Confluences Méditerranée                                   N°28                     Hiver 1998-99

Méditerranée, l'inévitable dialogue

Jean-Paul Chagnollaud

 

Matrice de civilisations exceptionnelles, lieu d'émergence des trois grandes religions monothéistes, source d’inspirations de poètes, d’écrivains et de philosophes mais en même temps espace de toutes les barbaries, berceau de tant d’intégrismes et creuset de multiples formes de replis identitaires, la Méditerranée est décidément une région bien particulière. Depuis sept ans déjà Confluences s'est attachée à proposer des analyses susceptibles de contribuer à la compréhension de cette histoire contemporaine faite souvent de bruits et de fureurs. Chacun des dossiers publiés a été consacré à un thème portant sur une actualité souvent douloureuse pour tenter de la saisir avec le minimum de recul nécessaire. Cet objectif demeure le nôtre et nous n’avons pas l’intention d’en changer. Mais, pour une fois, avec ce numéro, nous avons voulu aborder les problèmes différemment en nous donnant le temps de réfléchir autrement sans chercher à suivre ce qui se passe ici et maintenant dans le bassin méditerranéen.
C’est une manière de prendre de la hauteur et donc de proposer une autre lecture des événements. Une lecture plus distanciée. Une lecture qui cherche à prendre en compte d’autres approches parfois plus fondamentales que celles qu’exige l’étude de l’histoire immédiate.
Dans cette perspective, outre notre choix de revenir sur Averroés et de mettre l'accent sur des textes plus littéraires, nous nous sommes associés avec l'Unesco pour publier quelques unes des fortes interventions du colloque que cette institution a organisé en Sicile à Agrigente, à l'automne 1998, sous le titre : le Multaqa (la rencontre).
En abordant les problèmes de cette manière, on voit émerger les contours d'une dialectique qui semble s’imposer sur de longues périodes en imprimant à cette région aussi bien ses secousses, ses conflits et ses drames que ses moments d'apaisement, d'équilibre et de stabilité; d’un côté, on redécouvre que cette région est riche de ressources culturelles aux origines immémoriales, riche de nombreuses sources de rayonnements spirituels, riche encore de formidables potentialités humaines qui ne demandent qu'à s'exprimer; de l’autre on ne peut que constater la force inhibitrice de rigidités sociales apparemment indestructibles, la récurrence de divisions ethniques, communautaires et confessionnelles souvent meurtrières, le poids de facteurs de déchirement sans cesse renouvelés. Ce mouvement dialectique qui prend de multiples formes historiques peut aussi bien conduire à la catastrophe qu’à l’équilibre maîtrisé dans le respect des droits de chacun.
Toute cette réflexion conduit — on le verra dans les différents articles qui composent cette livraison — à souligner avec force l'importance et la nécessité du dialogue qui doit être noué partout où cela est possible pour tenter de rapprocher les uns des autres et pour rappeler que si l’on ne veut pas que cette Méditerranée bascule à nouveau ou davantage dans les conflits et la régression comme elle l’a déjà fait en Bosnie, en Algérie, au Liban, en Palestine ou ailleurs, le débat doit s’instaurer. Non pas de manière superficielle et contrainte, non pas dans une stérile incantation, non pas pour se perdre dans de vaines discussions sur le dialogue en soi mais bien en intégrant une lucide vision de l’avenir qui fait trop souvent défaut à tant de “responsables” littéralement murés dans leurs certitudes politiques, religieuses ou corporatistes, comme si certaines décisions d’aujourd’hui ne portaient pas en elles les drames de demain.

Le dialogue, et donc d’abord la volonté de rencontrer l’autre, est partout une entreprise extrêmement difficile. On l’a bien vu, par exemple, avec ce qui a été tenté entre les Palestiniens et les Israéliens jusqu’en 1995, avec ce qui a été proposé par plusieurs partis politiques algériens dans la plate-forme de San-Egidio, avec les efforts déployés en Bosnie par ceux qui sont attachés à l'unité de leur pays ou encore avec les résultats à la fois importants et fragiles obtenus par la conférence euro-méditerranéenne de Barcelone en 1995... Personne ne doit donc se faire d’illusions en sous-estimant l’ampleur du chemin à parcourir. Les acteurs concernés demeurent, en effet, trop souvent crispés dans l'obsession de leur projet qui, enrobé et donc camouflé par des discours tronqués (sur la démocratie, la paix, le développement ou la sécurité), ignore tout de l'autre, ne lui laisse rien et s'impose par la domination, l'exclusion et la violence. Seul compte pour eux le rapport de forces qui, dès lors qu'il est établi, permet le déchaînement de tous les cynismes, de tous les mensonges et de toutes les agressions. Le plus dramatique peut-être est qu'ils se comportent sans jamais prendre en compte les implications à long terme de leurs actions comme s'ils préféraient plutôt mourir que réfléchir.
De ce point de vue, ce qui est frappant à l’heure actuelle dans cette région du monde c’est la situation de la jeunesse. Que lui offre-t-on en Palestine, en Algérie, en Bosnie ou ailleurs? Trop souvent des déceptions, des frustrations voire des humiliations, alors que, comme partout, elle rêve de vivre — tout simplement de vivre — dans la liberté et la dignité. Dans ces conditions, il ne faut pas s'étonner que beaucoup de ces jeunes, interdits d'espérance, se tournent vers le passé en se laissant envoûter par des doctrines intégristes.
Le dialogue, forme essentielle de l'humanisme — que Salah Stétié définit comme l'apprivoisement de l'altérité —, est bien la seule voie possible qui permet de dépasser de manière féconde ces multiples blocages pour enfin croire en l’avenir et s'y projeter.
En ce sens, il est inévitable.

Jean-Paul Chagnollaud