regroupements de populations». In Jauffret Jean-Charles, Vaisse
Maurice. Militaires et guérilla dans la guerre d’Algérie. Bruxelles : Complexe,
pp. 327-362.
11. Sur ce sujet, on renverra à la thèse essentielle d’André
Nouschi. Enquête sur le niveau de vie des populations rurales constantinoises de
la conquête jusqu’en 1919. Essai d’histoire économique et sociale. Paris : puf,
1961, 767 p.
12. D’après les statistiques officielles, pour les années 1941 et 1942, le
surcroît cumulé des décès par rapport à 1939, année normale (111 850) s’établit
à 163 190.
13. Dahlab Saad. Pour l’indépendance de l’Algérie. Mission
accomplie. Alger : Dahlab, 1990, 347 p.
14. Julliard, 1961, réédit. Union Générale d’Éditions/10-18, 1971, 254 p.
15. Seuil, 1962.
16. Sections d’Administration Urbaines : l’équivalent urbain des sas.
17. Nick Christophe. Résurrection. Paris : Fayard, 1998, 836
p.
18. Hommes n’ayant rejoint le fln/aln qu’au mois de mars 1962.
19. Assemblées de notables qui règlent la vie des communautés.
20. Télérama, 13 septembre 1991.
21. Service Historique de l’Armée de Terre (Vincennes).
22. Respectivement Constantinois, Kabylie, Sud Constantinois/Aurès.
23. Groupe Mobile de Sécurité.
24. «Le drame des harkis». XXe siècle, N° 42, 1994, pp. 3-16 ; «Supplétifs
algériens de la guerre d’Algérie». XXe siècle, N° 48, 1995, pp. 3-20 ; «Le drame
des harkis : mémoire ou histoire» ? XXe siècle, N° 68, 1995, pp. 3-15.
25. Cf. article cité supra, note 4.
26. Gilbert Meynier, op. cit., p. 283 et pp. 289-290.
27. Ternant Geneviève de (dir.). L’Agonie d’Oran, t. 3. Nice :
Éditions Gandini, 2001.
28. Les chiffres tirés des archives militaires françaises donnent 2 788 tués et
875 disparus, soit un total de 3 663 (cf. Gilbert Meynier, op. cit., p. 283).