Note de lecture parue dans le N°43

La déchirure chypriote.
Géopolitique d’une île divisée

Pierre Blanc

Paris, L’Harmattan, col. Histoire et Perspectives Méditerranéennes, 2000, 287 pages

Chypre, paradis pour plus de deux millions de touristes par an avec 350 jours de soleil à l’année, est aussi, avec l’Irlande, la seule île divisée en Europe. Sa capitale, Nicosie, est la dernière ville coupée en deux par un mur de la honte. Et cela se passe dans un pays qui frappe aux portes de l’Union Européenne.
Pierre Blanc est un nouveau venu dans la bibliographie chypriote. Pour un coup d’essai, il s’agit d’un coup de maître. L’auteur a un parcours assez inédit. En effet, au départ, il est ingénieur agronome. Mais il est aussi docteur en géopolitique de l’Université Paris viii Saint-Denis, professeur d’économie au Lycée de Dax et en charge des relations avec le Proche-Orient sur la question de l’enseignement agricole auprès du ministère français de l’Agriculture.
Son approche géopolitique de la tragédie chypriote est assez classique. Il part d’abord des acteurs locaux (Chypriotes grecs et turcs) puis élargit le cercle : les puissances régionales (Grèce, Turquie) puis les acteurs plus lointains (Royaume-Uni, Union Européenne, Etats-Unis, urss, Russie).
L’histoire de Chypre est encore trop mal connue dans l’espace francophone. Les livres sur ce sujet se comptent sur les doigts de la main. Voilà donc un ouvrage qui comblera en partie ce vide bibliographique. L’île d’Aphrodite paie sa situation de porte-avions naturel ancré en Méditerranée orientale, à une encablure de la Turquie, deux du Liban et de la Syrie, trois de la Grèce et quatre du Caucase. Grecque, romaine, byzantine, arabe, franque, vénitienne, ottomane, anglaise, elle aura vu nombre de conquérants, avant d’accéder à une indépendance non désirée en 1960. C’est ainsi que l’on peut y admirer des églises orthodoxes et des mosquées bâties dans un style gothique.
Chypre est hellénisée depuis trois millénaires. En 1571, elle devient ottomane. La Sublime Porte y installe des soldats et des fonctionnaires. Leurs descendants vont former la minorité chypriote turque d’aujourd’hui. En 1878, le jeu entre les Puissances transforme les destinées de l’île. L’Angleterre soutient la Turquie contre l’expansionnisme russe et obtient en échange la perle d’Aphrodite. Mais entre temps, la Grèce, la mère patrie de 80% des Chypriotes, est devenue indépendante. A partir de 1930, les Chypriotes grecs supportent de plus en plus mal le colonialisme britannique. Le 1er avril 1955, ils se lancent dans la lutte armée. Comme en Palestine et en Inde, Londres choisit de «diviser pour régner». Il monte alors la minorité turque contre la majorité grecque. Le reste est facile à deviner. Les premières violences intercommunautaires débutent en 1958.
Finalement, en 1960, le pouvoir colonial s’en va, non sans garder deux bases militaires souveraines. Les Grecs veulent leur rattachement à la Grèce, les Turcs veulent la division de l'île en deux et l’union de leur zone à la Turquie. Les deux communautés héritent de l’indépendance. Trois ans plus tard, l’île explose une première fois. En 1964, les Casques bleus débarquent. Ils sont toujours là. C’est la plus vieille mission militaire de l’onu dans le monde.
En 1974, l’armée turque envahit 37% de l’île et pratique l’épuration ethnique. Les Chypriotes turcs créent une République fantoche, dépendant totalement d’Ankara, non reconnue par la communauté internationale. Depuis, l’île vit coupée en deux.
Pierre Blanc raconte tout cela avec précision. Mais il fait plus. Il actualise le dossier. En effet, aujourd’hui, Chypre est candidate à l’adhésion à l’ue. Or, économiquement, la partie grecque, héritière de la légitimité de la République de 1960, est tout à fait apte à y entrer, d’autant plus qu’elle verserait au budget de Bruxelles, sans recevoir de subventions. Ce n’est pas le cas des autres candidats issus de l’Europe de l’Est. Mais certains membres de l’ue ne veulent pas froisser Ankara. Pourquoi ? Question de marchés.

Christophe Chiclet