Les replis identitaires en Méditerranée
Abderrahim Lamchichi
Toute éducation humaine
doit préparer
chacun à vivre pour autrui,
afin de revivre dans autrui.
A. Comte, Système de politique positive
Ne vouloir faire société qu'avec ceux qu'on
approuve en tout, c'est chimérique, et c'est
le fanatisme même.
Alain, Propos II
Laggravation de la crise économique, politique et culturelle
actuelle, le brouillage des repères idéologiques et sociaux et les incertitudes qui
pèsent sur lordre international après leffondrement de lEmpire
soviétique
ont ouvert une ère de turbulences qui népargnent guère la
Méditerranée: montée des nationalismes, regain des particularismes, effervescence des
fondamentalismes religieux, exacerbation des racismes, exaltation du mythe de
lidentité ethnique, etc.
Il nous a donc paru nécessaire douvrir ce sixième numéro de Confluences-Méditerranée
consacré au thème des replis identitaires à divers auteurs qui sinterrogent sur
la signification profonde, la diversité des manifestations, les enjeux fondamentaux et
les conséquences possibles dun tel phénomène.
Jean Viard sintéresse moins aux contextes locaux de lémergence de lextrême droite (même si son article est centré sur lEurope de lOuest), quà la mise en valeur de la similitude dune telle résurgence. A ses yeux, si chaque réponse aux phénomènes de repli identitaire se trouve dans la tradition locale, la question est au fond commune, de source transnationale, voire planétaire. Le désenchantement du monde, les bouleversements du sens et des formes de laventure collective, le télescopage de la crise actuelle, aux multiples visages, avec la perte du sens fondateur du mouvement de la modernité (en particulier, la crise du progrès technique et leffondrement des utopies politiques et des modèles de représentation hérités des Lumières) expliquent certaines tendances actuelles de réenracinement dans les traditions. Lhistoire elle-même recule au profit du géographique, du territoire, du local ; lobjectif du nationalisme est de réunifier les communautés nationales "naturelles" pour échapper aux risques de planétarisation culturelle et économique, à la fragmentation des sociétés et au relâchement des liens sociaux. La grande déprime de lOccident, la crise de ses valeurs morales, la transformation de lEurope dun modèle exportable de progrès en un quartier de luxe sous haute surveillance ne permettent guère de mettre fin à la résurgence au cur de la civilisation "des systèmes aussi archaïques et cruels que le marquage par le sperme des appartenances communautaires". Jean Viard plaide, à la fin de son article, pour "le renforcement du champ de linnovation intellectuelle et politique", "sinon les tensions et les peurs ne pourront que croître, au risque dune grande glaciation nationaliste, voire ethnique".
LItalie ne semble échapper ni à la résurgence de la xénophobie ni à la montée des thèmes du repli identitaire. Marc Lazar analyse ce phénomène (notamment le changement plutôt défavorable de lopinion publique vis-à-vis des étrangers, la multiplication des actes de violence racistes ) en le mettant en articulation avec lévolution de limmigration extra-communautaire en Italie. Son article est surtout centré sur létude des conditions de la montée des Ligues régionales (Vénétie, Lombardie, Piémont, Ligurie, Toscane, Emilie-Romagne ), en particulier la Ligue Lombarde dirigée par son secrétaire général Umberto Bossi. Il analyse le thème de leurs discours : revendication dautonomie régionale, voire volonté de sécession, critique du poids et de la gabegie de la fiscalité, dénonciation du parasitisme de lEtat romain et de sa politique envers le Mezzogiorno, critique du système de la partitocratie, de la corruption et de la Maffia Réinterprétant et instrumentalisant lhistoire italienne, sélectionnant dans le passé certains épisodes érigés en mythes fondateurs glorieux, la Ligue lombarde vise à constituer chez les adhérents une identité régionale forte. Elle cherche à transformer en ressource politique lexaspération réelle, dans le Nord de lItalie, vis-à-vis du clientélisme et de larchaïsme des services publics pour fustiger les méridionaux, puis les immigrés extra-communautaires. Marc Lazar nous montre toutefois que cette organisation est encore très composite et hétérogène, tiraillée entre différentes sensibilités. Ainsi la valorisation des communautés, des territoires, voire des ethnies dappartenance ne signifie pas un mouvement de repli à sens unique: la Ligue ne cesse de proclamer son engagement européen ; mais lEurope quelle défend est prioritairement celle des régions et des "peuples"; ce qui lui permet de justifier son détachement éventuel du reste de lItalie. De ce fait, lengagement européen des Ligues ne fait que renforcer les risques déclatement de la nation italienne. Dune manière générale, la montée en puissance des Ligues est interprétée par Marc Lazar comme la volonté non seulement dabandonner le Sud de lItalie mais aussi de tourner le dos à une des composantes essentielles de lhistoire et de la culture italiennes : la Méditerranée.
Larticle dAbderrahim Lamchichi analyse le contenu du discours identitaire des mouvements islamistes (exaltation dun passé islamique mythique, volonté dimposition dune lecture idéologique de la religion présentée comme la base exclusive de lappartenance culturelle ) dans un contexte arabe marqué par léchec des idéologies du nationalisme et du panarabisme, par un profond malaise culturel face à lavortement des tentatives de modernisation par le haut, et par lincapacité des dirigeants à instaurer la démocratie, le pluralisme et la laïcité.
Jean-Claude Santucci sinterroge sur la crise de lEtat et sur les enjeux identitaires du Maghreb. Le nationalisme maghrébin qui sest nourri autant des valeurs transnationales de larabisme et de lIslam, que de la logique dEtat national et territorial semble sengager dans limpasse. Malgré la prégnance de lidée dEtat-nation, lEtat maghrébin en tant quinstance de régulation économique et de mobilisation sociale est entré dans une phase critique qui marque la carence de ses bases de légitimation. Son emprise tutélaire et univoque sur la société a généré une citoyenneté passive; la confusion et la concentration des pouvoirs, la forte personnalisation de celui-ci, la diffusion des pratiques de style néo-patrimonial se révèlent autant de facteurs dinstabilité et de contestation dès lors que la mission de correction des dysfonctionnements économiques et dintégration sociale na pu être remplie. Cest en effet, sur ce fond de crise matérielle et morale que lislamisme fait irruption et redonne du sens et de lenthousiasme aux exclus de la modernité pour lesquels lEtat-nation est perçu comme allogène et illégitime, porteur dune histoire et dun système de valeurs étrangers et inadaptés. Cest dans les deux puissants réseaux dimplantation et dexpansion de lidéologie populiste (lécole et la mosquée) que sest forgé et diffusé cet imaginaire politico-religieux coupé de la pensée islamique classique et de la modernité actuelle. Le discours islamiste sapparente en effet à lutopie populiste et nationaliste récupérée et exprimée sur le mode religieux : réaffirmation de lunité de la Nation sur la base dune identité uniformisante et totalisante, diabolisation de l"autre", réduction des conflits à des visions manichéistes et à des oppositions irréductibles, redéfinition des canons de la démocratie et de léconomie sur la base des principes dune "cité idéale", du contenu éthique et culturel de lEtat, de considérations dégalitarisme et de justice Or, pour Jean-Claude Santucci, dans la phase de transition complexe et inachevée qui caractérise les sociétés maghrébines actuelles, on ne peut apporter de réponse aux enjeux identitaires en termes dalternative ou de rapport hiérarchique, voire paradigmatique, entre les deux termes du couple tradition/modernité : "Les voies du possible résident moins dans les illusions de lidentité et la manipulation des symboles identitaires, que dans le regard et la réflexion lucide qui réévaluent à la fois le régime du passé et celui du présent".
Jocelyne Césari sinterroge sur lidentité plurielle et complexe des groupes issus de limmigration maghrébine. Elle montre que même si lenracinement en France (et en Europe) est définitif, leurs modes didentification et dallégeances, dépassent le seul cadre de lEtat-nation français. Il existe des liens, des flux déchange, de multiples réseaux (familiaux, économiques, politiques, religieux) entre les deux rives de la Méditerranée. Lexistence de ces flux transnationaux et de ces réseaux divers didentification ne remet nullement en cause la volonté dintégration à la société française. En revanche, elle crée une dynamique de la contestation des pays dorigine au nom de la modernité (critique de la rhétorique nationaliste des Etats maghrébins au nom de lidéal des Droits de lhomme, critique de lislamisme et de lIslam officiel au nom de la laïcité, souci dindépendance par rapport aux instances des pays dorigine ) et exprime à la fois le désir dinsertion dans le cadre de lespace européen et la volonté de certains acteurs dagir comme "intermédiaires culturels" ou économiques entre lEurope et le Maghreb.
Régine Dhoquois-Cohen analyse la question de lidentité juive et plus précisément, les rapports spécifiques et complexes à la judéité de certains Juifs laïcs à travers un entretien avec six femmes membres de lAMIRATZ (Association des Amis du Mouvement pour les Droits Civiques et la Paix en Israël), créée fin 1989 à Paris. Plusieurs thèmes sont ainsi abordés avec franchise: rapports à "la" communauté organisée; singularité des trajectoires individuelles et recherche didentités collectives ; contenu du combat pour le dialogue et la paix et pour la sécurité dIsraël; Israël comme composante essentielle, à la fois forte et contradictoire, de lidentité; liens entre identité culturelle, identité politique et identité religieuse; signification du "retour" aux valeurs juives; rapports du judaïsme à la modernité Au total, à travers une réflexion commune, ces femmes tentent de répondre à cette question cruciale en ces temps de nationalismes exacerbés: "entre la rupture violente et le repli identitaire, y a-t-il une place pour dautres attitudes qui, sans nier limportance des racines, sefforce à la mixité, donc à la compréhension des autres cultures ?"
Dans lex-Yougoslavie, la folie nationaliste chauvine, lexaltation furieuse des replis sur des "identités pures" ont débouché sur des manifestations de haine dévastatrice et conduit des groupes ultra-nationalistes à commettre les pires atrocités, infligeant ainsi aux "autres" souffrances et mort La destruction de Vukovar, le siège de Sarajevo, les récits horribles (attestés par tous les observateurs et les Commissions denquête internationales) de viols, de massacres, de déplacements massifs des populations, de tortures dans des camps de concentration installent la barbarie au cur même de lEurope. Malgré les efforts considérables déployés pour lacheminement de laide humanitaire, limpuissance de la Communauté européenne et des Nations Unies à désarmer les milices, à stopper la politique de "purification ethnique" menée par Belgrade, leur résignation même à un partage imposé par la terreur de la Bosnie-Herzégovine, et consistant à avaliser implicitement le principe d"homogénéisation ethnique" sont lincarnation de léchec patent de lidéal dunification de lEurope et dinstauration dEtats de droits démocratiques et multiethniques. Comment substituer le langage de la paix à celui de la guerre afin de satisfaire les différents intérêts dans un souci dapaisement, de dialogue, de compromis, de justice et de respect des droits dautrui ? Comment répondre au désir dindépendance des Serbes, des Croates, des Musulmans, préserver lintégrité territoriale de chaque Etat, sassurer dun tracé équitable des frontières tout en garantissant un statut juste et les droits des minorités? Comment empêcher que le redécoupage des frontières ne provoque lextension du conflit dans toute la région balkanique (Kosovo, Vojvodine, Moldavie, Macédoine ) précipitant toute lEurope dans la chaos?
Trois auteurs de sensibilités différentes, tous originaires de
lex-Yougoslavie, tentent ici de nous aider à comprendre la tragédie yougoslave.
Rada Ivekovic développe une réflexion générale très stimulante sur la logique
dexclusion qui mène chaque camp à vouloir imposer sa "raison" pour
justifier sa domination. Son article pose plusieurs questions: comment laïciser à
nouveau le concept de Nation? Comment larracher à ce quil est devenu, à
savoir un cadre pour la justification de la violence et de labsence de démocratie?
Que signifie une nationalité qui veut recouvrir toutes les identités et devenir le
critère incontesté des exclusions? Que signifie lEtat-nation, et lidentité
politique et culturelle, en pays mixte? Comment passer de la pluralité culturelle et des
différences comme état de fait, à leur reconnaissance en droit? Comment empêcher que
la nationalité ne soit constamment ramenée à labsolue identification de chacun
avec son groupe avec abdication de lindividualité?
Bosco I. Bojovic analyse le drame yougoslave dans le contexte général des
bouleversements qui affectent lEurope de lEst après leffondrement de
lex-Empire soviétique. Il sinterroge sur le devenir de lEurope alors
que l"équilibre de la terreur" na plus cours et que lampleur
des changements géopolitiques et institutionnels suscite des turbulences inquiétantes.
Considérant que le drame yougoslave nest pas une "affaire purement
intrinsèque", il dénonce, sur un ton parfois polémique, les responsabilités de
lEurope occidentale dans le déclenchement du conflit et dans la fin tragique
dun pays où se côtoyaient toutes les cultures et confessions du bassin
méditerranéen.
A partir de positions très différentes de Bosco I. Bojovic, Ivan Ivekovic explore le
passé tourmenté de la Bosnie Herzégovine pour montrer la richesse humaine qui y avait
été ainsi accumulée et qui aujourd'hui est si profondément affectée. Son article se
termine sur une attitude pessimiste quant à l'avenir; il craint en effet que l'incendie
n'embrase l'ensemble des Balkans dès lors que la communauté internationale paraît
totalement impuissante à trouver une solution politique au conflit actuel.