Jean-Paul Chagnollaud
L'Algérie et la Tunisie sont, depuis quelque temps, engagées dans un processus de démocratisation. Dans une certaine mesure, les situations et les forces en présence sont comparables : à la volonté d'instaurer un système démocratique s'opposent, à la fois, la crainte des gouvernements en place de perdre le contrôle de ce qu'ils ont enclenché et la peur, partagée par beaucoup, des conséquences d'une prise du pouvoir par les forces non-démocratiques des mouvements islamistes.
Sans entrer dans un débat complexe sur le sens de la
démocratie, on peut au moins affirmer qu'elle se caractérise d'abord par un gouvernement
dont la légitimité s'enracine dans une majorité elle-même issue d'élections libres et
disputées ; ce qui implique toute une série de principes comme le suffrage universel, le
secret du vote et le pluralisme des candidatures. Pour l'essentiel, c'est un régime
politique fondé sur la liberté, dans lequel l'opposition est d'autant plus respectée
quelle a vocation à devenir majorité puisque tout repose sur l'idée de libre alternance
des majorités.
Ces règles formelles ne suffisent pas. Il faut aussi que le système garantisse les
droits et libertés fondamentales des individus, non seulement dans sa législation mais
aussi dans son agencement constitutionnel. La constitution doit donc inclure ces droits et
organiser les moyens de les protéger. Dans cette perspective, l'Etat de droit est
l'indispensable cadre institutionnel de toute véritable démocratie. Il est en quelque
sorte le garant du système démocratique contre les excès qu'il pourrait lui même
produire si la majorité ne connaissait aucune borne à l'exercice de son pouvoir. En ce
sens, l'existence d'un mécanisme de contrôle de constitutionnalité des lois et d'un
pouvoir judiciaire indépendant apparaissent comme une nécessité pour que la démocratie
puisse s'affirmer et se développer à l'abri des vicissitudes des conjonctures
politiques.
Ce modèle est en quelque sorte un "type pur" rarement atteint, même dans la
réalité contemporaine des régimes politiques démocratiques qui y tendent pourtant avec
constance. Il aura fallu, en tout cas, beaucoup de temps et de secousses pour que ces
éléments soient peu à peu rassemblés. Ainsi aux Etats-Unis, faut-il rappeler que les
Noirs ont été exclus du suffrage jusqu'au début des années 1960, que les femmes en
France n'ont le droit de vote que depuis 1945, ou encore que le Conseil constitutionnel
français ne joue son rôle - désormais pleinement reconnu - de gardien des libertés
fondamentales que depuis le début des années 1970 ?
Rien d'étonnant donc si ni la Tunisie ni l'Algérie ne soient soudain parvenues à ce
modèle alors que leur processus de démocratisation est encore très récent : en
Algérie, il est consécutif aux émeutes d'octobre 1988 et, en Tunisie, il est lié au
changement du 7 novembre 1987, même si des prémices étaient apparues quelques années
plus tôt notamment sous le gouvernement de Mohamed Mzali qui avait proclamé une
importante amnistie et la légalisation de certains partis politiques.
Des processus comparables
Dans les deux cas, on a assisté à une accélération de ces processus
avec, ensuite, un net ralentissement en Tunisie et un brutal coup d'arrêt en Algérie,
comme si les détenteurs du pouvoir reculaient soudain devant la perspective de ses
conséquences.
Les deux pays ont connu des élections libres : en Tunisie, une présidentielle et des
législatives (avril 1989) puis des municipales ; en Algérie, des municipales juin 1990)
et des élections législatives (décembre 1991).
L'Algérie a d'abord complètement joué le jeu en autorisant tous les partis politiques,
y compris le Front islamique du salut (FIS). On connaît la suite : une ample victoire du
FIS aux municipales, puis une autre au premier tour des législatives avec 43% des
suffrages exprimés, devançant largement le Front de libération nationale (FLN) (22%),
et laissant très loin derrière les autres formations telles que le Front des forces
socialistes (FFS) ou le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD). Sur les 430
sièges à pourvoir, au lendemain de ce premier tour, le FIS en remportait 188, le FLN 15
et le FFS 25, le mode de scrutin expliquant les distorsions entre voix et sièges).
Le pouvoir en place en Tunisie s'est aussi engagé dans la voie électorale mais sans
prendre le moindre risque puisque il n'y eut qu'un seul candidat à la présidentielle
d'où le résultat de près 100% des suffrages exprimés (2806386 inscrits, 2137216
votants, 2121704 voix pour Zine El Abidine Ben Ali). Quant aux législatives,
organisées le même jour, elles furent marquées par un mode de scrutin de liste
majoritaire régional qui offrait un avantage décisif au parti dominant, le Rassemblement
constitutionnel démocratique (RCD), d'autant que les islamistes n'étaient pas autorisés
à s'y présenter en tant que parti. Avec 80% des voix, il remporte ainsi la totalité des
sièges de l'assemblée, le Mouvement des démocrates socialiste (MDS) n'obtenant que 4%
et les listes indépendantes, essentiellement constituées d'islamistes, environ 13%.
Sur le plan des droits fondamentaux, les deux Etats ont procédé à toute une série
d'importantes réformes.
L'Algérie choisit, en février 1989, de changer sa constitution par un référendum
approuvant un nouveau texte qui innove radicalement en introduisant le multipartisme alors
que la constitution de 1976 stipulait que "le système institutionnel algérien
repose sur le principe du parti unique". Tous les partis sont légalisés et une
amnistie générale est décrétée permettant ainsi notamment le retour de figures
célèbres comme Ben Bella et Aït Ahmed. La Cour de sûreté de l'Etat est supprimée et
d'une manière générale, les libertés paraissent s'étendre à l'ensemble du système
et, en particulier, aux médias. En trois ans le bilan est incontestablement positif
d'autant plus qu'il se présentait comme un début. Cet essor des libertés et de l'Etat
de droit a donc été brutalement stoppé par le coup d'Etat de janvier 1992.
En Tunisie, il y eut aussi bon nombre de réformes significatives une amnistie générale,
la suppression de la Cour de sûreté, une modification de la constitution, la
libéralisation de la procédure pénale, une nouvelle liberté de la presse ou encore
l'entrée au gouvernement de personnalités connues pour leur indépendance d'esprit. A la
différence de l'Algérie, le pouvoir tunisien n'a pas remis en cause ce processus mais,
depuis quelques mois, il paraît clair qu'il s'est ralenti au point que beaucoup,
aujourd'hui, s'interrogent sur sa poursuite.
Libéralisation politique et démocratisation
Cet ensemble de mesures semble cependant s'apparenter
davantage à des tentatives de libéralisation politique plutôt qu'à une véritable
démocratisation.
La libéralisation politique correspond en effet à un élargissement des espaces de
libertés dans le fonctionnement de l'Etat conune dans ses relations avec la société.
Les individus peuvent ainsi se réapproprier des libertés qui leur étaient confisquées
ou limitées par le système politique.
La démocratisation, elle, implique pour les citoyens une véritable participation dont
l'intensité et les modalités peuvent varier, mais qui, en elle même, conduit à une
modification en profondeur des règles de gouvernement tendant vers le type pur que nous
avons rappelé .
En définitive, en Tunisie il y a eu surtout libéralisation. Les élections d'avril 1989
ont été conduites de telle sorte qu'elles ont servi surtout à légitimer un nouveau
pouvoir issu d'un coup de force qui présentait le double intérêt d'être pacifique et
accepté par une grande partie du corps social et de la classe politique. Dans de telles
conditions, la présidentielle permettait à l'homme du 7 novembre de faire ratifier par
le suffrage universel sa pratique du pouvoir et rendre crédible son ambition constamment
réaffirmée d'un véritable changement démocratique et libéral. Dans une première
phase, il réussit à se faire accepter par l'ensemble des forces politiques y compris les
islamistes qui ont alors d'autant plus facilement joué le jeu qu'ils pensaient enfin
obtenir leur légalisation comme parti politique à part entière. Les législatives,
organisées le même jour, permettaient précisément à toutes ces forces, y compris les
islamistes (participant sous la forme ambiguë de listes indépendantes) de s'engager dans
une véritable compétition électorale apparemment ouverte malgré un mode de scrutin
conçu, depuis longtemps, sur mesure pour le parti dominant. Contrairement aux espoirs de
certains, le résultat fut sans surprise : le RCD obtenait tous les sièges de la Chambre.
Candidature unique à la présidentielle et mode de scrutin ayant fait ses preuves ont
ainsi conduit à mettre en avant les formes de la démocratisation sans que jamais le
pouvoir en place n'ait pris le risque inconsidéré de perdre le contrôle du processus
engagé. On aurait tort d'ailleurs de ramener les résultats de ces consultations à des
procédures, car il est incontestable qu'ils reflétaient, avant tout, la réalité des
rapports de force. Les islamistes n'ont vraiment pesé de manière significative que dans
certaines circonscriptions tandis que les autres partis démontraient leur faiblesse
d'implantation ; s'ils n'ont pas forcément tort de récuser les résultats officiels de
ces élections, cela ne peut pas gommer un constat difficile pour eux : ils sont
marginaux.
Dans la période qui a suivi ces mécanismes de légitimation, le pouvoir, tout en
s'adossant à l'appareil de sécurité qui en dernière instance fait sa force, a su
intégrer au système beaucoup de ceux qui avaient, jusque là, exercé un rôle reconnu
d'intellectuels critiques. Certains sont entrés au gouvernement, tandis que d'autres
acceptaient des fonctions officielles importantes. Quant au personnel traditionnel issu de
l'ancien parti destourien devenu le RCD, il conservait ses prérogatives dans l'appareil
d'Etat, dans la presse ou ailleurs. 1 Dans ce contexte stabilisé autour du Président, il
devenait possible de continuer la libéralisation politique tout en cherchant à isoler
plus nettement les islamistes qui se voyaient d'abord définitivement refuser leur
"visa" avant d'être de plus en plus exclus puis réprimés, surtout à la suite
de certaines de leurs tentatives violentes dénoncées comme un véritable complot contre
l'autorité de l'Etat.
Cette exclusion des islamistes est soutenue par beaucoup de tendances politiques mais elle
a pris actuellement de telles proportions et surtout de telles formes que la
libéralisation du régime est, à l'évidence, sujette à caution.
Dans un contexte différent, l'Algérie s'est lancée en trois ans dans le double
processus de libéralisation et de démocratisation. Le FLN et le pouvoir ont aussi
essayé, en vain, de conserver le contrôle de la dynamique politique qu'ils avaient été
obligés d'enclencher, car les rapports de force se sont révélés très déséquilibrés
en leur défaveur. L'exemple des élections municipales est à cet égard révélateur :
le FLN avait concocté une loi électorale (le scrutin de liste proportionnelle à un tour
avec prime à la majorité) dont il espérait bénéficier alors qu'en définitive elle a
servi le FIS. Une telle erreur d'appréciation est aussi particulièrement révélatrice
de l'absence de vision lucide de la situation politique de la part des responsables du
pouvoir... D'autant plus qu'après les municipales remportées par le FIS, ils ont encore
gravement sous-estimé son audience.
Après le premier tour des législatives de décembre 1991, la configuration politique
s'est révélée catastrophique pour le gouvernement en place qui s'est retrouvé soudain
en sursis avec la perspective annoncée d'un triomphe du FIS. Le coup d'Etat a alors
brutalement bloqué cette irrésistible évolution en mettant fin à la fois à la
démocratisation et à la libéralisation engagées. Le décret du 9 février 1992
proclamant l'état d'urgence constitue un véritable arrêt de mort des libertés
désormais à la merci des décisions du ministre de l'intérieur investi de tous les
pouvoirs. Il peut ainsi "ordonner l'internement de toute personne dont l'activité
s'avère dangereuse pour l'ordre et la sécurité publics... Restreindre ou interdire la
circulation des personnes et des véhicules... Prononcer des réquisitions de personnels
pour accomplir à leur poste de travail leurs activités professionnelles habituelles dans
le cas d'une grève non autorisée ou illégale". Quant aux tribunaux militaires,
"ils peuvent être saisis de la connaissance de crimes et de délits graves commis
contre la sûreté de l'Etat quelle que soit la qualité de ses incitateurs, auteurs ou
complices..." Cette citation - bien incomplète - suffit à comprendre que l'Algérie
vit donc désormais, pour une période indéterminée, sous le règne de l'arbitraire le
plus total.
Dans les deux pays, les pouvoirs en place ont donc durci leur attitude vis à vis des
islamistes dans des conditions différentes, liées pour l'essentiel à l'état des
rapports de force. Ils n'ont pas trouvé d'autre formule que la répression pour répondre
à leur défi.
Le défi islamiste
Sur la question de la place des islamistes dans un système
démocratique, il existe deux types de discours : le premier conclut à leur insertion,
l'autre à leur exclusion.
Le premier veut prendre au sérieux l'évolution des positions des principaux leaders
islamistes en insistant sur le fait qu'ils intègrent de plus en plus les principes
constitutifs de la démocratie et en écartant résolument l'hypothèse d'une simple
démarche tactique dont le seul but serait d'émousser la vigilance de l'adversaire. Par
ailleurs, ce discours exclut l'idée très répandue qu'il y aurait une antinomie
structurelle et irréversible entre les forces de la mouvance islamiste et l'émergence de
systèmes démocratiques. Les acteurs islamistes, loin de vouloir se figer dans
l'intangibilité de comportements politiques intemporels, seraient au contraire tout à
fait capables de s'adapter aux exigences et donc aux formes d'un combat politique fondé
sur des valeurs qui initialement n'étaient pas les leurs, mais qu'ils peuvent accepter
notamment parce qu'elles paraissent adaptées au monde contemporain sur lequel ils
entendent exercer leur influence. En un mot, ce discours prétend qu'il ne faut pas
prendre les islamistes pour des acteurs figés dans la rigidité des dogmes et
indifférents à l'histoire en train de se faire, mais qu'ils seraient d'abord des
politiques attentifs à la singularité et donc aux particularités des conditions
sociales du combat politique qu'ils entendent mener. Quant à leur attachement constant à
un corpus de référents qui transcende l'histoire, il ne serait pas spécifique à cette
mouvance puisqu'aussi bien tous les gouvernements se réclament également de principes
supérieurs qui, tout à la fois, guident, limitent et structurent l'ensemble de l'action
politique.
Compte tenu de ces éléments, cette argumentation conclut donc à la possibilité
d'insérer les islamistes dans le jeu pluraliste puisque la preuve est ainsi apportée
qu'ils ne constituent pas un danger pour la démocratie.
L'autre discours conclut, à l'inverse, qu'il faut les exclure. Outre le fait qu'il
rejette l'argumentation qu'on vient de rappeler, il s'appuie sur une démonstration qui
prend en compte non les intentions réelles ou supposées mais uniquement les faits.
D'abord pour constater l'absence, dans la pensée musulmane classique, de toute
référence explicite liée à la notion moderne de démocratie. A propos du pouvoir
politique, cette pensée aboutit, en effet, à concevoir des formes institutionnelles
situées à lopposé des fondements de tout régime démocratique : par exemple,
aucune place n'est faite ni à l'idée de séparation des pouvoirs ni à celle d'une
véritable représentation de la souveraineté nationale puisque les instances
parlementaires sont réduites à de simples mécanismes de consultation... La
démonstration s'appuie aussi, bien entendu, sur la pratique des régimes d'inspiration
islamiste tels quils existent aujourd'hui dans des pays comme l'Arabie Saoudite ou
l'Iran dans lesquels les principes démocratiques sont totalement ignorés et les droits
fondamentaux de la personne humaine bafoués. A ce constat déjà très lourd, s'ajoute un
scepticisme radical quant à la sincérité des thèses modérées développées par
certains leaders islamistes qui affirment leur adhésion aux principes démocratiques,
adhésion qui serait d'autant plus naturelle que ces principes seraient aussi ceux de
l'Islam...
Enfin, ce discours critique souligne avec force le caractère totalement inacceptable,
parce que rétrograde, du statut qui est fait et promis à la femme dans les régimes et
les programmes islamistes. Là encore, les inflexions qu'on peut effectivement discerner
dans certains de ces programmes sont écartés d'un revers de main comme autant de
déclarations de propagande destinées à camoufler les véritables intentions des
islamistes qu'ils mettront en oeuvre dès qu'ils seront en position de force.
Dans de telles conditions, au nom du principe classique qu'il ne faut pas accorder de
liberté aux ennemis de la liberté, cette argumentation conclut à la nécessité
d'exclure les islamistes de tout processus démocratique qu'ils n'accepteront que le temps
d'y imposer leur puissance et donc, ensuite, leur toute puissance.
En Tunisie comme en Algérie, c'est donc le discours d'exclusion accompagné de sévères
pratiques de répression qui a finalement prévalu après de multiples hésitations.
Des situations analogues dans des contextes différents
Dans les deux pays la situation est donc très
comparable puisque tous les deux se sont engagés dans un processus de démocratisation et
de libéralisation qui trouve, progressivement pour l'un et brutalement pour l'autre, sa
limite en raison de la présence, de l'influence et des activités de mouvements
islamistes. Ces analogies ne doivent pas cependant faire perdre de vue les différences de
contexte entre les deux sociétés tant du point de vue des conditions socio-économiques
que des configurations politiques.
Sur le plan socio-écononmique, la situation algérienne est désastreuse : un taux
de chômage considérable qui touche d'abord les jeunes - c'est à dire ceux qui sont à
la recherche d'un premier emploi pour s'insérer dans la société -, une économie à
bout de souffle épuisée par d'immenses gâchis accumulés pendant des années, une
pénurie récurrente des produits de base, un dysfonctionnement chronique des services
publics, une situation internationale marquée par le poids écrasant de la dette, une
administration pléthorique complètement discréditée...
Malgré ses difficultés, la Tunisie n'en est pas là, loin s'en faut. Lc chômage bien
que préoccupant n'atteint pas ces chiffres dramatiques, l'économie fonctionne de
manière satisfaisante dans bien des domaines, les produits de base ne manquent pas, le
poids de la dette est supportable...
Plus fondamentalement encore, malgré les contradictions qui traversent la société
tunisienne, elles sont sans commune mesure avec les véritables traumatismes qu'a connus
l'Algérie sortie déjà bouleversée, au sens propre du terme, par la colonisation et la
terrible guerre qui devait en sceller la fin.
Les configurations politiques présentent, aussi, bien des différences.
Le système politique algérien s'est complètement dissocié de la société civile au
nom de laquelle il prétendait s'exprimer et pour laquelle il prétendait agir. Il s'est
enfermé sur lui-même au point d'ignorer complètement les demandes sociales les plus
élémentaires et a fortiori les conséquences politiques d'un tel aveuglement. Dans cette
perspective, il ne faut donc pas s'étonner que les principaux dirigeants aient, à ce
point, sous-estimé le FIS, non seulement avant les municipales, ce qui serait à la
rigueur compréhensible, mais aussi avant les législatives alors que les islamistes
venaient de démontrer leur audience depuis plusieurs mois dans les urnes comme dans la
rue.
L'échec cuisant du FLN n'est donc pas une surprise bouleversante puisqu'il était inscrit
dans des années de pratiques abusives d'un pouvoir sans partage. Le parti unique s'est
ainsi retrouvé en panne de légitimité dès lors que les règles du jeu changeaient pour
s'alimenter désormais aux sources du suffrage universel. Dans ce nouveau système, le FLN
ne peut plus compter que sur une base électorale réduite face à un nouvel acteur
capable de s'exprimer au nom d'une majorité. Quant à l'armée qui, jusqu'à la
promulgation de la nouvelle constitution s'abritait derrière lui, après s'être
apparemment mise en retrait en quittant officiellement les instances du FLN, elle s'est
retrouvée en première ligne dans le vide laissé brutalement par une organisation
dépouillée des ces oripeaux de parti unique.
Le système politique tunisien n'a pas connu cette vertigineuse débâcle car malgré ses
pesanteurs et ses insuffisances, il a laissé, surtout depuis une dizaine
d'années, des espaces d'expression qui, même sous tutelle, ont permis à certaines
demandes sociales de sexprimer. C'est le cas, par exemple, du rôle assumé par le
mouvement syndical, par les parfis politiques qui ont été légalisés au début des
années quatre vingt, ou encore par celui - important à tous égards - tenu par la Ligue
des droits de l'homme dont la création remonte à 1977.
Par ailleurs, il ne faudrait pas commettre l'erreur de jeter Bourguiba dans les poubelles
de l'histoire parce qu'il a eu le tort de mal vieillir... Malgré ses pratiques souvent
autocratiques, il a déployé à maintes reprises un discours novateur qui a forgé
notamment un système éducatif moderne qui a donné à la Tunisie contemporaine son
élite et dont les femmes en particulier ont été les premières bénéficiaires ; il
suffit pour s'en convaincre de comparer les codes de statut personnel en vigueur en
Tunisie et en Algérie.
Le coup de force du 7 novembre, pacifique et largement accepté par les Tunisiens comme
nous l'avons déjà noté, a permis au système de s'infléchir très sensiblement tout en
restant, pour l'essentiel, fidèle à ce qu'il était. Le PSD (Parti socialiste
destourien) s'est ainsi métamorphosé en un autre lui-même, le RCD (Rassemblement
démocratique constitutionnel), pour accompagner le nouvel homme fort qui lui proposait
les conditions de sa continuité à un prix très acceptable puisque ses cadres et ses
dirigeants conservaient leur position de pouvoir, des positions devenues même, dans une
certaine mesure, plus solides puisque ressourcées à l'aune d'une nouvelle légitimité
issue d'élections libres. L'opération politique fût d'autant mieux réussie que le
nouveau pouvoir a voulu aussitôt donner des preuves de son ouverture politique par la
mise en oeuvre du processus de libéralisation et de démocratisation que nous avons
évoqué.
Un pari dangereux
Ces différences de contexte expliquent sans soute largement les
différences d'audience des islamistes dans les deux pays : ils constituent une forte
minorité en Tunisie alors qu'ils sont de très loin la principale force politique en
Algérie. Pour des raisons inverses, les deux pouvoirs en place ont choisi une même
politique répressive pour les contrer : en Tunisie il s'agit de les briser pour empêcher
qu'ils ne deviennent un courant véritablement important, en Algérie il s'agit de les
briser pour qu'ils cessent d'être un courant majoritaire. Dans les deux cas, cependant,
on peut penser que ce pari est dangereux pour l'avenir.
La Tunisie pour les raisons que nous avons vues, dispose d'un minimum de ressources
politiques pour que le double processus engagé (libéralisation et démocratisation )
ait, à moyen terme, de sérieuses chances de réussir. Les élites sociales peuvent
accompagner un mouvement de ce type en le nourrissant de la culture démocratique qu'ils
ont acquises depuis longtemps afin que celle-ci soit progressivement offerte à l'ensemble
de la population. L'Education nationale a évidemment un rôle décisif à assumer dans
cette grande entreprise. Elle peut y être aidée par de multiples autres vecteurs moins
fondamentaux mais tout de même essentiels comme les médias, les mouvements associatifs
de toute nature, le mouvement syndical et, bien entendu, les partis politiques...
Le pouvoir actuel bénéficie encore d'une image positive en grande partie parce qu'il a
su maintenir un dialogue avec l'opposition démocratique et parce que certaines
personnalités indépendantes ont accepté de travailler avec lui au sein du gouvernement
à des postes clés. Or si la lente dérive répressive qui s'est amorcée depuis déjà
un long moment, continue, tous ces patients efforts risquent d'être profondément remis
en cause.
Le dernier rapport (en date du 4 mars 1992) d'Amnesty international est en effet
accablant. Il décrit, avec sa rigueur habituelle, les détails d'une répression
systématique qui a conduit à l'arrestation de milliers d'opposants présumés, pour la
plupart illégalement détenus. Plus grave encore, ce rapport démontre que la torture est
devenue une pratique courante dans les prisons tunisiennes.
Beaucoup en Tunisie ou ailleurs s'efforcent de ne pas "voir" ces pratiques
inacceptables, mais il est évident que cette occultation ne pourra pas durer si ces
violations des droits élémentaires de la personne humaine se perpétuent ; cela pose
déjà de sérieux problèmes à l'opposition démocratique comme à la Ligue des droits
de l'homme qui se trouve aujourd'hui en porte-à-faux. Ces abus paraissent d'autant plus
aberrants que le pouvoir est en position de force puisque le RCD a recueilli une très
large majorité aux élections législatives. Il ne lui est donc pas utile d'utiliser les
instruments de violence dont il a le monopole.
Le pouvoir algérien s'est engagé, lui, dans un pari dangereux encore plus risqué car
ses ressources politiques paraissent bien plus fragiles. Par ailleurs, face au FIS, il
n'est pas confronté à une active minorité mais bien à un courant largement dominant,
ce qui est une toute autre affaire. L'intervention de l'armée a été saluée par
beaucoup comme un moindre mal puisqu'elle arrêtait préventivement un parti politique
jugé totalitaire juste avant qu'ü ne prenne le pouvoir et il est vrai qu'un peu partout
en Algérie, de nombreux secteurs de la société ont ressenti un soulagement à l'idée
que le cauchemar islamiste était soudain évacué.
Le problème est que ce pouvoir militaire, une fois installé, paraît singulièrement
dépourvu d'ambitions et de moyens. S'il a montré sa capacité professionnelle à
incarcérer des milliers de personnes, il paraît dramatiquement impuissant pour
s'attaquer aux immenses besoins de millions d'autres... De plus, le pouvoir a choisi le
plus mauvais moment pour intervenir. Lorsque des opérations électorales de cette
importance sont engagées, il faut les laisser aller à leur terme ou les arrêter tout au
début. Dès qu'il est enclenché, un tel processus suscite inévitablement de telles
attentes qu'on ne peut pas le piétiner sans dommages. L'armée qui, jusque là, avait su
se maintenir dans un rôle de gardien des institutions, se retrouve désormais brutalement
investie de responsabilités considérables qui sont inversement proportionnelles à la
légitimité dont elle dispose. Elle n'a plus guère de légitimité historique auprès de
la population et sans doute aucune auprès de I'immense majorité de ceux qui n'étaient
pas nés en 1962. Quant à la légitimité démocratique, il est bien difficile de s'en
réclamer quand on vient de la nier en interrompant, par les armes, des élections
législatives qui, pour la première fois depuis l'indépendance, étaient véritablement
ouvertes et disputées.
Loin d'affaiblir le courant islamiste, une telle politique risque au contraire de le
renforcer, ce qui serait tout de même paradoxal lorsque l'on sait qu'il s'était
sensiblement affaibli en dix huit mois en perdant plus d'un million de voix entre le 12
juin 1990 (où il avait obtenu 4.300.000 suffrages) et le 26 décembre 1991 (où il en
recueille 3.260.000). Il y a ainsi bien des raisons de craindre que le déchirement du
tissu social algérien ne s'accentue davantage encore en avivant les profondes
frustrations ressenties par des centaines de milliers de personnes qui avaient l'illusion
de croire que le FIS pouvait régler les multiples difficultés auxquelles elles se
trouvent confrontées.
La nécessité d'un pacte social
Reste que pour faire une démocratie, il faut des démocrates. Or dans
les deux champs politiques, ceux qui défendent vraiment ces valeurs manquent cruellement
d'audience. Il faut du temps, beaucoup de temps, pour qu'une véritable culture
démocratique puisse inspirer les comportements politiques des différentes couches de la
population et pour que chacun se sente pleinement citoyen au point de vouloir faire valoir
ses droits. Faut-il rappeler, une fois encore, que nos démocraties occidentales sont
nées après bien des secousses au terme de longs processus ? Et aujourd'hui encore, il
serait sans doute hasardeux de prétendre qu'elles sont définitivement à l'abri de toute
tentation, autoritaire.
Dans ces conditions, en Algérie comme en Tunisie, tout dépend des rapports de force en
présence ; de ce point de vue, il existe d'un côté les détenteurs des instruments de
violence, et de l'autre trois types d'acteurs : les partis qui exercent ou ont exercé une
domination sans partage, les islamistes et l'opposition démocratique.
Hier, en Algérie, le système était fondé sur l'alliance de l'armée et du FLN.
Aujourd'hui, seule l'armée tient les rênes du pouvoir queue utilise pour tenter de
contrer les islamistes. Dans cet affrontement les démocrates qui n'ont guère les moyens
de se faire entendre, paraissent bien fragiles d'autant plus que le coup d'Etat militaire
n'a guère indigné leurs alliés naturels - les démocrates occidentaux - parce qu'il
était dirigé contre les islamistes. On devine sans peine l'intensité des protestations
qu'aurait suscité le décret sur l'état d'urgence supprimant des libertés
fondamentales, s'il avait été pris par un gouvernement islamiste... Tout tient donc
désormais à la capacité du pouvoir actuel à se dégager de cette orientation
répressive pour imaginer une authentique relance 'politique qui ne peut s'envisager que
sur la base d'un compromis fondé sur un Pacte social laissant - au moins en partie la
société exprimer ses choix. Cela signifie que dans ce rapport de force, un tel processus
ne peut se faire autrement que sous le contrôle de militaires acceptant d'entrer dans le
jeu démocratique.
En Tunisie, le pouvoir bien que s'appuyant sur les détenteurs des instruments de
violence, a su trouver, dans une première phase, une incontestable légitimité
démocratique. Depuis quelques mois, crispé dans sa lutte contre les islamistes, il
semble se durcir au point de tourner le dos aux ambitions libérales et démocratiques,
annoncées et pour partie enclenchées. Dans cette nouvelle période, les authentiques
démocrates paraissent aussi assez démunis ; leur principal espace et instrument
d'expression, la Ligue des droits de l'Homme, paraît même aujourd'hui menacée à la
suite de l'adoption par la Chambre des députés monocolore d'une loi restreignant la
liberté d'association. Si cette orientation se connaît, on risquerait un retour en
arrière qui ruinerait les acquis patiemment construits ces dernières années et qui ne
manquerait pas de produire de lourdes conséquences à moyen terme. Il reste à espérer
que le pouvoir pourra imaginer une relance du processus démocratique fondée sur un
nouveau Pacte social susceptible d'intégrer toutes les forces vives de la société.