Confluences Méditerranée                                   N°17                              Printemps 1996

Femmes et guerres

Anissa Barrak et Bénédicte Muller

 

"Toutes les guerres sont civiles car c'est toujours l'homme contre l'homme
qui répand son propre sang, qui déchire ses propres entrailles
"
Fénelon, Dialogue des morts

En 1996, la guerre est à deux heures d'avion de Paris: en ex-Yougoslavie, en Algérie, au Proche-Orient. Pourtant, la perception la plus répandue reste que ces guerres sont celles "des autres". Car même lorsqu'elles débordent de leur cadre lointain pour atterrir "chez nous, Occidentaux" ou "frapper les nôtres", c'est toujours la guerre-spectacle, avec ses stéréotypes et ses parti-pris, où le sensationnal prime sur l'humain. Pourtant, il arrive que l'humain revienne à la surface, au détour d'un mouvement de caméra, à travers la silhouette d'une femme en quête d'eau, dans le regard d'un enfant… La dimension humaine, et ce qu'elle suscite comme préoccupation humaniste, se manifeste lorsqu'on daigne, regarder du côté de la population civile qui, en temps de guerre, se féminise.
Colonnes de soldats… Combattants armes au poing… Stratèges en pleine action… Leaders en cours de négociation… C'est le camp des hommes, celui du combat.
Groupes de femmes, enfants sur les bras, baluchons sur le dos… Mères de famille faisant la queue devant une boulangerie ou un point d'eau… ou encore manifestant leur désaccord avec l'état de guerre. C'est le camp des femmes, celui de la survie.
Entre ces deux espaces, quelques rares incursions des uns dans le camp des autres viennent confirmer que la guerre reste une affaire d'hommes. En termes d'action offensive s'entend, car les femmes et l'environnement qu'elles gèrent (éducation des enfants, prise en charge des personnes âgées de la famille, gestion de la vie quoridienne,…) sont sans cesse aux prises avec la guerre, le champ de bataille empiètant souvent sur l'espace civil, et les effets de la guerre, même lorsqu'elle se déroule dans des lieux lointains, ont des retombées directes et très lourdes de tous ordres sur les plans affectif, psychologique, économique, etc. (lire l'article de Léla Chikhani Nacouz "Temps et espaces de guerre")
Si cette image des femmes victimes de la guerre est dominante, c'est parce qu'elle correspond à la réalité. La guerre est, en effet, imposée aux femmes. Ce ne sont pas elles qui la décident, ce ne sont pas elles qui la gèrent, ce ne sont pas elles qui la mènent, qui la perdent ou qui la gagnent. La guerre continuera de se faire sans elles, même si elles sont au cœur de la tourmente et elles continueront d'en être, malgré elles, les victimes que ce soit dans leur propre chair ou dans celles de leurs enfants, compagnons, pères, frères... (lire notamment l'article de Linda Morisseau)
Mais cette image ne doit pas se confondre avec celle, moins réaliste, des femmes passives subissant l'état de guerre, les bras baissés, abandonnées à leur sort. Quelquefois spectatrices, rarement combattantes, mais souvent résistantes, pacifistes, activistes ou médiatrices, les exemples sont nombreux et parfois chargés de symboles comme c'est la cas de Leyla Zana, figure de proue de la lutte kurde (lire l'article de Jean-Christophe Ploquin) ou de ces centaines de Palestiniennes qui ont lutté contre l'occupation (lire l'entretien avec Maya Bamieh Abassi) et dont beaucoup croupissent encore dans les prisons israéliennes, malgré le processus de paix et le long combat pour la paix mené par les mouvements pacifistes israéliens où les femmes jouent un rôle de premier plan (voir les articles de Daphna Golan et Dalia Golan).
Il y a celles qui, simplement mères, aïeules, épouses, fiancées, sœurs, filles d'un homme au front, restent profondément impliquées dans les conflits qui ravagent actuellement la Méditerranée. Elles le sont d'autant plus que leur statut et leur existence en tant que femmes constituent aujourd'hui un des enjeux majeurs des conflits qui se déroulent dans certains pays de cette région. En Algérie par exemple, celles qui expriment pleinement la joie et le plaisir de vivre sont des créatures insupportables pour les adeptes de l'idéologie islamiste et deviennent ainsi l'ennemi à combattre et à abattre (lire les articles de Saïda Rahal Sidhom et Françoise Germain-Robin dans la partie consacrée à l'Algérie). En Bosnie où la femme, associée à la terre, est un élément de la conquête: violées, parfois même engrossées délibérément par les soldats ennemis, elles sont elles-mêmes champ de bataille, domaine à assujettir…(Lire l'article de Véronique Nahum-Grappe, La haine ethnique et ses moyens: les viols systématiques en ex-Yougoslavie).
Il y a enfin celles qui, même sous les bombes, restent en dehors du jeu, et y assistent sans vouloir s'impliquer, jusqu'à ce que la guerre les rattrape et les frappe, comme ce fut le cas de Marie Seurat dont le mari fut enlevé puis assassiné à Beyrouth.
Lorsqu'on quitte le terrain des victimes et qu'on se tourne vers les quelques femmes qui ont su percer les frontières du camp masculin et sont devenues partie prenante dans le combat, on s'aperçoit que leur situation, déjà minoritaire, restera le plus souvent marginale, et que cette marginalité se mesurera à leur degré d'assimilation au comportement masculin: elles seront d'autant plus reconnues qu'elles auront gommé leurs caractères féminins, considérés comme incompatibles avec l'esprit de guerre. Conséquence logique d'une telle situation, les revendications féministes des anciennes combattantes algériennes (et demain peut-être celles des Palestiniennes?) ne seront pas reconnues. Leur participation effective à la libération de leur pays ne leur vaudra pas leur propre libération en tant que femmes. Elle pourra même leur valoir d'être mises au ban de la société (voir à ce propos l'article de Jamila Danièle Amrane-Minne pour l'Algérie, celui de Hunaïda Ghanem sur les prisonnières palestiniennes et le témoignage de Nahla Chahal pour la Liban).
Mais au-delà des atrocités que draine toute guerre et au-delà du refus des femmes de jouer le jeu de la haine et de la vengeance, la guerre c'est aussi une situation hors du commun qui fait sortir la femme de l'espace habituel dans lequel elle était cantonnée; en l'absence de l'homme parti sur le front, elle se voit confier de nouvelles responsabilités, expérimente ses capacités, déploie ses compétences, conquiert l'espace public jusque-là occupé par les hommes. Elle assure l'intérim et se révèle à la hauteur de toutes ces tâches dont elle était tenue à l'écart. La situation de guerre la fait accéder à la majorité. Alors, une fois la guerre finie, acceptera-t-elle que les portes lui soient à nouveau fermées? (Lire l'analyse du cas du Liban par Isabel Nottaris, qui peut être élargie aux autres pays méditerranéens).
Ce sont-là quelques unes des problématiques abordées par ce dossier qui, le lecteur l'aura déjà remarqué, a été presque entièrement alimenté par des réflexions de femmes. Non pas que par esprit sexiste, nous ayons cherché à solliciter des contributions exclusivement féminines. Mais il est un fait que la réflexion sur le vécu spécifique des femmes est produite majoritairement par des femmes.
Les photos de Joss Dray et de Nadia Benchallal viennent alimenter ces réflexions avec des situations réelles des femmes Bosniaques, algériennes, libanaises ou palestiniennes aux prises avec le vécu du temps de guerre.
Pour ouvrir ce dossier en pleine actualité, nous avons choisi de commencer par un retour sur l'histoire: Claude Aziza nous mène à travers la Méditerranée antique pour nous conter ce que furent les destins de Didon, Cléopâtre, Zénobie et la Kahéna, ces reines de fer qui ont su se battre et conquérir mais dont les exploits guerriers n'auront pas, somme toute, marqué notre mémoire autant que leurs exploits de cœur.

Anissa Barrak et Bénédicte Muller