Note de lecture parue dans le n°49
La Méditerranée des Juifs, Sous la direction de Paul Balta, Catherine Dana et Régine Dhoquois-Cohen L'Harmattan, coll. "Cahiers de Confluences", 310 pages, 28euros, Novembre 2003 |
Il est difficile de trouver dans les meilleurs atlas une
carte de la Méditerranée pour elle-même. Elle est au moins divisée en deux,
entre nord et sud, entre rives chrétiennes et rives musulmanes. Oubliée la mare
de Platon autour de laquelle coassaient les grenouilles grecques. Oubliée la
mer, artère vitale de l’empire romain, la mer du milieu. C’est sans compter avec
les communautés juives qui pendant au moins deux millénaires ont maintenu des
contacts fructueux, parfois fabuleux (qu’on pense à la Kabbale, à la médecine)
entre toutes les rives de la Méditerranée. La Méditerranée a accueilli la
première grande diaspora juive.
N’oublions jamais que le monde musulman a été pendant un millénaire plus
tolérant dans l’ensemble que les nations chrétiennes. Rien de comparable, en
dépit des tendances répressives de la dynastie des Almohades au XII° siècle en
Espagne, aux pogroms qui ont accompagné la première croisade au XI°siècle, aux
mesures anti-juives prises dans les royaumes de France et d’Angleterre autour de
1300, et surtout à la Catastrophe de 1492, l’expulsion des juifs d’Espagne qui a
été suivie par celle des juifs du Portugal. La majorité des réfugiés espagnols a
trouvé refuge dans l’Empire ottoman fraîchement créé donnant ainsi naissance aux
communautés qu’on appelle sépharades.
Pendant ce temps les très petites et très anciennes communautés juives d’Italie
survivaient en dépit des interdictions professionnelles, de la création
officielle des ghettos au XVI°siècle qui se termina cependant sur l’étonnant
épisode des juifs de Livourne. Les juifs du pape continuaient à être protégés
par les pontifes successifs à Rome comme à Carpentras…
Ce livre brillant par son enracinement historique ne prétend pas à une synthèse
définitive, qui serait prématurée, même dans sa première partie consacrée aux
diasporas historiques. Beaucoup de zones d’obscurité subsistent. Le texte
liminaire de M. Abitbol («Les communautés des six rives») montre un rare esprit
de synthèse historique. Ses idées sont séminales. Il montre en particulier
l’importance du choix de l’occidentalisation par beaucoup de juifs de la
Méditerranée dès le XIX°siècle. Ce choix était compréhensible et légitime. Mais
il coupait les juifs de leurs racines judéo-arabes et de la masse de la
population musulmane.
La seconde partie de ce livre est consacrée aux événements qui ont suivi la
Seconde Guerre mondiale, en particulier les conséquences des mouvements
nationaux du monde arabe et de la création de l’Etat d’Israël. Il désigne de
véritables diasporas qui ont pratiquement détruit de très anciennes communautés
juives. Les confidences personnelles sont ici précieuses. Sont montrées
quelques-unes des contradictions israéliennes avec l’espoir qu’Israël traite
harmonieusement ses différentes communautés aussi bien sépharades qu’ashkénazes
et devienne enfin un pays méditerranéen à part entière.
Ce beau livre, toujours tragique, parfois douloureux, se termine sur l’appel
d’I. Yannakakis au souvenir du «cosmopolitisme» ancien, en annonçant peut-être
un nouveau ?
Guy Dhoquois