Une Europe frileuse
Jean-Christophe Ploquin
Le bassin méditerranéen concentre les principales routes de l'immigration vers l'Europe occidentale. Confrontés à la porosité des frontières maritimes sur leur flanc sud, les pays Européens se contentent de freiner les flux sans engager de débat sur les enjeux économiques et culturels d'un mouvement qui relève de celui, plus vaste, de la globalisation.
L'immigration est redevenue un sujet prioritaire pour les chefs d'Etat et
de gouvernement européens. La poussée électorale de l'extrême droite ou de la droite
populiste en Italie, au Danemark, en France et aux Pays-Bas, de mai 2001 à mai 2002 a
été perçue partout comme un signal d'alarme. A Berlin, le chancelier Schröder, qui
affrontera à son tour des élections législatives en septembre prochain, affirme que ce
sujet ne peut-être abandonné à l'extrême droite. Le Premier ministre britannique Tony
Blair et le président du gouvernement espagnol José Maria Aznar se sont entendus pour
que le sujet figure en tête du sommet des chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union
européenne à Séville les 21 et 22 juin. Un projet de création de garde-frontières
européens a été discuté le 30 mai à Rome par les ministres de l'intérieur des quinze
Etats-membres et ceux des treize pays officiellement candidats.
Le sujet n'est pas nouveau pour l'Union européenne. En octobre 1999, lors d'un sommet des
chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union qui lui était spécialement consacré, les
Quinze avaient décidé de mettre en place une politique commune d'asile et d'immigration.
Deux ans et demi plus tard, celle-ci n'a guère avancé. Le volontarisme de la Commission
européenne et son choix de pousser à une harmonisation la plus achevée possible des
politiques nationales ont eu un effet contre-productif sur plusieurs Etats membres.
Certaines avancées ont eu lieu néanmoins sur l'uniformisation des droits garantis aux
réfugiés, la demande d'asile étant devenue l'une des principales sources de
l'immigration en Europe, avec des flux d'environ 400 000 personnes en 1999 et en l'an
2000. L'objectif est de lutter contre la tentative des candidats de se concentrer sur le
ou les pays offrant les conditions d'accueil les plus favorables. Un accord a minima a
été trouvé en avril. Les Quinze doivent à présent s'accorder sur deux autres projets
qui uniformiseront l'un les critères d'octroi du statut de réfugié, l'autre la
procédure d'examen de la demande. L'Union s'est par ailleurs doté d'un fichier central
d'empreintes digitales de demandeurs d'asile, Eurodac. En ce qui concerne l'immigration
légale, de grandes divergences opposent les Etats-membres notamment sur l'harmonisation
des critères de regroupement familial. L'Allemagne, l'Autriche et la Grande-Bretagne
cherchent par ailleurs à favoriser l'insertion des immigrants, prévoyant notamment des
cours de langue obligatoires. Mais ce qui préoccupe aujourd'hui les exécutifs, c'est
l'immigration illégale, qui représenterait selon l'Union européenne et l'Office
international des migrations (oim) 500 000 personnes par an soit de 30% à 40% des flux
migratoires vers l'Union européenne. Les Quinze ont adopté en février 2002 les grandes
lignes d'un plan de lutte contre l'immigration clandestine qui prévoit un renforcement
des contrôles aux frontières, une meilleure sécurité des visas et des documents de
voyage, un accroissement des échanges d'information, la mise au point de normes communes
de rapatriement des illégaux, des mesures contre les employeurs de main d'uvre au
noir, et une plus grande coopération avec les pays de départ.
L'Union veut en outre améliorer l'harmonisation des législations contre
les filières de clandestins et le trafic d'êtres humains. En septembre 2001, les
ministres de l'Intérieur et de la Justice des Quinze se sont accordés sur une
définition commune de la traite d'êtres humains, qui concernerait plus de 100 000
personnes par an. Le texte prévoit de réprimer le recrutement, le transport,
l'hébergement d'une personne lorsqu'il est fait usage de la force, de menaces, d'abus
d'autorité ou d'une situation de vulnérabilité à des fins d'exploitation de travail ou
d'exploitation sexuelle. Une peine minimale de huit ans de prison a été décidée pour
les cas de violences caractérisées ou de victimes particulièrement vulnérables, mais
chaque Etat restera libre de fixer des sanctions plus sévères. Des textes précisent par
ailleurs la responsabilité des passeurs d'immigrants illégaux et celle des entreprises
de transport. La Grande-Bretagne et l'Italie sont en train de faire évoluer leur
législation dans le sens d'un durcissement très net des peines encourues par les
passeurs, qui pourraient aller respectivement jusqu'à 14 et 15 ans de prison. La
Commission européenne propose par ailleurs que soit attribué un visa de courte durée
aux victimes de la traite des êtres humains et des réseaux d'immigration illégale qui
collaboreraient avec les autorités compétentes.
L'arsenal paraît impressionnant. Il pourrait pourtant se révéler dérisoire face à
l'irrépressible mise en route de millions de migrants à travers la planète. Ce n'est
pas toute la misère du monde qui en pousse un certain nombre jusqu'aux frontières de
l'Union européenne. C'est plutôt tout l'espoir du monde d'échapper à l'étouffement
dans des systèmes politiques carcéraux, corrompus, éclatés ou durcis par la guerre.
Les plus pauvres des pauvres ne peuvent réunir les milliers d'euros nécessaires au grand
voyage. Leur exode est généralement limité aux pays voisins. Ceux qui partent au-delà
étaient , souvent par un membre de leurs familles, déjà au contact de l'étranger
lointain. Leur mouvement relève de la mondialisation des échanges dont les Européens
aimeraient qu'elle se cantonne à celle des capitaux, des biens et des services mais qui
s'étend aussi aux images des télévisions, aux sirènes de la société de consommation,
à l'idéal de l'individu maître de sa destinée. En ces temps d'intenses migrations, la
mer Méditerranée assume sa vocation mixte de frontière et de lieu de passage. Du Nord
au Sud, d'Est en Ouest, en mer Egée, dans l'Adriatique, dans le détroit de Gibraltar,
des centaines de personnes tentent leur chance quasiment chaque jour sous la houlette sans
vergogne des passeurs. Peu d'Européens soupçonnent combien leur histoire peu être
dramatique. La mort est parfois au rendez-vous, ou les garde-côtes. Si le voyage
s'effectue à bon port, les réseaux qui les ont pris en charge les tiendront souvent sous
leur coupe pour payer leurs dettes. Le temps de la clandestinité peut durer plusieurs
années. Pendant la décennie 1990-2000, un million et demi de clandestins ont été
régularisés dans cinq pays de l'Union européenne selon l'omi et l'Organisation de
coopération et de développement économique (ocde) : 716 000 en Italie, en trois fois
(1990, 1996, 1997), 370 000 en Grèce (1997-98), 260 000 en Espagne (1991, 1996, 2000), 78
000 en France (1998) et 61 000 au Portugal (1992-93, 1996).
Au vu de ces chiffres, et si l'on y ajoute ceux plus importants de l'immigration légale, l'Europe ne peut certainement pas être décrite comme une forteresse. Finalement, ses dirigeants se contentent de réfréner une pression migratoire qui, dans la plupart des pays de l'Union, équilibre une situation démographique précaire. Ils laissent la loterie de l'immigration clandestine désigner ceux qui répondront aux besoins en main d'uvre bon marché des secteurs comme l'agriculture, l'hôtellerie, la restauration, le bâtiment, la petite industrie, en Espagne, en Italie, en Grande-Bretagne, en France. Ils sorientent plus ou moins ouvertement vers une politique de quotas ciblant les diplômés du Sud. Tâtonnant entre les extrêmes de l'ouverture indiscriminée des frontières et de leur fermeture hermétique, les hommes politiques paraissent incapables d'engager un débat sur l'identité de leurs concitoyens et de leurs nations. Alors que l'Europe a fait, au nom du bien-être économique et social, le choix des échanges et de l'interdépendance, un discours assumé sur les conséquences culturelles et identitaires de cette orientation permettrait de préparer le terrain à un débat qui prendra une toute autre ampleur quand le départ à la retraite de la génération du baby boom ébranlera les systèmes sociaux et l'activité économique durant la prochaine décennie. Cette frilosité, les immigrants la paient aujourd'hui. Les Européens, sans doute, demain.