Note de lecture parue dans le N°38
Srebrenica
1995, lété dune agonie Témoignages rassemblés par Hajra Catic L'esprit des Péninsules - Arte éditions - France Info, Paris, 2000, 352 pages, 140 FF |
Parmi toutes les atrocités perpétrées en Bosnie-Herzégovine de 1992 à 1995, le
martyre de Srebrenica est un des plus vastes massacres commis en Europe depuis la Seconde
Guerre mondiale. Sur quelques kilomètres carrés plus de 7.000 personnes ont péri entre
le 6 et le 14 juillet 1995. Soit presque l'équivalent de ce qui s'est passé à Chypre en
juillet-août 1974 ou au Kosovo de février 1998 à juin 1999. Bref, un concentré de
barbarie dans une jolie petite vallée de la Bosnie orientale.
Cette tuerie demeure exemplaire de la sauvagerie des guerres yougoslaves, commencées en
juin 1991 et toujours pas terminées, malgré les vains espoirs de l'otan, de l'onu et de
Washington. Elle est aussi exemplaire de l'aveuglement des Occidentaux. Ces derniers
avaient en effet décrété l'enclave "zone de sécurité", protégée par des
casques bleus. En l'occurrence une bande de bons à rien bataves.
L'énormité des exactions a motivé l'inculpation par le Tribunal Pénal International
sur la Yougoslavie (tpiy) de Radovan Karadzic et de Ratko Mladic. Le premier, psychiatre
fou se prenant pour un poète, était le chef politique des nationalistes serbes de
Bosnie. Le second, colonel quasi à la retraite avant 1991, a gagné ses étoiles de
général en trempant ses mains dans le sang de ses compatriotes. Aujourd'hui ces deux-là
sont toujours libres et la Sfor (les soldats de l'onu chargés du respect du protectorat
onusien) est "incapable" de leur mettre la main dessus.
Les termes de l'acte d'accusation contre ces deux personnages, dressé par le juge Riad,
stigmatisent "l'une des pages les plus noires de l'histoire de l'Humanité".
Si le terme d'"Humanité" revient dans ce livre avec tant d'insistance, c'est
que les 104 témoignages de rescapés rassemblés dans cet ouvrage par l'Association des
femmes de Srebrenica ne se rapportent pas au traumatisme d'un simple pays, mais à
l'irréductible part humaine qui subsiste, malgré tout, en chacun de nous.
L'affaire commence en 1992, lorsque les nationalistes de Belgrade, de Zagreb et de
Sarajevo décident de concert d'en finir avec la Yougoslavie. Sarajevo devient le point
focal de cette folie. Les médias internationaux en font leurs choux gras. Mais on oublie
les autres villes industrielles multiethniques de la Bosnie. Rapidement les hordes de
nationalistes de tous bords, venus des villages, fondent sur les cités. C'est la curée.
Enclaves serbes, croates et surtout bosniaques se multiplient. Les casques bleus finissent
par arriver comme les carabiniers : en retard. Rapidement, les habitants de Srebrenica
sont en danger de mort. Les soudards de Mladic se rapprochent. L'enclave est défendue par
des soldats bosniaques qui ne sont pas tous des anges. Bref, les civils risquent gros.
Mais au printemps 1993, le général français Morillon, un chrétien démocrate proche du
Vatican, vient sauver la ville en faisant rempart de son corps. Son initiative est mal vue
des grands. Il sera peu après rappelé à Paris.
Quant à l'enclave, elle gêne de plus en plus Milosevic qui perd du terrain en Croatie.
Il sait grâce à son téléphone rouge relié à Zagreb que les forces croates vont
reprendre les zones serbes de Croatie. Il envoie donc le feu vert à Mladic :
donnant-donnant. L'hallali est proche. Les casques bleus commencent à se faire tirer
comme des lapins. Ils demandent du secours à New York. Une fois, deux fois. Pas de
réponse, les diplomates réfléchissent, les Américains se frottent les mains. Clinton
n'attend que la faillite de l'onu et de l'ue pour intervenir. Srebrenica préfigure la
guerre du Kosovo et la nouvelle stratégie des Etats-Unis, seule puissance mondiale après
la fin de la guerre froide.
Les loups de Mladic et les brebis civiles de Srebrenica n'ont pas vraiment conscience
qu'ils sont les jouets des Grands. En embuscade, une "brigade internationale".
Malheureusement, le livre n'en parle pas. Il s'agit de 50 volontaires grecs, soldats
perdus d'une très incertaine orthodoxie religieuse. Pourtant c'est cette phalange qui a
bousculé les lignes de résistance bosniaque et est entrée la première dans la ville
martyre, plantant le drapeau bleu à la croix blanche sur la mosquée de la ville.
Ensuite ce fut l'horreur décrite par ces femmes. Retour aux violences ottomanes,
autrichiennes, nazies, crypto- titistes... L'Histoire recommence dans ces diables de
Balkans. C'est l'avantage de ce livre : de l'information brute, des témoignages
vérifiés et recoupés et en prime une chronologie des plus précises. Finalement, les
éditions "L'Esprit des Péninsules" font un travail de fond sur les Balkans. Un
témoignage tout simplement poignant et historique.
Christophe Chiclet