Note de lecture parue dans le N°32
| Traité du pois chiche Robert Bistolfi et Farouk Mardam-Bey Actes Sud, collection Sindbad,Paris, 1998, 221 pages, 178FF |
Vouloir rédiger un Traité du pois chiche paraît a priori une idée assez saugrenue.
Pourquoi pas, en effet, un recueil sur la lentille, une encyclopédie consacrée au
haricot ou un CD-Rom sur le piment rouge ? Et dailleurs, les sarcasmes un peu
ironiques nont pas épargné les auteurs lorsquils parlaient de leur projet de
travailler sur ce fameux pois «arrondi, déprimé et aplati sur les côtés qui
ressemble à une tête de bélier flanquée de ses cornes enroulées».
Mais pourtant, très vite, à la lecture de ce beau livre dont la mise en page est
enrichie des subtiles illustrations dues au crayon dOdile Alliet, on comprend que
Robert Bistolfi et Farouk Mardam Bey veulent nous emmener découvrir tout un monde en
sappuyant sur une évidente érudition quils dissimulent sous un style
distancié et plein dhumour. Depuis la recherche de lapparition du pois chiche
quelque part en Méditerranée orientale, ils le suivent dans ses voyages à travers le
temps et lespace qui lui ont ainsi donné ses multiples noms comme par
exemple : her-bak dans lEgypte pharaonique, channa en indien,
garbanzo en castillan, himmas en arabe, cece en italien, hiyoko-mame
en japonais, txitxirio en basque... Bref, parti de Méditerranée, on le retrouve
progressivement à peu près partout sur la planète avec une histoire assez mouvementée.
A certains moments, il simpose ainsi comme lingrédient majeur de potions
magiques aux vertus les plus diverses : ainsi pour Ishaq ibn Imrân (le grand
médecin bagdadien du Xe siècle) «il accroît le sang et fortifie le corps tout
entier». Pour Galien, Avicenne et quelques autres, il serait diurétique, calmant,
anti-rhumatismal, vermifuge entre autres vertus curatives. Et, bien entendu,
aphrodisiaque, comme le rapporte le botaniste arabe du XIIIe siècle Ibn al-Baytâr citant
Oribase (qui, au IVe siècle, sous lempereur Julien, rassembla les écrits des
anciens médecins). Et comme le disent très justement nos auteurs : «La
vérification empirique du bien-fondé des affirmations dOribase reste à la portée
de tout un chacun»...
Par la suite, ici ou là, son prestige décline au point de le retrouver comme symbole un
peu pataud des petits travers humains dans des proverbes qui, par exemple, expriment la
surdité «Avoir un pois chiche dans les oreilles», lagitation «Monter
et descendre comme des pois chiches dans la marmite», ou encore livrognerie «Etre
comme un pois chiche cuit»....
Et puis, ailleurs à dautres moments, il revient en force pour devenir
incontournable dans dinnombrables recettes de cuisine.
Ces recettes tiennent une place de choix dans louvrage. Répertoriées dans leurs
différentes dimensions (amuse-gueule, salades, soupes, entrées, plat principal, plat
sucré, pâtisserie...), elles sont décrites avec toute la précision nécessaire pour
les préparer et sont accompagnées de précieux commentaires sur leurs origines pour que
chacun puisse ainsi comprendre doù nous vient tel ou tel plat et ce quil peut
ou pouvait représenter en Tunisie, en Grèce, en Andalousie, à Marseille ou ailleurs.
On laura compris, ce Traité du pois chiche est un livre original, attachant et
très érudit qui, à partir dun petit légume jusque-là bien anodin, nous fait
vagabonder dans les riches tréfonds bigarrés de la culture méditerranéenne.
Jean-Paul Chagnollaud