Confluences Méditerranée                                   N°38                      Eté 2001

Les Balkans
Entre démocratisation et replis identitaires

Christophe Chiclet

Pour la première dans l’histoire des Yougoslavie, la Croatie et la Serbie découvrent la démocratie. Après des années de guerre, de massacres, de déplacements de population, Zagreb et Belgrade inventent leurs transitions dans le calme, sans effusion de sang. Stipe Mesic et Vojislav Kostunica nettoient tranquillement leurs pays respectifs de treize années de nationalisme mafieux. Les deux hommes d’Etat font la chasse à l’ancienne nomenklatura liberticide et corrompue. Les nationalistes croates n’ont pas survécu à la mort de leur Poglavnik et la justice serbe a fini par mettre à l’ombre le démon de Dedinje et une partie de ses sbires.

Comme le dit très justement Dimitrios Triantaphyllou : «La récente évolution du régime yougoslave oblige à considérer l’avenir de l’Europe du sud-est sous un angle différent. Pour commencer, le trou noir n’existe plus. Lorsque l’on examine les besoins pressants de la région, la difficulté est surtout liée au fait que, pendant la majeure partie d’une décennie, l’Occident a élaboré ses politiques en réaction à Slobodan Milosevic ou avec l’ancien dirigeant serbe. Maintenant que celui-ci est parti, l’Occident est confronté à une autre réalité : réinventer sa politique»(1).

Si l’Europe occidentale se félicite du retour de la Croatie et de la Serbie dans la maison commune, tout n’est pas réglé, d’autant que s’est désormais le cône sud des Balkans qui bascule dans la violence. Or ce fameux cône sud a été et est potentiellement beaucoup plus dangereux que l’Europe danubienne. Le partage de la Macédoine a été l’objet de la Deuxième Guerre balkanique. L’irrédentisme albanais a mis le Kosovo à feu et à sang de 1918 à 1923, de 1944 à 1948 et de 1997 à 1999. Par deux fois, les maquisards albanais luttaient contre une dictature. Entre 1944 et 1948, ils ont lutté aussi contre une dictature, mais dans ce cas les bandes albanaises avaient fait leurs armes en compagnie des armées fascistes et nazis.
Rien n’est simple dans ce cône sud des Balkans. Les si sages bulgares d’aujourd’hui se sont toujours trompés d’alliés, les Grecs se sont copieusement entretués en 1916, 1943, 1944 et 1946-49. Quant à la République d’Albanie, elle a vécu 45 ans sous une des plus terribles dictatures communistes, celle d’Enver Hoxha, le petit Staline de l’Adriatique.
C’est ce même cône sud qui a inventé l’épuration ethnique. Albanais, Turcs et musulmans de toutes origines ont quitté la Turquie d’Europe pour l’Anatolie entre 1912 et 1989. Les Albanais et les Macédoniens ont été en partie chassés de Grèce entre 1945 et 1949. Les Grecs ont été chassés de Bulgarie et de Turquie en 1923 et en 1955. Bref, la région a la fâcheuse habitude d’avoir des routes encombrées de flots de réfugiés.

Toutes ces cicatrices peuvent se rouvrir très facilement. La chute du communisme et l’explosion de la Yougoslavie ont ravivé de vieux souvenirs à peine enfouis. Le retour de la démocratie en Croatie et en Serbie laissent des orphelins qui ont profité des dictatures. En premier chef, les mafias de tous poils. Croatie, Serbie, Bulgarie, Macédoine, Kosovo, Albanie sont gangrenés par les mafias comme nous l’explique Philippe Chassagne. Quant au Monténégro, Milo Djukanovic a joué les pro-occidentaux contre Milosevic pour sauvegarder sa principauté mafieuse. A l’époque, les Occidentaux fermaient les yeux. Aujourd’hui, le Monténégro veut l’indépendance pour mieux développer son économie grise, alors que normalement il aurait dû se réjouir du retour à la démocratie chez son partenaire, comme le raconte Jean-Arnault Dérens.
Si le Monténégro quitte la Fédération, c’est une partie du puzzle mis en place par les Américains à Dayton en novembre 1995 qui part en fumée. En effet, dans ce cas la Fédération yougoslave devient caduque, et donc la fonction du président Kostunica ainsi que la résolution 1244 du Conseil de sécurité des Nations Unies sur le statut du Kosovo. Les Kosovars auraient le droit de demander leur indépendance de jure, ce qui donnerait inévitablement des idées aux Serbes et aux Croates de Bosnie.
Quant à la question albanaise, certains veulent la résoudre à la manière du XIXe siècle. La Grande Bulgarie s’est évaporée en 1878, 1913, 1918, 1944. La Grande Grèce s’est évanouie en 1922. La Grande Serbie a fait long feu en 1995 et 1998. La Grande Croatie s’est étouffée dans le sang des autres de 1941 à 1944. La Grande Macédoine est l’enfant mort-né de la République de Krusevo en 1903. Bref, il n’y a plus guère que les reliquats marxistes léninistes enveristes de l’uck qui rêvent encore au phantasme de la Grande Albanie ou du moins de son rejeton : le Grand Kosovo. Mais cette fois, le combat n’est plus le même. Il ne s’agit pas de lutter contre la dictature de Milosevic. Les liberticides ont changé de côté. Les combattants portant en écusson l’aigle noir bicéphale byzantin s’attaquent aujourd’hui à la jeune démocratie serbe et à la fragile démocratie macédonienne. A l’heure de l’ouverture de l’Union européenne vers l’autre Europe, les spadassins albanais qui ont fait ou font le coup de feu à Presevo, à Tetovo, ou à Kumanovo, se trompent d’époque. D’ailleurs le tpiy commence à s’intéresser à eux comme nous l’explique Carla Del Ponte dans un entretien qu’elle a bien voulu nous accorder. Et enfin que dire de ces millions de Tziganes, pogromés ou simplement maltraités dans l’ensemble de la région, comme le raconte Alain Reyniers ? Ont-ils le tort de n’avoir jamais souhaité une Grande Tziganie, ces «fils du vent» qui se considèrent comme citoyens du monde ? Un concept de citoyenneté qui a bien du mal à faire son chemin dans le cône sud des Balkans.

Christophe Chiclet

 

Note :
1. «Le sud des Balkans : vues de la région», Paris, Les Cahiers de Chaillot, n°46, avril 2001.