De formidables défis pour le jeune roi Mohamed VI
Considéré comme un authentique démocrate, le nouveau roi Mohamed VI représente pour les Marocains un immense espoir de changement et de modernisme. Il devra maîtriser larmée et les islamistes, poursuivre et approfondir la politique douverture démocratique entamée bien tardivement, il est vrai par son père et établir une réforme sociale négligée par celui-ci. Sa volonté de marquer une rupture avec certaines pratiques détestables du passé et dancrer la démocratie au Maroc est bien réelle. Mais il devra tout dabord affirmer son autorité dans un pays miné par la pauvreté et le chômage, la corruption et le népotisme et fragilisé par certaines forces de lancien régime, dont une nomenklatura conservatrice opposée à tout véritable changement.Abderrahim Lamchichi
Le fils aîné du roi, prince héritier jusquà la
mort de Hassan II, 36 ans (il est né le 21 août 1963 à Rabat), est un jeune homme qui
force le respect : humble, dit-on, plutôt discret, cultivé, mesuré, ouvert aux
préoccupations de son peuple et aux mutations du monde. Diplômé de la faculté de droit
de Rabat (licence en droit, diplôme de droit comparé en 1985, DES en sciences politiques
en 1988), parlant le français, lespagnol et langlais, Sidi Mohamed a été
envoyé par son père à Bruxelles au cabinet de Jacques Delors pour effectuer un stage en
1988-1989 et se familiariser avec le fonctionnement de lUnion européenne. Il
prépara alors une thèse de doctorat de droit (intitulée La coopération entre
lUnion européenne et les pays du Maghreb)(1) quil obtint à
lUniversité Sophia-Antipolis de Nice, le 29 octobre 1993. Il a ensuite effectué un
autre stage (sur les relations internationales) au siège du Secrétariat général des
Nations-Unies à New York.
Depuis son plus jeune âge, le prince héritier a accompli des missions à
létranger auprès des chefs dEtat et représenté son père à plusieurs
conférences internationales. Ainsi représentait-il au début de cette année le Maroc
aux obsèques du roi de Jordanie. Sa première visite officielle dans un pays occidental a
été effectuée en France, en février 1993, à linvitation du Premier ministre de
lépoque, le socialiste Pierre Bérégovoy. Promu le 12 juillet 1994 au rang de
général de division, il a de bons contacts avec larmée. Ainsi était-il déjà
nommé, à 22 ans, Coordinateur des bureaux et services de létat-major général
des Forces armées royales, fonction qui faisait de lui le numéro deux de larmée
après Hassan II. Devenu roi, donc chef suprême de larmée, il devra désormais
simposer aux plus hauts responsables de cette institution, tels le général
Abdelhak Kadiri, homme de lombre, chef des puissants services des renseignements
militaires, ou Hosni Benslimane, patron de la Gendarmerie royale, ou encore le général
Ben Ali, chef des forces armées stationnées au Sahara occidental. Tenu, pendant un
certain temps, à lécart des responsabilités politiques internes ses
sorties publiques au Maroc ne dépassaient pas le cadre de festivités culturelles, de
séminaires de réflexion et dactions caritatives , il y a été néanmoins
progressivement associé : ainsi participait-il aux Conseils des ministres, sans toutefois
y intervenir.
Sa réputation est celle dun homme aussi réservé que sérieux et travailleur qui
souhaite faire entrer le Maroc de plain-pied dans la modernité. Sa conception du pouvoir
serait caractérisée par une plus grande proximité avec le peuple et par
laménagement dun protocole quil estime trop fastueux et incompatible
avec une monarchie parlementaire moderne. De plus, il a acquis un regain de popularité il
y a cinq ans déjà, lorsque, prince héritier, il prit ombrage de lattitude du
très influent ministre de lIntérieur, Driss Basri, personnage aussi admiré par
les uns que craint et haï par les autres, homme qui incarne lautoritarisme du vieux
système makhzénien (système basé sur un mélange de féodalisme, de culture de la
servitude, de paternalisme et de clientélisme). Mais il ne sera pas facile
daffaiblir cet inamovible ministre qui a fait toute sa carrière au sein du
ministère de lIntérieur : directeur de Cabinet du colonel Dlimi, qui dirigeait
alors la Sûreté nationale, puis secrétaire dEtat à lIntérieur en avril
1974 puis ministre de lIntérieur depuis près de vingt ans. Très puissant, il a,
en effet, le soutien de très nombreux réseaux au Maroc et connaît comme personne
lensemble des rouages de ladministration marocaine. Pourtant, pour tous les
partisans du changement au Maroc, la non-reconduction de Driss Basri dans ses fonctions
serait un signe, symbolique certes mais très fort, dune réelle volonté de
renouveau.
Réputé pour sa capacité découte et lintérêt quil porte aux plus
démunis, le jeune roi Mohamed VI tient donc un discours résolument réformateur ; il
rêve pour le Maroc dune transition démocratique «à lespagnole» il
a déjà affirmé à maintes reprises son admiration pour le roi Juan Carlos. Sans pour
autant écarter brutalement les conseillers de son père, il se dit résolu à consolider
les assises de cette démocratie naissante et à moderniser les structures et les
institutions étatiques. Entouré de conseillers jeunes, formés pour la plupart en
Occident, il a lintention de sattaquer de front aux redoutables fléaux de la
corruption et du clientélisme qui gangrènent ladministration et la société
marocaines. Il sest taillé un franc succès en sopposant aux méthodes de
Driss Basri, qui symbolise les forces conservatrices, mais aussi en portant toute son
attention à la lutte contre la pauvreté au Maroc. Dans son entreprise de modernisation
de la monarchie, Mohamed VI devrait trouver un appui précieux auprès de la gauche
marocaine et, plus particulièrement, en la personne du Premier ministre pour affronter
les résistances aux changements auxquelles sétait heurté, depuis plusieurs mois,
Abderrahmane Youssoufi.
Le problème de fond qui se pose donc est celui de la réforme de la monarchie ou plus exactement de lévolution de la ligne de conduite du Palais. Car Driss Basri, rappelons-le, na été souvent que le bouc émissaire commode des opposants à la méthode du Palais. Faute de dénoncer explicitement labsolutisme royal, de pouvoir critiquer directement les dérives dune monarchie absolue, cest sur son ministre de lIntérieur que se sont exagérément cristallisées toutes les attaques. Certes, globalement, le système monarchique est, aux yeux des Marocains, tout à fait légitime ; il est, en effet, le garant de lunité et de la stabilité de la Nation dans une région qui a connu plus dune convulsion ; la Constitution révisée à maintes reprises nous y reviendrons a élargi les modalités de contrôle démocratique ; elle interdit tout système de parti unique, garantit la liberté dassociation, reconnaît les libertés fondamentales et accorde de larges prérogatives au Gouvernement, au Parlement, aux syndicats, aux Chambres professionnelles, au Conseil constitutionnel, etc. Il suffit, ainsi que le remarquent beaucoup dobservateurs à très juste titre, de lappliquer scrupuleusement. En réalité, la lecture quen fait le monarque, et donc la conception plus ou moins étendue quil a de son pouvoir arbitral, des limites de ses prérogatives et domaines dintervention, sont déterminantes pour faire ou non du système politique marocain un Etat démocratique moderne. En un mot, lidée que le nouveau roi se fera de la fameuse «sacralité» de linstitution monarchique et, dune manière plus fondamentale, de léthique de responsabilité sera déterminante pour lavenir de son pays. Que fera-t-il de lhéritage que lui a légué son père ? De ce point de vue, le bilan du règne qui sachève est pour le moins contrasté, la succession assez difficile.
Un bilan de règne contrasté, une succession difficile
Comment concilier les exigences de la modernité, dans un monde en constant bouleversement, et un système makhzénien, hérité du passé et basé sur des rapports autoritaires et féodaux ? Tout le règne du roi Hassan II, souverain à la fois traditionnel et éclairé, fut consacré à tenter de répondre à cette redoutable question. Non dénué dun flair politique remarquable et dun immense talent qui lui a permis de traverser maintes épreuves et assuré une renommée internationale, leader politique et chef religieux tout-puissant, il sétait taillé sur mesure un système de monarque absolu. La première partie de son règne fut marquée par des méthodes autoritaires ; les Marocains nétaient pas considérés comme des citoyens à part entière, seulement des sujets sur lesquels le Palais et sa police avaient parfois droit de vie et de mort ; les opposants étaient harcelés ou privés de liberté. Pendant ces «années noires», les droits de lhomme nont cessé dêtre bafoués ; le Maroc y gagna même une réputation exécrable : de lécrasement de la révolte du Rif en 1959 (il nétait que Prince héritier) à la répression sanglante des émeutes de Casablanca en 1965 ou encore en 1981, de lenlèvement puis de lassassinat de Ben Barka en octobre 1965, aux nombreuses arrestations ou disparitions de chefs de lopposition, sans oublier le traitement inhumain infligé aux soldats mutins ou aux descendants du général Oufkir lui-même de sinistre réputation, convaincu de trahison puis «suicidé»(2). Le sort terrible réservé aux emmurés du bagne-mouroir de Tazmamart, les enlèvements fréquents et les tortures infligées aux militants syndicaux et à ceux des partis de gauche et dextrême gauche dans les années 70 et 80 notamment (Abraham Serfaty, qui a passé 17 ans en prison, en est la figure emblématique) ne sont que les exemples les plus connus dune triste et longue liste datteintes graves aux droits de lhomme. Si le souverain chérifien, négociant son virage vers louverture, a libéré en 1994 la plupart des derniers prisonniers politiques, si la presse est aujourdhui plus libre et le gouvernement mené par un opposant socialiste, la part dombre du règne dHassan II restera longtemps dans toutes les mémoires(3).
Habile médiateur sur la scène internationale, le roi Hassan II sest révélé, à lintérieur du Maroc, autoritaire et peu préoccupé par la justice sociale, avant dêtre contraint de changer. Car lâge et lexpérience aidant une certaine lassitude aussi peut-être , Hassan II comprit enfin que lancrage historique de la dynastie alaouite et la légitimité religieuse du «Commandeur des croyants» ne constituaient plus une garantie suffisante au maintien, à long terme, du pouvoir royal. La monarchie autoritaire, parfois aux murs dun autre âge, avait fait son temps ; en outre, à lheure du «village global», dInternet et de la télévision par satellite, limmobilisme nétait plus permis ; il fallait pour satisfaire une opinion publique interne aspirant de plus en plus à la liberté et obtenir le soutien financier, en loccurrence des pays riches, faire montre dun minimum dattention à lexigence démocratique, ne serait-ce quen acceptant quelques concessions. La chute du Mur de Berlin et la montée en puissance à la fois de lislamisme à léchelle du monde musulman et dune opinion publique internationale plus sensible au respect des droits de lhomme ont également joué un rôle dans lacceptation par le monarque dune libéralisation contrôlée de son pays. Cependant, si rien ne prouve que cet homme habile et très intelligent ait sacrifié au changement de bon gré (cherchait-il, malade, simplement à pérenniser un système quil sentait probablement condamné après sa disparition ?), il sut, à sa façon, évoluer, voire se déjuger. Le changement le plus spectaculaire concerne à coup sûr les libertés et les droits de lhomme : malgré quelques dossiers en suspens, dont celui des disparus, le Maroc fait désormais bonne figure par rapport à la plupart des pays arabes. Hassan II aura eu lhabileté de tout tenter pour que la fin de ses trente-huit ans de règne soit assimilée à une ouverture susceptible destomper les «années de plomb». Ce monarque, naguère jaloux de son «jardin secret», sest peu à peu affirmé comme le meilleur garant de lunité, de la cohésion et de la stabilité de son pays.
La politique qui sera suivie dans les mois et années à venir et les orientations qui seront données aux rapports entre la monarchie, les forces politiques et celles de la société civile seront déterminantes pour savoir si le royaume a une chance dévoluer vers une forme viable de monarchie constitutionnelle ou si, au contraire, des forces centrifuges le feront régresser vers des formes qui rappelleraient un passé honni ou la situation présente dautres pays du Sud (à titre dexemple, lhypothèse dune alliance, à long terme, entre une fraction de larmée et certains courants islamistes, en cas de crise grave, ne saurait être écartée). La question mérite dêtre posée quand on mesure à quel point le Maroc demeure une poudrière sociale, avec un fossé toujours plus large entre riches et pauvres, et quand on saisit la fragilité de louverture tentée par Hassan II. Ce roi voulait rester maître du jeu sans toucher à certains privilèges ; il le rappelait clairement en soulignant que lislam lui interdisait de mettre en place une monarchie constitutionnelle dans laquelle le souverain déléguerait tous ses pouvoirs et régnerait sans gouverner : «Le trône ne saurait être mis en équation», se plaisait-il à répéter. Il avait pris soin de bien souligner que la Constitution fait du «Commandeur des croyants» une «personne inviolable et sacrée» se situant, de fait et de droit, au-dessus des lois. Cependant, vers la fin de son règne, il comprit la nécessité de permettre une alternance politique pour préparer sa succession. Une première réforme constitutionnelle, en 1992, permettra datténuer quelque peu le caractère absolutiste du pouvoir royal. Une deuxième réforme, adoptée par référendum le 13 septembre 1996, dotera le Maroc dun Parlement bicaméral dont une chambre sera entièrement élue au suffrage universel direct (Chambre des Représentants, à côté de laquelle est instituée une Chambre des Conseillers élue au suffrage indirect, 3/5 ayant pour vocation la représentation des collectivités locales et 2/5 celle des Chambres professionnelles et des salariés). Ces révisions successives de la Constitution ont appuyé du moins sur le papier le rôle des représentants, stimulé laction du gouvernement (désormais les ministres sont nommés par le roi mais sur proposition du Premier ministre responsable devant le roi mais aussi devant le Parlement) et renforcé les garanties juridictionnelles, notamment par les missions confiées au Conseil constitutionnel et au Conseil supérieur de la magistrature. Linitiative et le droit damendement en matière législative appartiennent au Gouvernement et aux parlementaires(4). Après des décennies de tergiversations dune administration qui nhésitait pas à falsifier les résultats des consultations électorales (Abderrahmane Youssoufi dénonçait, en 1993, «les tripatouillages indécents des élections» !) et était rétive à tout changement significatif, une Charte dhonneur garantissant la transparence des élections et la réalité du contrôle démocratique fut signée, le 28 février 1997, par tous les partis. Enfin, le 4 février 1998, après des mois de difficiles tractations, le roi nomma lopposant socialiste, Abderrahmane Youssoufi ancien bras droit de Mehdi Ben Barka, co-fondateur, en 1959 de lUNFP, condamné à deux ans de prison en juillet 1963, exilé à plusieurs reprises, secrétaire général de lUSFP depuis 1992 au poste de Premier ministre. Plusieurs décennies après une première expérience avortée (cabinet Abdallah Ibrahim), celui-ci forma un gouvernement de centre-gauche. Ce retour à «lalternance» na été rendu possible que par la conjugaison de plusieurs facteurs : exaspération sociale qui couvait depuis plusieurs années, rééquilibrage puis délicat consensus entre la monarchie et les élites, évolution de lenvironnement international (notamment la fin de la bipolarité), nécessaire ancrage à lUnion européenne.
Au total, le bilan des trente-huit ans de règne de
Hassan II est en demi-teinte ; le contraste est tout à fait saisissant entre la politique
étrangère et la politique intérieure. En diplomatie et politique internationale, ses
réussites sont indéniables(5). En politique intérieure, en revanche,
le bilan est beaucoup moins brillant. La situation sociale est désastreuse,
léquilibre politique trouvé entre les différentes élites est bien fragile, la
culture de lobéissance et de la peur est encore omniprésente et lexpérience
démocratique, à peine entamée, se heurte à certaines résistances.
Cest dire lampleur de la tâche du nouveau roi : instaurer la culture du
dialogue et ancrer lalternance dans le pays, contrôler larmée, maîtriser la
contestation islamiste, résoudre linterminable conflit du Sahara occidental, etc.
Ancrer lalternance
Le Maroc a énormément changé : la majorité de sa population est très jeune ; la société civile a fait montre, ces dernières années, dun incroyable dynamisme ; les jeunes élites veulent rompre avec lancien régime. Avec la disparition dHassan II, une page est désormais définitivement tournée dans un pays qui a connu de profondes mutations. Sans chercher forcément à provoquer de brutales ruptures qui pourraient savérer préjudiciables à la stabilité du pays, les partisans du «déverrouillage» de lédifice makhzénien espèrent une prise de distance royale inspirée du modèle espagnol et pratiquée avec succès par le roi Juan Carlos voire une monarchie constitutionnelle sur le modèle britannique ou celui de certains pays de lEurope du Nord , mais toujours acclimatée à la réalité culturelle profonde du Maroc. Socialistes de lUSFP ou nationalistes de lIstiqlal, jeunes élites administratives ou chefs dentreprises novateurs, membres des professions libérales ou acteurs de la société civile, syndicalistes et militants des droits de lhomme ou artisans de lémancipation de la femme... tous veulent certes une transition en douceur, mais souhaitent aussi ardemment de réels changements ; ils prêtent dailleurs des intentions de démocrate moderniste à Mohamed VI.
La dynamique amorcée après les élections législatives, peu contestées et relativement pluralistes, de novembre et décembre 1997, ne sera très probablement pas stoppée ; au contraire, le nouveau souverain a lintention de la poursuivre et même de lapprofondir. Il faudra, toutefois, faire la différence entre les mesures qui marqueront une profonde mutation dans les murs politiques et installeront dans ce pays une authentique culture démocratique et civique et celles qui consacreront une simple retouche de lantique «culture makhzénienne de servitude»(6). Les marges de manuvre du gouvernement dalternance, pilotée par lUSFP, étaient cependant très étroites ; celles du gouvernement que nommera le nouveau roi le seront également ; les défis à relever sont immenses : le chômage, la pauvreté et lanalphabétisme se sont accentués ces dernières années et les systèmes éducatif et de santé systèmes à deux vitesses qui ne bénéficient quà ceux qui ont beaucoup dargent sont dans un état déplorable. Sans être excessivement optimiste, on peut parier sur une libéralisation et une ouverture politiques de plus en plus poussées, car le changement est voulu par la population et semble désormais irréversible. Mais, en raison des résistances manifestées par de nombreux clans aux privilèges immenses, et des constantes constitutionnelles et politiques du système, la transition politique sera semée dembûches avant de déboucher sur une réelle démocratisation. Fondamentalement, les projets de réforme du système, qui devraient, à terme, se concrétiser par linstitutionnalisation de lEtat de droit et de lalternance démocratique, achoppent tous sur la question des fondements du pouvoir. Néanmoins, les nouvelles élites, plus jeunes, moins marquées donc par la «culture makhzénienne», ouvertes sur lOccident, aspirent à des changements profonds et irréversibles même si linitiative royale a été jusque- là toujours déterminante dans la conduite du jeu politique. A cet égard, la principale interrogation quant à lavenir du royaume semble être celle de la conduite quadoptera le successeur du roi et la conception quil se fera du Maroc du XXIe siècle. Si lexpérience de lalternance est poursuivie, la «cohabitation» avec le Makhzen devrait être, pour les partis de la Koutla (Bloc démocratique), socialistes en tête, une période de transition, pendant laquelle le Palais va devoir, peu à peu, faire des concessions et transférer par étapes certaines des compétences considérées jusque-là comme relevant du «domaine réservé». Mais la légitimité monarchique et lunité du pays sont nécessaires pour inspirer suffisamment de confiance à la population afin que les réformes de fond qui simposent (création demplois, réforme du code du travail, refonte du système de santé, redynamisation de léducation et de la formation, indépendance de la justice, élargissement des libertés fondamentales, etc.) puissent être entreprises avec succès. Le Maroc a besoin de mobiliser toutes ses énergies pour affronter les défis à venir. Pour lheure, le nouveau pouvoir doit, à court et moyen termes, affronter dautres défis redoutables : maîtriser le phénomène de lislamisme, résoudre lépineux conflit du Sahara occidental.
Maîtriser lislamisme
Parce que la quasi-totalité des forces politiques
marocaines ne remet nullement en cause la légitimité de la monarchie, les fractions les
plus radicales de lislamisme se présentent comme les «vrais et seuls opposants»
au régime. Jusquà présent, Hassan II avait réussi à contenir lislamisme
par une politique habile de contrôle étroit du champ religieux et de semi-ouverture aux
courants modérés de lislam politique. Le nouveau souverain, qui hérite du statut
de «Commandeur des croyants», devra faire face aux prophètes de la contestation
théologico-politique ; le radicalisme islamiste ne cesse, en effet, de salimenter
des frustrations sociales et culturelles. Mais il peut sappuyer sur les franges
modernistes de la société et aussi sur le soutien des Oulémas et des cadres réalistes
et légalistes de lislamisme.
Les deux principaux mouvements islamistes marocains ont dailleurs accueilli la mort
du roi avec des sentiments partagés. Dun côté, un porte-parole du mouvement
légaliste al-Islâh wa-Tawhîd (transformé en Parti de la Justice et de la Démocratie,
sur le point de constituer un groupe parlementaire) a déclaré à lAFP : «Hassan
II a été un grand roi, un grand roi de la dynastie alaouite et même un grand roi du XXe
siècle. (Sous son règne) nos idées ont pu prendre toute leur place sur les plans social
et politique... Ce pays na jamais admis la laïcité». De lautre, pour Nadia,
la fille du Cheikh Abdessalam Yacine, leader du mouvement al-Adl wal-Ihssne (Justice
et Bienfaisance) de Abdessalam Yacine : ce décès suscite «tristesse et émotion», mais
«est un non-événement politique». «Le système ne meurt pas avec un homme ; on aurait
aimé que vive Hassan II mais que meure le système».
La question de lislamisme demeure donc entière la réalité étant un peu
plus complexe que ne le suppose la thèse, pertinente mais partielle, selon laquelle le
statut du roi, Amîr al-Mouminîn : «Commandeur des croyants», prémunit contre
les dérives de ce phénomène. Même sil est vrai que, dans lensemble, ce
courant reste relativement modéré et semble assez bien maîtrisé aujourdhui.
Certains islamistes ont fait le choix de la participation politique cest le
cas du mouvement «réformiste» représenté par lassociation Réforme et Unicité
(al-Islâh wal-Wahda). Comme le montre ici Mohamed Tozy, la trajectoire de ses leaders,
leur évolution idéologique, leur participation aux différentes consultations
électorales montrent une recherche de normalisation institutionnelle. Il sagit
plutôt dun mouvement de cadres caractérisé par la pluralité de sa production
doctrinale et dune organisation plus proche dun parti politique classique que
dun mouvement hétéroclite ou radical comme le fut, à maints égards, le
FIS algérien. Mais dautres courants radicaux et incontrôlés ne cessent de
prospérer sur le terreau de la misère, du chômage des jeunes et du délabrement des
universités. Une question fondamentale se pose à lavenir : les islamistes
pourraient-ils être canalisés par leur insertion dans le champ politique et
institutionnel officiel ? Cette reconnaissance est reçue avec beaucoup
denthousiasme par les leaders islamistes eux-mêmes même lassociation
de Abdessalam Yacine (al-Adl wal-Ihsn) na cessé de réclamer son
officialisation. Elle leur permet denvisager toute une série de scénarios de
participation ou de soutien aux futurs gouvernements. Pour le moment, cette option a
néanmoins linconvénient de fragiliser les élites islamistes modérées, et la
poignée de députés qui les représentent, face à la tendance contestataire du Cheikh
Yacine, les obligent à dincessants réglages : sur le terrain social et
universitaire, par exemple, ils continuent à jouer la carte de lintransigeance
protestataire et, dune manière générale, à user du double langage.
Lintégration très contrôlée dune partie des cadres
«convenables» de lislamisme ne signifie donc en aucune manière que le dossier
soit clos ; les surenchères extrémistes au sein de cette mouvance saccentueront
dès quune révolte sociale naîtra. Dores et déjà, larrivée, même
à dose homéopathique, des islamistes dans lenceinte du Parlement risque de changer
progressivement la donne du jeu politique en obligeant tous les partis à se définir de
façon plus explicite envers les propositions que les islamistes ne vont pas manquer
dintroduire. Le risque résidant dans une surenchère possible de la part des
députés sur les questions morales, religieuses ou «identitaires». La rhétorique
islamiste dinspiration salafî dans les programmes du Parti de lIstiqlal (PI),
du Mouvement Populaire Constitutionnel Démocratique (MPCD) et des islamistes de Réforme
et Unicité en est un exemple édifiant.
Résoudre le conflit du Sahara occidental
Lautre grand défi du jeune roi réside dans les rapports conflictuels avec lAlgérie lactuel président Bouteflika semble néanmoins disposé à renouer les fils du dialogue avec le Maroc pour instaurer durablement des rapports de bon voisinage et, surtout, dans linterminable conflit du Sahara occidental, où un référendum dautodétermination, sans cesse reporté, est prévu au 31 juillet de lan 2000. Ce référendum doit, sous légide des Nations Unies, fixer lavenir de ce vaste territoire, naguère colonie espagnole, recelant quelques richesses minières non négligeables et surtout une large côte de pêche, que le Maroc a «récupéré» dont il a modernisé plusieurs villes et où il a investi des sommes colossales. Deux problèmes restent encore à régler : celui de lidentification, actuellement en cours, denviron 65 000 personnes issues de tribus que le Maroc considère comme sahraouies et que le Front Polisario conteste. Et celui du rapatriement au Sahara occidental, le moment venu, des Sahraouis actuellement réfugiés dans les camps de Tindouf dans le Sud-Ouest algérien, afin quils puissent voter(7). La monarchie et lensemble de la classe politique ont fait du retour à la «mère patrie» des «provinces du Sud» un objectif sacré pour permettre que les Sahraouis choisissent lindépendance. A moins daccepter, pour un certain temps, une force dinterposition, ce serait un échec cuisant pour le Maroc et un «reniement» durement ressentis aussi bien par larmée que par les autres forces politiques du pays. Cest dire à quel point cest un dossier brûlant qui va très certainement accaparer, à court terme, le roi qui y joue même sa survie. Or, cest Driss Basri qui avait la haute main sur ce dossier. De plus, un retrait marocain de ce territoire, dans lequel le Maroc a beaucoup investi (psychologiquement et financièrement), pourrait déstabiliser une armée forte de près de 200.000 hommes dont lentretien grève lourdement le budget. Lallégement de ses effectifs permettrait certes au Maroc de bénéficier de marges financières qui pourraient être réorientées vers les dépenses sociales, mais réduire leffectif, et donc linfluence, de larmée savère extrêmement délicat dans un système basé sur des combinaisons de pouvoir très complexes. En tout état de cause, le Royaume attache une importance cruciale à cette région. Nest-ce pas lannonce de la publication prochaine par Amnesty International dun rapport sur le Sahara occidental qui a justifié, entre autres raisons, lannulation par les autorités marocaines du prochain congrès que cette organisation devait tenir, pour la première fois, dans un pays arabe le Maroc en loccurrence(8) ? Ainsi la résolution du conflit du Sahara occidental est, à court terme, lun des plus grands défis que doit affronter Mohamed VI : parce que la question de «lintégrité territoriale» fait lunanimité dans le Royaume, parce que larmée, après les tentations putschistes des années 70, sest forgée une identité autour de cette question et quelle demeure encore, comme dans bien dautres pays de la région, la clé de voûte du système et lultime recours. Tout donne à penser, néanmoins, que cest le statu quo qui va finalement lemporter pour une région devenue «province marocaine» alors que le Front Polisario est devenu une coquille vide et quAlger (en grande partie, pour des raisons internes) ne souhaite désormais quune chose : en finir avec ce conflit qui a bien failli déstabiliser toute la région et entretenir des rapports sains avec son voisin marocain.
Un pari audacieux sur lavenir
Au total, la période qui souvre actuellement pour
le Maroc est pleine de promesses mais aussi il ne faut pas se le cacher
dincertitudes. La tâche du nouveau roi sera, de toutes façons, très difficile.
Saura-t-il imposer son pouvoir et son désir douverture face aux conservateurs et,
à limage de Driss Basri, aux tenants dune ligne dure ? Mohamed VI devra
également porter remède à une crise sociale négligée par son père et dont se
nourrissent tous les fondamentalismes. La situation sociale est, en effet, potentiellement
explosive : lextrême pauvreté, particulièrement choquante dans les campagnes,
lanalphabétisme, le chômage, surtout le chômage des diplômés, la corruption à
tous les niveaux de lEtat, le délabrement des services publics et les carences
graves du système éducatif ou de santé sont une réalité criante. Le Maroc est un pays
où se côtoient le luxe ostentatoire dune minorité, de magnifiques propriétés et
palais royaux et dimmenses bidonvilles ou banlieues et villages très pauvres. Un
fossé béant sépare, en outre, les grandes métropoles, comme Rabat ou Casablanca, et
les zones rurales marquées par le dénuement des populations défavorisées qui, souvent,
nont ni eau ni électricité ; sur les quelques autoroutes que compte le pays, il
est courant de voir des Mercédes, et autres voitures somptueuses, croiser des charrettes
tirées par des ânes ; la mendicité, la délinquance et la prostitution se sont
dangereusement développées dans des zones urbanisées concentrant jusquà 80 % des
chômeurs ; lanalphabétisme touche au moins 55 % dune population à la
démographie galopante, dont 90 % de femmes à la campagne. Classé à la 126e place
mondiale, sur un total de 174 pays étudiés, selon lIndice de développement humain
calculé par le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement), très loin
derrière lAlgérie et la Tunisie, le Maroc est un pays sous-développé où de plus
en plus de jeunes tentent, au péril de leur vie, de traverser le détroit de Gibraltar
pour fuir la misère !
Néanmoins, ainsi que la affirmé, très justement, le Premier ministre Abderrahmane
Youssoufi, la transition politique sannonce dans les meilleures conditions ; le
gouvernement dalternance représente le changement, le désir dune nouvelle
politique sociale ; les Marocains semblent rassurés ; ils savent que le Maroc ne va pas
déraper ni être agité de soubresauts ; le roi Hassan II a bien préparé son départ ;
il a su innover et sadapter. Le nouveau roi, jeune dans un pays très
majoritairement jeune, fera entrer son pays dans le XXIe siècle ; il veut lutter contre
lanalphabétisme, réformer lenseignement, améliorer le statut de la femme,
modifier les pratiques administratives ; son style, sa méthode, sa volonté de réforme
suscitent un enthousiasme et une adhésion unanimes pour affronter la bataille primordiale
que ce pays a besoin de mener contre la fracture sociale(9).
Lavenir dun pays devenu si complexe au fil
du temps ne dépend cependant plus de la volonté dun seul homme, quelles que soient
sa force et sa détermination. La responsabilité est désormais collective et la
monarchie marocaine devra composer avec la pluralité des forces vives de la société,
les associer aux décisions pour affronter avec elles les défis du siècle qui
souvre(10).
Après le décès du roi Hassan II et à lheure où lon célèbre en France
«Lannée du Maroc» heureuse initiative qui permet dapprofondir les
multiples liens entretenus par les deux peuples au cours de lhistoire , il est
utile que notre revue permette de réfléchir, avec franchise, aux problèmes que traverse
ce pays, aux espoirs qui sy dessinent et à lavenir dune nation qui
tient toujours une place importante dans le dialogue euroméditerranéen et qui, à
présent, cherche courageusement à vaincre le sous-développement et à adosser la
légitimité historique et religieuse de son passé à une organisation démocratique et
moderne de ses institutions.
Notes :
1. Mohamed Ben El Hassan Alaoui (actuel roi Mohamed VI), La
coopération entre lUnion européenne et les pays du Maghreb, éditions Nathan
(collection «Références internationales»), 1994.
2. Lire le bouleversant témoignage de la fille aînée du général
Oufkir, Malika Oufkir dans : Malika Oufkir et Michèle Fitoussi, La Prisonnière,
Ed. Grasset, 1999.
3. Lire notamment Gilles Perrault, Notre ami le roi, Gallimard,
1990, ainsi que dAbraham Serfaty, Dans les prisons du roi, Messidor, 1992
et Le Maroc du noir au gris, Ed. Syllepse, 1998.
4. Cf. Georges Vedel : «Lévolution des institutions», in Géopolitique,
numéro spécial sur le Maroc, Printemps 1997, p. 42-53 et sa contribution (intitulée :
«Lecture comparée de la Constitution marocaine et de la Constitution française») à
louvrage collectif Trente années de vie constitutionnelle au Maroc, Ed.
LGDJ, 1993 ainsi que son article : «Lhéritage et le testament», dans Le
Figaro du mardi 27 juillet 1999, p. 10.
5. Le souverain marocain a su gagner le respect des dirigeants occidentaux
qui lont toujours considéré comme un allié. Nul ne saurait nier sa contribution
décisive au rapprochement des confessions et au dialogue des cultures. Fidèle allié des
Occidentaux, Hassan II a toujours privilégié le réalisme en politique étrangère. Son
pragmatisme savait cependant se teinter dune certaine dose daudace. Monarque
dune nation excentrée du monde arabe et où vécut depuis des siècles, et
au moins depuis lInquisition espagnole jusquà la création de lEtat
dIsraël et la décolonisation une forte communauté juive, toujours
respectée au Maroc, Hassan II fut un visionnaire et un précurseur, dès les années
soixante-dix, du rapprochement entre Israël et ses voisins, quitte à sattirer les
foudres des leaders arabes les plus nationalistes. Le souverain marocain joua ainsi à
plusieurs reprises un rôle de catalyseur discret et efficace dans les tractations entre
Jérusalem, Le Caire et lOLP. Il encouragea les accords de paix de Camp David entre
Menahem Begin et Anouar al-Sadate en 1978. En recevant huit ans plus tard, à Ifrane, le
Premier ministre israélien, Shimon Pérès, il pose le premier jalon du processus
conduisant aux accords dOslo de 1993 même sil ny a pas
directement été associé. Ses émissaires préparent les premières rencontres entre les
deux parties. Il est tout à la fois le défenseur des Palestiniens (et du statut de
Jérusalem) et lami des Israéliens. Il est proaméricain et expédie des troupes
pour lopération «Tempête du désert» malgré des manifestations de soutien à
Saddam Hussein dans les rues de Rabat. Il nhésite pas à demander ladhésion
du Maroc à la Communauté européenne. Pendant le conflit du Sahara occidental, il se
garde de rompre avec Alger tout en entretenant la ferveur nationaliste. Il entretient
aussi de bonnes relations avec le Vatican. En 1983, il adresse une lettre au Pape par
laquelle il octroie un statut juridique à lEglise catholique au Maroc. Deux ans
plus tard, en août 1985, à Casablanca, il est le premier chef dEtat dun pays
arabe à accueillir Jean-Paul II.
6. Lire lexcellent livre de Mohamed Tozy, Monarchie et islam
politique au Maroc, Presses de Sciences Po, 1999.
7. Sur un total de 147 000 personnes, dont elle a déjà vérifié les
origines, la Commission dIdentification des Nations Unies na jusquà
présent retenu quun peu plus de 84 000 électeurs sahraouis. Un chiffre qui ne peut
satisfaire le Maroc, même si selon Driss Basri plus de la moitié
dentre eux se trouvent bel et bien au Maroc, et non réfugiés en Algérie comme
laffirme le Polisario. Les autorités marocaines ont annoncé en même temps que les
candidats non retenus feront appel et quel que soit le nombre délecteurs finalement
retenus, le Maroc participerait au référendum.
8. Daprès Le Monde du vendredi 25 juin 1999, des
démocrates marocains se préparaient, en effet, à accueillir le traditionnel congrès
international dAmnesty International ; des centaines de délégués de
lorganisation de défense des droits de lhomme venus du monde entier
sétaient donné rendez-vous à Rabat en août ; or, lundi 21 juin 1999,
lambassade du Maroc en Grande-Bretagne a prévenu Amnesty que le cabinet royal
revenait sur lautorisation accordée à lorganisation.
9. Entretien accordé au Nouvel Observateur, 29 juillet-4 août
1999, p. 35. Lire également lentretien accordé par Hassan II, quelques jours avant
sa mort, à Jean Daniel, dans Le Nouvel Observateur, 8-14 juillet 1999, p.46-49.
10. Ainsi que lécrit, très justement, Stephen Smith : «Le Maroc
des inégalités sociales, le pays où coexistent islamisme et féminisme, où les villes
explosent et les campagnes se vident, où larmée est depuis un quart de siècle au
pied du mur, où les habitants sabrutissent et les touristes éblouissent leurs
sens, ne saurait plus dépendre dun seul homme. Si Mohamed VI ladmet, il
sauvera lhéritage de Hassan II, malgré son père. En mettant la monarchie en
équation», Libération, lundi 26 juillet 1999, p. 7. Lire également le très
intéressant et très complet ouvrage de Stephen Smith, Oufkir. Un destin marocain,
Ed. Calmann-Lévy, 1999.