Note de lecture parue dans le N°44
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Le Kemp : une enfance intra-muros Jean Ayanian Editions Parenthèses, Marseille, 2001. 159 p. |
Depuis le 11 septembre et les attentats aux Etats-Unis, le
délit de sale gueule a repris du service. Les émigrés arméniens de
l’entre-deux-guerres ont vécu cette discrimination dans la vallée du Rhône.
L’histoire ne se répète pas toujours, mais souvent elle bégaie.
C’est l’histoire
d’une petite communauté déracinée, ayant traversé la Méditerranée au début du XXe siècle. En avril 1915, les dirigeants turcs décident d’organiser le premier
génocide du siècle. Leurs cibles principales : les chrétiens de l’Empire. Leur
cible privilégiée : les Arméniens, accusés d’être la cinquième colonne de
l’Empire tsariste. Comme tous les bourreaux étatiques, ils se croient
intouchables, ne pouvant imaginer qu’un jour ils seraient jugés pour leurs
crimes. Ils en profitent donc, sûrs de leur impunité. Plus de la moitié du
peuple arménien d’Anatolie est massacré : 600 000, voire 800 000 morts,
peut-être plus.
Mais comme toujours dans ce genre de tragédie, on retrouve des
survivants… par chance ou par résistance. L’auteur, Jean Ayanian, comme la
plupart des Arméniens de la diaspora, est un enfant de la chance et/ou de la
résistance. Ses grands-parents font partie des survivants. Du désert de la
Mésopotamie, ils finissent par rejoindre les bords de la Méditerranée, puis
l’Europe.
Si certains s’installent en Grèce et en Italie, beaucoup arrivent à
Marseille dans l’espoir de transiter par la France avant de partir pour le
Nouveau Monde. Mais dans la cité phocéenne la misère règne et ces «basanés» ne
sont pas toujours les bienvenus. Or, il se trouve que dans la ville rhodanienne
de Vienne, non loin de Lyon, un industriel du textile cherche de la main-d’œuvre
qualifiée et docile. Les rescapés du génocide, s’ils militent pour la cause
arménienne au sein des partis politiques traditionnels arméniens, sont
particulièrement dociles vis-à-vis des autorités politiques et économiques
françaises. Des dizaines de familles répondent à l’appel et s’installent en 1922
dans une ancienne usine d’armement désaffectée. Se crée alors une sorte de
phalanstère arménien avec ses traditions, ses souvenirs. Les nouveaux arrivés
appellent eux-mêmes leurs logements «le kemp», en référence à la prononciation
américaine des camps d’orphelins arméniens du Liban-Syrie.
La première partie de
cet ouvrage, «Vienne, ou des étrangers dans la ville», est une étude historique
de ce petit monde diasporique écrite par l’historienne Anahide Ter Minassian. La
seconde partie est le témoignage de Jean Ayanian qui est né en 1932 au «kemp» et
y a grandi.
Cet ouvrage, remarquablement illustré, est donc une monographie d’un
échantillon diasporique. Le «kemp» va connaître son heure de gloire dans les
années 30. Mais pendant l’occupation nazie, certains de ses membres, participant
à la résistance française, disparaîtront. Cependant c’est surtout l’ascension
sociale qui va signer l’arrêt de mort de ce phalanstère. Après deux ou trois
générations, les travailleurs arméniens s’enrichissent petit à petit. Ils
quittent alors le «kemp» pour le centre-ville ou pour de plus grandes
agglomérations. Enfin, la crise du textile mettra fin définitivement à cette
étrange tranche de vie.
Les femmes tiennent une place à part dans ce témoignage.
En effet, elles ont toujours été les gardiennes sacrées de la mémoire : mémoire
du foyer, des traditions familiales, de la cuisine orientale et, pour les plus
vieilles, mémoire du génocide.
Si, à Vienne et dans le reste de la diaspora
arménienne en France et aux quatre coins du monde, la deuxième génération a
voulu s’intégrer, quitte à perdre une partie de son identité, la troisième
génération a repris le flambeau surtout pour obtenir avec un succès inégal la
reconnaissance du premier génocide du XXe siècle.
Christophe Chiclet