Stratégies aveugles
Jean-Paul Chagnollaud
La décennie qui vient de sachever a été sans doute une des périodes les plus fécondes de lhistoire des relations internationales depuis les années 20. Rarement, en effet, autant de premières pierres pour la construction dun monde où le droit aurait toute sa place ont été posées en si peu de temps dans des domaines essentiels. Ainsi, pour ne prendre que quelques exemples significatifs, des accords ont été conclus : sur la limitation des armes stratégiques nucléaires (en juillet 1991 et en janvier 1993), sur la limitation des forces conventionnelles en Europe (novembre 1990), sur la prorogation pour une durée illimitée du traité de non-prolifération nucléaire de 1970 (avril 1995), sur lélimination des armes chimiques (janvier 1993), sur les mines antipersonnel (décembre 1997), sur le désarmement nucléaire régional (décembre 1995 et mars 1996), sur linterdiction totale des essais nucléaires (septembre 1996), sur la Cour pénale internationale (juillet 1998)... Et durant la même période, la multiplication des opérations de maintien de la paix conduite par lonu a pu faire croire un (court) moment au renouveau de son influence....
Cette énumération semble signifier que le droit international serait
ainsi venu réguler, davantage que dans le passé, un monde en proie à une vertigineuse
perte de repères consécutive au vide laissé par la fin de la guerre froide où les
équilibres de puissance suffisaient à donner lillusion dune certain ordre.
Outre le fait que ce rappel de quelques grandes rencontres diplomatiques ne dit rien des
limites intrinsèques des textes évoqués, il laisse dans lombre toutes les
réformes essentielles qui nont pas été entreprises, en particulier celles
concernant les Nations unies et, surtout, il néglige un point capital : pendant toute
cette période, les Etats-Unis nont pas cessé daffirmer leur hégémonie
dunique superpuissance dans le mépris constant des attentes et des valeurs de
nombreux Etats du Sud et au détriment dune Union européenne plus absorbée par sa
fuite en avant vers un élargissement incertain que par une réflexion sur sa place dans
le monde. Les Etats Unis nont donc accepté de nouvelles règles notamment en
matière de désarmement quà la condition quelles soient pleinement conformes
à leurs intérêts vitaux. Quand ce nétait pas le cas, ils ont refusé de
sengager alors même que ces dispositifs constituaient un incontestable progrès
pour la paix dans le monde.
Depuis larrivée de la nouvelle administration Bush, force est de constater que
cette attitude arrogante de superpuissance qui se considère au-dessus des lois
internationales na fait que saccentuer au point que Washington na pas
hésité à revenir sur des engagements pourtant essentiels pris par ladministration
Clinton, par exemple en matière denvironnement. La date du 20 janvier
larrivée de George W. Bush à la Maison Blanche est donc à prendre très au
sérieux dans le tournant que lhistoire des relations internationales a pris en
2001.
Le drame du 11 septembre lui a fourni les raisons daller beaucoup plus loin encore
dans laffirmation de cette nouvelle stratégie censée répondre à une menace
globale et multiforme pesant sur la sécurité nationale des Etats-Unis et leurs
intérêts partout dans le monde. Après lécrasement du régime taliban, cette
stratégie sest déployée sur de multiples terrains. Ainsi, au mois de décembre
2001, les Etats-Unis ont pris le risque dune relance de la course aux armes
biologiques en faisant échouer la conférence dexamen de la Convention de 1972 qui
se tenait à Genève, lancé une offensive contre le projet de Cour pénale internationale
par le vote au Sénat dune loi interdisant toute coopération avec cette nouvelle
juridiction et dénoncé le traité abm de 1972 qui limitait très strictement les
systèmes des défenses antimissiles pour avoir les mains libres dans le développement de
leur projet de «bouclier» antimissile.
Cette approche stratégique se traduit par le renforcement et la sophistication croissante
de moyens militaires adaptés à la spécificité des nouveaux conflits asymétriques,
cest-à-dire des conflits nopposant plus deux forces armées de structure
équivalente mais impliquant une confrontation militaire avec des acteurs qui peuvent
être aussi bien des groupes terroristes que des «Etats voyous» utilisant tous les
moyens possibles y compris des attaques avec des armes chimiques, biologiques ou même
nucléaires.
Les analyses stratégiques sont évidemment nécessaires mais, si elles ne sont pas
intégrées à une indispensable vision politique densemble, elles risquent de se
réduire à nêtre quun gigantesque et dangereux bricolage idéologique aux
conséquences dramatiques. Et cest bien ce qui semble se passer, comme si les
«brillants» stratèges américains navaient rien appris de lhistoire du
monde et de ses conflits, comme sils se refusaient à considérer les dimensions
politiques, sociales et culturelles des problèmes auxquels ils sont confrontés pour ne
sen tenir quà des schémas très réducteurs où seuls les rapports de force
comptent. Dans cette perspective, leur attitude à légard du monde musulman est
très révélatrice. Faite dun mélange de fausse tolérance, de profonde défiance
et dun mépris mal dissimulé, elle sinscrit de manière insidieuse dans la
trame de la théorie du «choc des civilisations» telle quelle a été développée
par Samuel Huntington. Aucun geste politique autre que purement formel ou tactique
na été fait en direction des pays arabes et, plus largement, des pays musulmans
comme si ces mondes navaient pas dautre importance que celle dun pion
sur un échiquier stratégique. Il en est de même pour lislamisme considéré comme
un bloc monolithique forcément générateur de terrorisme. Et cest ainsi quon
retrouve sur la liste officielle de Washington désignant les groupes terroristes aussi
bien Al-Qaïda qui est une secte de dangereux fanatiques que le Hamas ou le
Hezbollah sans voir le rôle social et politique que ces deux dernières organisations
assument au sein de leur société.
Rapportées à la Méditerranée, ces considérations conduisent à des constats très
préoccupants pour lavenir de cette région, en particulier au Proche et au
Moyen-Orient. Déjà il semble acquis que de nouvelles attaques américaines
denvergure vont frapper des pays suspectés dabriter des terroristes mais
aussi dautres Etats qui représentent pour Washington une menace. La Somalie, le
Yémen et lIrak seraient ainsi les nouvelles «cibles». Dans cette nouvelle
configuration, en Israël le gouvernement Sharon semble disposer dune marge de
manuvre sans précédent. En pratiquant tous les amalgames possibles, il peut
désormais mettre en uvre un plan dagression préparé de longue date contre
les Palestiniens en le présentant comme un élément central de la guerre mondiale que
les Américains mènent contre le terrorisme. Dans un récent forum organisé à
Jérusalem, le conseiller à la sécurité dAriel Sharon, le général Ouzi Dayan,
la dailleurs clairement dit : «Le nouveau système régional a un impact sur
notre région qui est positif pour Israël.. le Hezbollah et la Syrie ont des raisons
dêtre inquiets», ce qui est une manière dannoncer «ses» prochaines
«cibles»...
Rien dans tout cela ne montre ne serait-ce que lesquisse dune réflexion
politique en profondeur susceptible de préparer les indispensables initiatives
diplomatiques qui seules permettraient aux peuples de cette région despérer un
jour vivre dans la paix, léquité et la sécurité. Si rien ne vient infléchir ces
stratégies aveugles, on risque donc daller vers des situations terribles où
laccumulation de souffrances, dhumiliations et de frustrations constituera le
terreau des violences de demain.