Les Balkans
Entre démocratisation et replis identitaires
Christophe Chiclet
Pour la première dans lhistoire des Yougoslavie, la Croatie et la Serbie découvrent la démocratie. Après des années de guerre, de massacres, de déplacements de population, Zagreb et Belgrade inventent leurs transitions dans le calme, sans effusion de sang. Stipe Mesic et Vojislav Kostunica nettoient tranquillement leurs pays respectifs de treize années de nationalisme mafieux. Les deux hommes dEtat font la chasse à lancienne nomenklatura liberticide et corrompue. Les nationalistes croates nont pas survécu à la mort de leur Poglavnik et la justice serbe a fini par mettre à lombre le démon de Dedinje et une partie de ses sbires.
Comme le dit très justement Dimitrios Triantaphyllou : «La récente évolution du régime yougoslave oblige à considérer lavenir de lEurope du sud-est sous un angle différent. Pour commencer, le trou noir nexiste plus. Lorsque lon examine les besoins pressants de la région, la difficulté est surtout liée au fait que, pendant la majeure partie dune décennie, lOccident a élaboré ses politiques en réaction à Slobodan Milosevic ou avec lancien dirigeant serbe. Maintenant que celui-ci est parti, lOccident est confronté à une autre réalité : réinventer sa politique»(1).
Si lEurope occidentale se félicite du retour de la Croatie et de la
Serbie dans la maison commune, tout nest pas réglé, dautant que sest
désormais le cône sud des Balkans qui bascule dans la violence. Or ce fameux cône sud a
été et est potentiellement beaucoup plus dangereux que lEurope danubienne. Le
partage de la Macédoine a été lobjet de la Deuxième Guerre balkanique.
Lirrédentisme albanais a mis le Kosovo à feu et à sang de 1918 à 1923, de 1944
à 1948 et de 1997 à 1999. Par deux fois, les maquisards albanais luttaient contre une
dictature. Entre 1944 et 1948, ils ont lutté aussi contre une dictature, mais dans ce cas
les bandes albanaises avaient fait leurs armes en compagnie des armées fascistes et
nazis.
Rien nest simple dans ce cône sud des Balkans. Les si sages bulgares
daujourdhui se sont toujours trompés dalliés, les Grecs se sont
copieusement entretués en 1916, 1943, 1944 et 1946-49. Quant à la République
dAlbanie, elle a vécu 45 ans sous une des plus terribles dictatures communistes,
celle dEnver Hoxha, le petit Staline de lAdriatique.
Cest ce même cône sud qui a inventé lépuration ethnique. Albanais, Turcs
et musulmans de toutes origines ont quitté la Turquie dEurope pour lAnatolie
entre 1912 et 1989. Les Albanais et les Macédoniens ont été en partie chassés de
Grèce entre 1945 et 1949. Les Grecs ont été chassés de Bulgarie et de Turquie en 1923
et en 1955. Bref, la région a la fâcheuse habitude davoir des routes encombrées
de flots de réfugiés.
Toutes ces cicatrices peuvent se rouvrir très facilement. La chute du
communisme et lexplosion de la Yougoslavie ont ravivé de vieux souvenirs à peine
enfouis. Le retour de la démocratie en Croatie et en Serbie laissent des orphelins qui
ont profité des dictatures. En premier chef, les mafias de tous poils. Croatie, Serbie,
Bulgarie, Macédoine, Kosovo, Albanie sont gangrenés par les mafias comme nous
lexplique Philippe Chassagne. Quant au Monténégro, Milo Djukanovic a joué les
pro-occidentaux contre Milosevic pour sauvegarder sa principauté mafieuse. A
lépoque, les Occidentaux fermaient les yeux. Aujourdhui, le Monténégro veut
lindépendance pour mieux développer son économie grise, alors que normalement il
aurait dû se réjouir du retour à la démocratie chez son partenaire, comme le raconte
Jean-Arnault Dérens.
Si le Monténégro quitte la Fédération, cest une partie du puzzle mis en place
par les Américains à Dayton en novembre 1995 qui part en fumée. En effet, dans ce cas
la Fédération yougoslave devient caduque, et donc la fonction du président Kostunica
ainsi que la résolution 1244 du Conseil de sécurité des Nations Unies sur le statut du
Kosovo. Les Kosovars auraient le droit de demander leur indépendance de jure, ce qui
donnerait inévitablement des idées aux Serbes et aux Croates de Bosnie.
Quant à la question albanaise, certains veulent la résoudre à la manière du XIXe
siècle. La Grande Bulgarie sest évaporée en 1878, 1913, 1918, 1944. La Grande
Grèce sest évanouie en 1922. La Grande Serbie a fait long feu en 1995 et 1998. La
Grande Croatie sest étouffée dans le sang des autres de 1941 à 1944. La Grande
Macédoine est lenfant mort-né de la République de Krusevo en 1903. Bref, il
ny a plus guère que les reliquats marxistes léninistes enveristes de luck
qui rêvent encore au phantasme de la Grande Albanie ou du moins de son rejeton : le
Grand Kosovo. Mais cette fois, le combat nest plus le même. Il ne sagit pas
de lutter contre la dictature de Milosevic. Les liberticides ont changé de côté. Les
combattants portant en écusson laigle noir bicéphale byzantin sattaquent
aujourdhui à la jeune démocratie serbe et à la fragile démocratie macédonienne.
A lheure de louverture de lUnion européenne vers lautre Europe,
les spadassins albanais qui ont fait ou font le coup de feu à Presevo, à Tetovo, ou à
Kumanovo, se trompent dépoque. Dailleurs le tpiy commence à
sintéresser à eux comme nous lexplique Carla Del Ponte dans un entretien
quelle a bien voulu nous accorder. Et enfin que dire de ces millions de Tziganes,
pogromés ou simplement maltraités dans lensemble de la région, comme le raconte
Alain Reyniers ? Ont-ils le tort de navoir jamais souhaité une Grande Tziganie, ces
«fils du vent» qui se considèrent comme citoyens du monde ? Un concept de citoyenneté
qui a bien du mal à faire son chemin dans le cône sud des Balkans.
Note :
1. «Le sud des Balkans : vues de la région», Paris, Les Cahiers de Chaillot,
n°46, avril 2001.