Note de lecture parue dans le N°33
| Islam et liberté, le
malentendu historique Mohamed Charfi Albin Michel, 1999 |
Concilier lIslam et les conceptions modernes du droit et de lEtat constitue
un enjeu crucial pour les Etats arabo-musulmans actuels ; mais cest là également
que résident leur fragilité et leur blocage. Tant que lidée même de démocratie
et de liberté naura pas été analysée, pensée selon des critères contemporains
et en regard de lévolution des autres sociétés, puis intégrée dans une
véritable réforme de lislam, le débat demeurera stérile, opposant de manière
récurrente démocrates et traditionalistes. Alors que le début du XXe siècle avait vu
lémergence de penseurs tels que Mohammed Abdou, Tahar Haddad, Kacem Amin, Ali
Abderrazak et bien dautres qui incitaient à une approche du religieux compatible
avec les sociétés modernes, la fin du siècle marque, notamment avec la montée des
fondamentalismes, une régression notoire quant à lindépendance de la loi par
rapport à la sharîa.
Dans cet essai clair et synthétique, articulé autour de quatre grandes questions
(lintégrisme, le droit, lEtat et léducation), Mohamed Charfi
(professeur émérite à la faculté des sciences juridiques de Tunis, ancien président
de la Ligue des droits de lhomme et ministre de lEducation et des Sciences de
1989 à 1994) propose une profonde révision de la pensée islamique en insistant sur deux
points fondamentaux qui conditionnent toute évolution démocratique : une relecture
critique de lhistoire et du droit musulmans et le rôle primordial de
léducation, qui a souvent été abandonnée à ceux qui ny ont vu quun
organe de propagande au lieu de la concevoir comme lélément clef du débat
démocratique. Lauteur étudie minutieusement les versets coraniques et des
éléments de la sunna prophétique pour en déduire que «lislam est
dabord une religion, non une politique, une question de conscience et non
dappartenance, un acte de foi et non de force». Il montre également, à
travers des faits historiques nombreux, que lempire islamique fut essentiellement
une uvre profane, non religieuse. Il invite les musulmans à rompre avec
lidéologie intégriste pour revisiter les idées des mutazilites, celles
dAverroès et des rationalistes, ou encore celles des réformateurs du début du
siècle, car ces théories, en incitant à la réflexion critique, peuvent permettre aux
musulmans de ce début de deuxième millénaire de concilier islam et modernité, islam et
liberté.
Abderrahim Lamchichi