Confluences Méditerranée                                   N°  6                  Printemps 1993

Les replis identitaires en Méditerranée

Abderrahim Lamchichi

 Toute éducation humaine doit préparer
chacun à vivre pour autrui,
afin de revivre dans autrui.
A. Comte, Système de politique positive

Ne vouloir faire société qu'avec ceux qu'on
approuve en tout, c'est chimérique, et c'est
le fanatisme même.
Alain, Propos II

L’aggravation de la crise économique, politique et culturelle actuelle, le brouillage des repères idéologiques et sociaux et les incertitudes qui pèsent sur l’ordre international après l’effondrement de l’Empire soviétique… ont ouvert une ère de turbulences qui n’épargnent guère la Méditerranée: montée des nationalismes, regain des particularismes, effervescence des fondamentalismes religieux, exacerbation des racismes, exaltation du mythe de l’identité ethnique, etc.
Il nous a donc paru nécessaire d’ouvrir ce sixième numéro de Confluences-Méditerranée consacré au thème des replis identitaires à divers auteurs qui s’interrogent sur la signification profonde, la diversité des manifestations, les enjeux fondamentaux et les conséquences possibles d’un tel phénomène.

Jean Viard s’intéresse moins aux contextes locaux de l’émergence de l’extrême droite (même si son article est centré sur l’Europe de l’Ouest), qu’à la mise en valeur de la similitude d’une telle résurgence. A ses yeux, si chaque réponse aux phénomènes de repli identitaire se trouve dans la tradition locale, la question est au fond commune, de source transnationale, voire planétaire. Le désenchantement du monde, les bouleversements du sens et des formes de l’aventure collective, le télescopage de la crise actuelle, aux multiples visages, avec la perte du sens fondateur du mouvement de la modernité (en particulier, la crise du progrès technique et l’effondrement des utopies politiques et des modèles de représentation hérités des Lumières) expliquent certaines tendances actuelles de réenracinement dans les traditions. L’histoire elle-même recule au profit du géographique, du territoire, du local ; l’objectif du nationalisme est de réunifier les communautés nationales "naturelles" pour échapper aux risques de planétarisation culturelle et économique, à la fragmentation des sociétés et au relâchement des liens sociaux. La grande déprime de l’Occident, la crise de ses valeurs morales, la transformation de l’Europe d’un modèle exportable de progrès en un quartier de luxe sous haute surveillance ne permettent guère de mettre fin à la résurgence au cœur de la civilisation "des systèmes aussi archaïques et cruels que le marquage par le sperme des appartenances communautaires". Jean Viard plaide, à la fin de son article, pour "le renforcement du champ de l’innovation intellectuelle et politique", "sinon les tensions et les peurs ne pourront que croître, au risque d’une grande glaciation nationaliste, voire ethnique".

L’Italie ne semble échapper ni à la résurgence de la xénophobie ni à la montée des thèmes du repli identitaire. Marc Lazar analyse ce phénomène (notamment le changement plutôt défavorable de l’opinion publique vis-à-vis des étrangers, la multiplication des actes de violence racistes…) en le mettant en articulation avec l’évolution de l’immigration extra-communautaire en Italie. Son article est surtout centré sur l’étude des conditions de la montée des Ligues régionales (Vénétie, Lombardie, Piémont, Ligurie, Toscane, Emilie-Romagne…), en particulier la Ligue Lombarde dirigée par son secrétaire général Umberto Bossi. Il analyse le thème de leurs discours : revendication d’autonomie régionale, voire volonté de sécession, critique du poids et de la gabegie de la fiscalité, dénonciation du parasitisme de l’Etat romain et de sa politique envers le Mezzogiorno, critique du système de la partitocratie, de la corruption et de la Maffia… Réinterprétant et instrumentalisant l’histoire italienne, sélectionnant dans le passé certains épisodes érigés en mythes fondateurs glorieux, la Ligue lombarde vise à constituer chez les adhérents une identité régionale forte. Elle cherche à transformer en ressource politique l’exaspération réelle, dans le Nord de l’Italie, vis-à-vis du clientélisme et de l’archaïsme des services publics — pour fustiger les méridionaux, puis les immigrés extra-communautaires. Marc Lazar nous montre toutefois que cette organisation est encore très composite et hétérogène, tiraillée entre différentes sensibilités. Ainsi la valorisation des communautés, des territoires, voire des ethnies d’appartenance ne signifie pas un mouvement de repli à sens unique: la Ligue ne cesse de proclamer son engagement européen ; mais l’Europe qu’elle défend est prioritairement celle des régions et des "peuples"; ce qui lui permet de justifier son détachement éventuel du reste de l’Italie. De ce fait, l’engagement européen des Ligues ne fait que renforcer les risques d’éclatement de la nation italienne. D’une manière générale, la montée en puissance des Ligues est interprétée par Marc Lazar comme la volonté non seulement d’abandonner le Sud de l’Italie mais aussi de tourner le dos à une des composantes essentielles de l’histoire et de la culture italiennes : la Méditerranée.

L’article d’Abderrahim Lamchichi analyse le contenu du discours identitaire des mouvements islamistes (exaltation d’un passé islamique mythique, volonté d’imposition d’une lecture idéologique de la religion présentée comme la base exclusive de l’appartenance culturelle…) dans un contexte arabe marqué par l’échec des idéologies du nationalisme et du panarabisme, par un profond malaise culturel face à l’avortement des tentatives de modernisation par le haut, et par l’incapacité des dirigeants à instaurer la démocratie, le pluralisme et la laïcité.

Jean-Claude Santucci s’interroge sur la crise de l’Etat et sur les enjeux identitaires du Maghreb. Le nationalisme maghrébin — qui s’est nourri autant des valeurs transnationales de l’arabisme et de l’Islam, que de la logique d’Etat national et territorial — semble s’engager dans l’impasse. Malgré la prégnance de l’idée d’Etat-nation, l’Etat maghrébin — en tant qu’instance de régulation économique et de mobilisation sociale — est entré dans une phase critique qui marque la carence de ses bases de légitimation. Son emprise tutélaire et univoque sur la société a généré une citoyenneté passive; la confusion et la concentration des pouvoirs, la forte personnalisation de celui-ci, la diffusion des pratiques de style néo-patrimonial se révèlent autant de facteurs d’instabilité et de contestation dès lors que la mission de correction des dysfonctionnements économiques et d’intégration sociale n’a pu être remplie. C’est en effet, sur ce fond de crise matérielle et morale que l’islamisme fait irruption et redonne du sens et de l’enthousiasme aux exclus de la modernité — pour lesquels l’Etat-nation est perçu comme allogène et illégitime, porteur d’une histoire et d’un système de valeurs étrangers et inadaptés. C’est dans les deux puissants réseaux d’implantation et d’expansion de l’idéologie populiste (l’école et la mosquée) que s’est forgé et diffusé cet imaginaire politico-religieux coupé de la pensée islamique classique et de la modernité actuelle. Le discours islamiste s’apparente en effet à l’utopie populiste et nationaliste récupérée et exprimée sur le mode religieux : réaffirmation de l’unité de la Nation sur la base d’une identité uniformisante et totalisante, diabolisation de l’"autre", réduction des conflits à des visions manichéistes et à des oppositions irréductibles, redéfinition des canons de la démocratie et de l’économie sur la base des principes d’une "cité idéale", du contenu éthique et culturel de l’Etat, de considérations d’égalitarisme et de justice… Or, pour Jean-Claude Santucci, dans la phase de transition complexe et inachevée qui caractérise les sociétés maghrébines actuelles, on ne peut apporter de réponse aux enjeux identitaires en termes d’alternative ou de rapport hiérarchique, voire paradigmatique, entre les deux termes du couple tradition/modernité : "Les voies du possible résident moins dans les illusions de l’identité et la manipulation des symboles identitaires, que dans le regard et la réflexion lucide qui réévaluent à la fois le régime du passé et celui du présent".

Jocelyne Césari s’interroge sur l’identité plurielle et complexe des groupes issus de l’immigration maghrébine. Elle montre que même si l’enracinement en France (et en Europe) est définitif, leurs modes d’identification et d’allégeances, dépassent le seul cadre de l’Etat-nation français. Il existe des liens, des flux d’échange, de multiples réseaux (familiaux, économiques, politiques, religieux) entre les deux rives de la Méditerranée. L’existence de ces flux transnationaux et de ces réseaux divers d’identification ne remet nullement en cause la volonté d’intégration à la société française. En revanche, elle crée une dynamique de la contestation des pays d’origine au nom de la modernité (critique de la rhétorique nationaliste des Etats maghrébins au nom de l’idéal des Droits de l’homme, critique de l’islamisme et de l’Islam officiel au nom de la laïcité, souci d’indépendance par rapport aux instances des pays d’origine…) et exprime à la fois le désir d’insertion dans le cadre de l’espace européen et la volonté de certains acteurs d’agir comme "intermédiaires culturels" ou économiques entre l’Europe et le Maghreb.

Régine Dhoquois-Cohen analyse la question de l’identité juive — et plus précisément, les rapports spécifiques et complexes à la judéité de certains Juifs laïcs — à travers un entretien avec six femmes membres de l’AMIRATZ (Association des Amis du Mouvement pour les Droits Civiques et la Paix en Israël), créée fin 1989 à Paris. Plusieurs thèmes sont ainsi abordés avec franchise: rapports à "la" communauté organisée; singularité des trajectoires individuelles et recherche d’identités collectives ; contenu du combat pour le dialogue et la paix et pour la sécurité d’Israël; Israël comme composante essentielle, à la fois forte et contradictoire, de l’identité; liens entre identité culturelle, identité politique et identité religieuse; signification du "retour" aux valeurs juives; rapports du judaïsme à la modernité… Au total, à travers une réflexion commune, ces femmes tentent de répondre à cette question cruciale en ces temps de nationalismes exacerbés: "entre la rupture violente et le repli identitaire, y a-t-il une place pour d’autres attitudes qui, sans nier l’importance des racines, s’efforce à la mixité, donc à la compréhension des autres cultures ?"

Dans l’ex-Yougoslavie, la folie nationaliste chauvine, l’exaltation furieuse des replis sur des "identités pures" ont débouché sur des manifestations de haine dévastatrice et conduit des groupes ultra-nationalistes à commettre les pires atrocités, infligeant ainsi aux "autres" souffrances et mort… La destruction de Vukovar, le siège de Sarajevo, les récits horribles (attestés par tous les observateurs et les Commissions d’enquête internationales) de viols, de massacres, de déplacements massifs des populations, de tortures dans des camps de concentration… installent la barbarie au cœur même de l’Europe. Malgré les efforts considérables déployés pour l’acheminement de l’aide humanitaire, l’impuissance de la Communauté européenne et des Nations Unies à désarmer les milices, à stopper la politique de "purification ethnique" menée par Belgrade, leur résignation même à un partage imposé par la terreur de la Bosnie-Herzégovine, et consistant à avaliser implicitement le principe d’"homogénéisation ethnique"… sont l’incarnation de l’échec patent de l’idéal d’unification de l’Europe et d’instauration d’Etats de droits démocratiques et multiethniques. Comment substituer le langage de la paix à celui de la guerre afin de satisfaire les différents intérêts dans un souci d’apaisement, de dialogue, de compromis, de justice et de respect des droits d’autrui ? Comment répondre au désir d’indépendance des Serbes, des Croates, des Musulmans, préserver l’intégrité territoriale de chaque Etat, s’assurer d’un tracé équitable des frontières… tout en garantissant un statut juste et les droits des minorités? Comment empêcher que le redécoupage des frontières ne provoque l’extension du conflit dans toute la région balkanique (Kosovo, Vojvodine, Moldavie, Macédoine…) précipitant toute l’Europe dans la chaos?

Trois auteurs de sensibilités différentes, tous originaires de l’ex-Yougoslavie, tentent ici de nous aider à comprendre la tragédie yougoslave.
Rada Ivekovic développe une réflexion générale très stimulante sur la logique d’exclusion qui mène chaque camp à vouloir imposer sa "raison" pour justifier sa domination. Son article pose plusieurs questions: comment laïciser à nouveau le concept de Nation? Comment l’arracher à ce qu’il est devenu, à savoir un cadre pour la justification de la violence et de l’absence de démocratie? Que signifie une nationalité qui veut recouvrir toutes les identités et devenir le critère incontesté des exclusions? Que signifie l’Etat-nation, et l’identité politique et culturelle, en pays mixte? Comment passer de la pluralité culturelle et des différences comme état de fait, à leur reconnaissance en droit? Comment empêcher que la nationalité ne soit constamment ramenée à l’absolue identification de chacun avec son groupe avec abdication de l’individualité?
Bosco I. Bojovic analyse le drame yougoslave dans le contexte général des bouleversements qui affectent l’Europe de l’Est après l’effondrement de l’ex-Empire soviétique. Il s’interroge sur le devenir de l’Europe alors que l’"équilibre de la terreur" n’a plus cours et que l’ampleur des changements géopolitiques et institutionnels suscite des turbulences inquiétantes. Considérant que le drame yougoslave n’est pas une "affaire purement intrinsèque", il dénonce, sur un ton parfois polémique, les responsabilités de l’Europe occidentale dans le déclenchement du conflit et dans la fin tragique d’un pays où se côtoyaient toutes les cultures et confessions du bassin méditerranéen.
A partir de positions très différentes de Bosco I. Bojovic, Ivan Ivekovic explore le passé tourmenté de la Bosnie Herzégovine pour montrer la richesse humaine qui y avait été ainsi accumulée et qui aujourd'hui est si profondément affectée. Son article se termine sur une attitude pessimiste quant à l'avenir; il craint en effet que l'incendie n'embrase l'ensemble des Balkans dès lors que la communauté internationale paraît totalement impuissante à trouver une solution politique au conflit actuel.

Abderrahim Lamchichi