Palestine :
un pays tout entier empêché de vivre
Jean-Paul Chagnollaud
Il y a plus dun an Confluences avait décrit le scénario qui allait se dérouler en Palestine dans les mois qui suivraient : une agression militaire multiforme pour effacer les accords dOslo, détruire le leadership palestinien et contraindre les Palestiniens à accepter la domination israélienne. Cette analyse nétait pas très difficile à faire tant cette agression était «annoncée».
Nous disions que Sharon navait rien appris et quil continuerait donc à agir selon ses méthodes qui ne prennent en compte que la violence et les rapports de force. Utilisant, à la fois, le contexte international lié au 11 septembre et lindignation légitime provoquée par les attentats-suicides qui sont, à juste titre, unanimement condamnés, il a lancé cette agression quil avait depuis longtemps planifiée : désormais la Cisjordanie est réoccupée et toute la population y est soumise à un couvre-feu, 24 heures sur 24 ; Gaza est devenu, plus encore que dans le passé, une immense prison ; Arafat est encerclé en permanence par des chars ; des responsables politiques ont été assassinés tandis que dautres sont en prison comme un des plus éminents dentre eux, Marwan Barghouti, qui, accusé de terrorisme, devrait être bientôt jugé par un tribunal israélien. Un pays tout entier, avec ses trois millions dhabitants, est ainsi littéralement empêché de vivre puisque pour un Palestinien aujourdhui, plus rien nest possible : il ne peut plus travailler, ni se déplacer, ni étudier, ni se soigner, ni voir sa famille ou ses amis, ni même se ravitailler normalement. Toute la vie quotidienne dans les villes et les villages est ainsi figée, bloquée, pétrifiée par larbitraire dune armée doccupation ; cette vie ne peut reprendre que de manière furtive, précaire et désarticulée dans les courts moments où le couvre-feu est levé pour une période toujours indéterminée afin que chacun soit pris par langoisse dêtre encore dehors lorsquil est brutalement réinstauré.
Et il ne faut pas croire que cette situation denfermement, terrible
et insupportable, soit provisoire. Tout indique au contraire quelle va durer et
quelle peut même sinstitutionnaliser puisquelle correspond à ce que
veulent depuis longtemps Sharon, le Likoud et lextrême droite qui exercent
actuellement en Israël un pouvoir sans partage, avec la caution de quelques ministres
travaillistes qui participent ainsi lâchement à la démolition de ce quils avaient
courageusement construit. Derrière cette politique, et bien au-delà de la lutte contre
le terrorisme, il y a la volonté de ne rien céder aux Palestiniens et de les contraindre
à abandonner leurs revendications les plus fondamentales pour réaliser de facto un Grand
Israël. Cest pourquoi à côté de cette politique de répression, lactuel
gouvernement renforce systématiquement la colonisation dans les territoires palestiniens
: ainsi, depuis le début de cette année 2002, ce sont près de mille nouveaux logements
qui ont été mis en chantier en Cisjordanie... On estime désormais à près de 42% la
surface du territoire de Cisjordanie qui est confisquée par le processus de colonisation,
et à près de 400 000 le nombre de colons israéliens vivant en Cisjordanie, à Gaza et
à Jérusalem-Est.
Face à cette politique qui viole de multiples règles de droit international et toutes
les résolutions des Nations Unies, la communauté internationale laisse faire en toute
impunité. Les Etats-Unis, malgré quelques déclarations vite oubliées sur la
nécessité dun Etat palestinien, soutiennent sans réserve Ariel Sharon, cet
«homme de paix» comme la appelé George Bush, et vont même peut-être lui offrir
une occasion décraser davantage encore les Palestiniens si eux-mêmes décident
dattaquer lIrak. Les Européens quant à eux se sont retranchés dans une
pauvre réserve qui nest troublée que par quelques fortes déclarations de tel ou
tel responsable, comme Chris Patten ou Dominique de Villepin, venant rappeler ce
quoccupation veut dire.
Tout ceci signifie que pour le peuple palestinien dautres
souffrances, peut-être encore plus dures, sont à venir. Il suffit de bien lire les
déclarations de certains dirigeants israéliens pour comprendre que lactuel
gouvernement est prêt à tout pour imposer sa domination. Prenons seulement deux exemples
parmi beaucoup dautres; lun date du mois de décembre 2001, lautre de
septembre 2002. Le premier est une interview de Ouzi Landau, ministre de la Sécurité (Le
Monde, 14 décembre 2001), dans laquelle il disait notamment ceci : «Les accords
dOslo ne sont pas la solution au problème ici. Ils sont le problème. Les
Palestiniens ont lancé cette Intifada parce quaprès Oslo, ils se sont sentis plus
forts. Il faut donc, comme en Afghanistan, détruire les infrastructures de la terreur. Je
ne parle pas seulement du Hamas et du Djihad mais des talibans locaux qui les protègent,
le Tanzim, bras armé du Fatah, la Force 17, la garde rapprochée dArafat, toute
lAutorité à travers ses ministères et ses activités. Il faut mettre toutes ces
organisations hors la loi et hors détat de nuire.(...) Nous devons prendre des
mesures drastiques pour lutter contre lAutorité : tuer ses soldats, détruire ses
bâtiments, létrangler financièrement. (...) Le terrorisme est comme une tumeur
qui prolifère si on ne le détruit pas, comme le sida ou le cancer. (..) Quant aux
responsables politiques, quils retournent à Tunis».
Quelques semaines plus tard, une bonne partie de ce «programme» était réalisée. Même
lexpulsion dArafat a été tentée à un moment mais na pas abouti parce
que la communauté internationale a, pour une fois, réagi.
Le second est une interview du général Moché «Bougui» Yaalon au journal Haaretz,
le 30 août 2002 (www. haaretzdaily.com), au
cours de laquelle le nouveau chef détat-major israélien est allé jusquà
comparer les Palestiniens à un cancer : «La menace palestinienne est invisible comme un
cancer. (...) Si vous vous trompez de diagnostic et que les gens disent ce nest pas
un cancer mais un mal de tête, le traitement est inefficace. Moi, je maintiens que
cest un cancer. (...) Il y a toutes sortes de solutions aux manifestations
cancéreuses. Certains diront quil est nécessaire damputer les organes
atteints. Pour le moment, japplique la chimiothérapie».
Une telle comparaison est en soi totalement inadmissible et il faut la dénoncer. Ce qui
na guère été fait, alors quon imagine facilement le tollé international
que déclencherait cette formule si elle était utilisée par un dirigeant palestinien à
propos dIsraël... Mais ce qui est encore beaucoup plus préoccupant, cest que
cette façon de déshumaniser ladversaire, dailleurs assez répandue dans la
droite et lextrême droite israéliennes, permet ensuite de «légitimer» tous les
moyens utilisés : on peut étouffer, détruire et tuer en toute quiétude puisque
lAutre nest quune maladie mortelle (Landau procédait de la même façon
en utilisant aussi la métaphore du sida !). La répression systématique dont sont
victimes les Palestiniens, cest donc de la chimiothérapie ! Dans de telles
représentations, lidée même de dialogue politique et de négociations est
ignorée, évacuée, dissoute puisquil nest question, en réalité, que
dimposer un rapport de forces par la violence. Sharon vient dailleurs de le
confirmer en déclarant à la presse israélienne à loccasion de Nouvel an juif:
«Oslo nexiste plus ; Camp David et Taba nexistent plus. Nous ne retournerons
plus jamais dans ces endroits» (Le Monde, 8 septembre 2002).
Il faut donc prendre très au sérieux les mots utilisés par ce général : que veut-il
dire lorsque quil évoque «la nécessité damputer» ? Nul doute quune
des options ouvertes aujourdhui dans la stratégie du gouvernement israélien est le
transfert des Palestiniens, cest-à-dire leur expulsion par milliers ou dizaines de
milliers, comme en 1948 et en 1967. Une telle opération nest possible que dans le
cadre dun contexte international daffrontement violent comme celui que
pourrait provoquer une attaque américaine contre lIrak. Autant dire que les
prochains mois risquent encore dapporter dautres tragédies sur une terre qui
en a déjà tant connu.
Ces constats montrent bien que les Nations Unies et lUnion européenne doivent tout tenter pour empêcher que ce conflit ne senfonce encore davantage dans le drame. Il faut donc que, tout en poursuivant leurs pressions sur Washington, elles réaffirment lurgence de lenvoi dune force internationale, lillégitimité absolue du recours à la force et la nécessité dun Etat palestinien viable.