Note de lecture parue dans le N°45
|
Entendez-vous dans les montagnes… Maïssa Bey Récit, L’aube/Barzakh, 2002, 72 p. |
Des filles parlent de leur père. Filles d’instituteurs
algériens de langue française, dans l’école française, en Algérie coloniale. Ces
filles témoignent et écrivent. Un portrait du père, attentif, soucieux de
l’avenir heureux et libre de sa fille, une fille non pas savante, mais
instruite. Assia Djebar, Nina Hayat, Maïssa Bey, font l’éloge du père disparu.
Dans ce récit, Maïssa Bey a besoin d’un huis-clos de scène de théâtre (le wagon
d’un train) pour évoquer non seulement le père mais l’Algérie du père. Il y aura
donc la narratrice, Algérienne en exil en France, le voyageur, ancien appelé en
Algérie, et une jeune fille qui semble s’intéresser à une histoire qui n’est pas
exactement la sienne (son grand-père a été, lui aussi, instituteur en Algérie ;
il parle des «événements» de la guerre d’Algérie). Ce voyage en train, sa
lenteur, ses arrêts permettront à la parole de se libérer. On apprend, peu à
peu, le drame qui se raconte, pour la première fois. Retour de mémoire de
l’ancien appelé, questions de la jeune fille, réflexions de la narratrice : son
père, instituteur nationaliste algérien (il bénéficie de la nationalité
française, lui, comme le père de Nina Hayat, qu’on a désigné «Indigène musulman
algérien non naturalisé français», Maïssa Bey donne en annexe la reproduction de
la pièce à conviction) a été arrêté par l’armée française, interrogé, torturé,
assassiné. La narratrice peut enfin dire face au témoin-acteur de cette guerre,
le père aimé, courageux (honoré par l’Algérie indépendante) et sa douleur
d’enfant, de femme, d’Algérienne en exil politique. Les protagonistes de ce
fragment dramatique se séparent sans haine.
La leçon de Maïssa Bey dit que la parole de vérité peut libérer de la haine.
Leïla Sebbar