Confluences Méditerranée                                   N°42                   Eté 2002

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Une Europe frileuse

Jean-Christophe Ploquin

 

Le bassin méditerranéen concentre les principales routes de l'immigration vers l'Europe occidentale. Confrontés à la porosité des frontières maritimes sur leur flanc sud, les pays Européens se contentent de freiner les flux sans engager de débat sur les enjeux économiques et culturels d'un mouvement qui relève de celui, plus vaste, de la globalisation.

L'immigration est redevenue un sujet prioritaire pour les chefs d'Etat et de gouvernement européens. La poussée électorale de l'extrême droite ou de la droite populiste en Italie, au Danemark, en France et aux Pays-Bas, de mai 2001 à mai 2002 a été perçue partout comme un signal d'alarme. A Berlin, le chancelier Schröder, qui affrontera à son tour des élections législatives en septembre prochain, affirme que ce sujet ne peut-être abandonné à l'extrême droite. Le Premier ministre britannique Tony Blair et le président du gouvernement espagnol José Maria Aznar se sont entendus pour que le sujet figure en tête du sommet des chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union européenne à Séville les 21 et 22 juin. Un projet de création de garde-frontières européens a été discuté le 30 mai à Rome par les ministres de l'intérieur des quinze Etats-membres et ceux des treize pays officiellement candidats.
Le sujet n'est pas nouveau pour l'Union européenne. En octobre 1999, lors d'un sommet des chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union qui lui était spécialement consacré, les Quinze avaient décidé de mettre en place une politique commune d'asile et d'immigration. Deux ans et demi plus tard, celle-ci n'a guère avancé. Le volontarisme de la Commission européenne et son choix de pousser à une harmonisation la plus achevée possible des politiques nationales ont eu un effet contre-productif sur plusieurs Etats membres. Certaines avancées ont eu lieu néanmoins sur l'uniformisation des droits garantis aux réfugiés, la demande d'asile étant devenue l'une des principales sources de l'immigration en Europe, avec des flux d'environ 400 000 personnes en 1999 et en l'an 2000. L'objectif est de lutter contre la tentative des candidats de se concentrer sur le ou les pays offrant les conditions d'accueil les plus favorables. Un accord a minima a été trouvé en avril. Les Quinze doivent à présent s'accorder sur deux autres projets qui uniformiseront l'un les critères d'octroi du statut de réfugié, l'autre la procédure d'examen de la demande. L'Union s'est par ailleurs doté d'un fichier central d'empreintes digitales de demandeurs d'asile, Eurodac. En ce qui concerne l'immigration légale, de grandes divergences opposent les Etats-membres notamment sur l'harmonisation des critères de regroupement familial. L'Allemagne, l'Autriche et la Grande-Bretagne cherchent par ailleurs à favoriser l'insertion des immigrants, prévoyant notamment des cours de langue obligatoires. Mais ce qui préoccupe aujourd'hui les exécutifs, c'est l'immigration illégale, qui représenterait selon l'Union européenne et l'Office international des migrations (oim) 500 000 personnes par an soit de 30% à 40% des flux migratoires vers l'Union européenne. Les Quinze ont adopté en février 2002 les grandes lignes d'un plan de lutte contre l'immigration clandestine qui prévoit un renforcement des contrôles aux frontières, une meilleure sécurité des visas et des documents de voyage, un accroissement des échanges d'information, la mise au point de normes communes de rapatriement des illégaux, des mesures contre les employeurs de main d'œuvre au noir, et une plus grande coopération avec les pays de départ.

L'Union veut en outre améliorer l'harmonisation des législations contre les filières de clandestins et le trafic d'êtres humains. En septembre 2001, les ministres de l'Intérieur et de la Justice des Quinze se sont accordés sur une définition commune de la traite d'êtres humains, qui concernerait plus de 100 000 personnes par an. Le texte prévoit de réprimer le recrutement, le transport, l'hébergement d'une personne lorsqu'il est fait usage de la force, de menaces, d'abus d'autorité ou d'une situation de vulnérabilité à des fins d'exploitation de travail ou d'exploitation sexuelle. Une peine minimale de huit ans de prison a été décidée pour les cas de violences caractérisées ou de victimes particulièrement vulnérables, mais chaque Etat restera libre de fixer des sanctions plus sévères. Des textes précisent par ailleurs la responsabilité des passeurs d'immigrants illégaux et celle des entreprises de transport. La Grande-Bretagne et l'Italie sont en train de faire évoluer leur législation dans le sens d'un durcissement très net des peines encourues par les passeurs, qui pourraient aller respectivement jusqu'à 14 et 15 ans de prison. La Commission européenne propose par ailleurs que soit attribué un visa de courte durée aux victimes de la traite des êtres humains et des réseaux d'immigration illégale qui collaboreraient avec les autorités compétentes.
L'arsenal paraît impressionnant. Il pourrait pourtant se révéler dérisoire face à l'irrépressible mise en route de millions de migrants à travers la planète. Ce n'est pas toute la misère du monde qui en pousse un certain nombre jusqu'aux frontières de l'Union européenne. C'est plutôt tout l'espoir du monde d'échapper à l'étouffement dans des systèmes politiques carcéraux, corrompus, éclatés ou durcis par la guerre. Les plus pauvres des pauvres ne peuvent réunir les milliers d'euros nécessaires au grand voyage. Leur exode est généralement limité aux pays voisins. Ceux qui partent au-delà étaient , souvent par un membre de leurs familles, déjà au contact de l'étranger lointain. Leur mouvement relève de la mondialisation des échanges dont les Européens aimeraient qu'elle se cantonne à celle des capitaux, des biens et des services mais qui s'étend aussi aux images des télévisions, aux sirènes de la société de consommation, à l'idéal de l'individu maître de sa destinée. En ces temps d'intenses migrations, la mer Méditerranée assume sa vocation mixte de frontière et de lieu de passage. Du Nord au Sud, d'Est en Ouest, en mer Egée, dans l'Adriatique, dans le détroit de Gibraltar, des centaines de personnes tentent leur chance quasiment chaque jour sous la houlette sans vergogne des passeurs. Peu d'Européens soupçonnent combien leur histoire peu être dramatique. La mort est parfois au rendez-vous, ou les garde-côtes. Si le voyage s'effectue à bon port, les réseaux qui les ont pris en charge les tiendront souvent sous leur coupe pour payer leurs dettes. Le temps de la clandestinité peut durer plusieurs années. Pendant la décennie 1990-2000, un million et demi de clandestins ont été régularisés dans cinq pays de l'Union européenne selon l'omi et l'Organisation de coopération et de développement économique (ocde) : 716 000 en Italie, en trois fois (1990, 1996, 1997), 370 000 en Grèce (1997-98), 260 000 en Espagne (1991, 1996, 2000), 78 000 en France (1998) et 61 000 au Portugal (1992-93, 1996).

Au vu de ces chiffres, et si l'on y ajoute ceux plus importants de l'immigration légale, l'Europe ne peut certainement pas être décrite comme une forteresse. Finalement, ses dirigeants se contentent de réfréner une pression migratoire qui, dans la plupart des pays de l'Union, équilibre une situation démographique précaire. Ils laissent la loterie de l'immigration clandestine désigner ceux qui répondront aux besoins en main d'œuvre bon marché des secteurs comme l'agriculture, l'hôtellerie, la restauration, le bâtiment, la petite industrie, en Espagne, en Italie, en Grande-Bretagne, en France. Ils s’orientent plus ou moins ouvertement vers une politique de quotas ciblant les diplômés du Sud. Tâtonnant entre les extrêmes de l'ouverture indiscriminée des frontières et de leur fermeture hermétique, les hommes politiques paraissent incapables d'engager un débat sur l'identité de leurs concitoyens et de leurs nations. Alors que l'Europe a fait, au nom du bien-être économique et social, le choix des échanges et de l'interdépendance, un discours assumé sur les conséquences culturelles et identitaires de cette orientation permettrait de préparer le terrain à un débat qui prendra une toute autre ampleur quand le départ à la retraite de la génération du baby boom ébranlera les systèmes sociaux et l'activité économique durant la prochaine décennie. Cette frilosité, les immigrants la paient aujourd'hui. Les Européens, sans doute, demain.

Jean-Christophe Ploquin