Note de lecture parue dans le N°32
| Migrations marocaines
en Europe Le paradoxe des itinéraires Zoubir Chattou Editions L'Harmatttan (coll. Histoire et perspectives méditerranéennes), Paris, 1998 |
Docteur en anthropologie de lEhess, enseignant-chercheur à lEcole
Nationale dAgriculture de Meknès au Maroc, lauteur propose, dans cet ouvrage
fort intéressant, une «socio-anthropologie» des migrants marocains installés en
France, en Espagne et aux Pays-Bas. A partir denquêtes (entretiens, statistiques,
recueil dhistoires familiales ou récits de vie de migrants, observation
participante) menées essentiellement dans le Nord-Est marocain (région de Berkane chez
les Beni Iznacen, communauté qui a la particularité de connaître des flux migratoires
depuis plusieurs générations, dêtre à la fois terre daccueil des migrants
de lintérieur du Maroc et zone démigration vers lEurope), mais aussi
au cur des banlieues en Europe, lauteur sattache à considérer leurs
choix et leurs projets migratoires, à comprendre leurs itinéraires depuis les régions
de départ jusquen Europe.
Son mérite est de montrer que les migrations vers lEurope ne constituent pas un
fait restreint aux régions étudiées mais le prolongement de multiples processus de migrations
internes accentués par la prolétarisation, la précarité, la rupture du relatif
équilibre antérieur, la pression démographique, lexode rural, lémergence
de centres urbains où lon constate des survivances tribales ou rurales et un
contrôle social important. Paysans pauvres ou bergers partis du village, les hommes se
font embaucher comme ouvriers agricoles ou manuvres dans le bâtiment. Mais, compte
tenu des salaires dérisoires quils perçoivent, de leur instabilité matrimoniale
et de leurs conditions de vie, notamment de logement, souvent très déplorables, ils
cherchent ensuite à gagner lautre rive de la Méditerranée. Il faut lire, à ce
sujet, les paragraphes édifiants consacrés au «Récit de vie dun migrant - cas El
Hadi» (p. 84 à 93), ou encore : «Lenfance de MHamed» (p. 148 à 159) et
surtout le chapitre 1 de la troisième partie : «Récits de vie - de Zaïd et de Rabah -
ou le paradoxe des itinéraires migratoires» (p. 165 à 206). Cest dire à quel
point ainsi que lont montré les travaux pionniers dAbdelmalek Sayad
(Lire La double absence. Des illusions de lémigré aux souffrances de
limmigré, préfacé par Pierre Bourdieu et qui vient de paraître dans la
collection Liber aux Editions du Seuil) lémigration et limmigration
sont deux phénomènes indissociables.
En outre Zoubir Chattou montre que limmigration marocaine en Europe est aussi
lune des plus variées sociologiquement ; elle est constituée majoritairement
dindividus très pauvres dont lespoir de sen sortir conduit
parfois au sacrifice de leur vie , mais aussi de ceux, issus des classes moyennes,
qui aspirent à avoir un mode de vie moderne et libéré du contrôle social de la
famille ; il y a, enfin, les élites, originaires des grandes villes, qui sont
fortement diplômées. A la différence de leurs aînés, les nouveaux migrants marocains
sont souvent plus instruits, plus qualifiés, plus informés. Attirés par les
perspectives dépanouissement individuel, ils rêvent de partir pour
senrichir, mais aussi pour participer de plain-pied à des sociétés européennes,
reconstruites dans leur imaginaire comme un Eldorado, univers idéal où priment
le droit et la liberté. Tout en rappelant la diversité et lévolution de
lémigration marocaine à létranger, lauteur sattache plus
particulièrement aux trajectoires de ceux qui sont issus des milieux les plus déracinés
et les plus pauvres. Pour certains dentre eux, limmigration est plutôt vécue
comme un «déclassement social», une terrible humiliation par rapport à leur situation
antérieure.
A lopposé de toute idéalisation, lauteur montre que de plus en plus de
migrants expriment ouvertement leur déception à légard de la situation difficile
faite aux immigrés en Europe ; certains font même le voyage du retour et envisagent leur
avenir au Maroc. Même si, pour la majorité des personnes concernées, la migration
nest pas du tout envisagée dans loptique du retour. Pour des raisons
évidentes liées à leur désir démancipation ou à la perte des habitudes et du
mode de vie au pays, des femmes et des enfants refusent de rentrer définitivement au
pays. Dautres aspirent à devenir de véritables acteurs du développement local. Et
pour peu que les autorités locales leur facilitent la tâche ce qui, hélas, est
loin dêtre le cas , ils sont susceptibles dimpulser une dynamique chez
les jeunes «laissés-pour-compte» de la société marocaine. La reconstruction de
litinéraire du migrant marocain à laquelle lauteur sest
attaché dans cet ouvrage avec bonheur permet de mieux comprendre en quoi celui-ci
nest pas un individu passif, mais un acteur qui a manifesté son intelligence, une
dynamique adaptative et une certaine indépendance. Sa connaissance intime de son milieu
dorigine et des logiques migratoires font de lui un partenaire de tout premier ordre
pour promouvoir le développement local. Zoubir Chattou a bien raison dinsister sur
le fait que mieux le migrant est intégré dans le pays daccueil, mieux il est
considéré dans la société locale et plus il peut y être acteur de changements.
Contrairement à une idée reçue, les migrants exclus dans la société daccueil
sont souvent aussi ceux qui rompent les liens avec leur famille et avec la société
dorigine. Aussi nest-il pas exagéré daffirmer que les espoirs de
développement des sociétés pourvoyeuses démigration comme le Maroc et par
conséquent le ralentissement des flux migratoires sont probablement conditionnés
par une meilleure intégration des migrants déjà installés dans les pays européens.
Autre mérite de cet ouvrage, lanalyse comparative menée dans trois pays européens
France, Pays-Bas, Espagne savère fort riche denseignements. Les
expériences migratoires diffèrent sensiblement dun pays à lautre. En effet,
comme le remarque lauteur, la Hollande et la France, pays dimmigration plus
anciens, ont toutes deux développé des politiques dintégration des migrants.
Néanmoins, en Hollande, deux différences notables sont à souligner : dabord, il y
existe une politique daccès au logement qui a favorisé une mixité des populations
et évité la création de quartiers où sont concentrées la misère et lexclusion.
Dautre part, les migrants y ont le droit de vote aux élections locales ; ils
considèrent ce droit comme prestigieux et beaucoup souhaitent sen montrer dignes.
En raison dun Etat-Providence très généreux et dune politique
dintégration novatrice privilégiant le social, léducation et la
citoyenneté, les Pays-Bas sont donc estimés plus que les autres. Ce qui ne signifie
pourtant pas absence de problèmes. Au contraire, la communauté marocaine, une des plus
représentées numériquement avec la communauté turque, est lune des plus
exposées au chômage. De plus, la politique publique dimmigration néerlandaise
nest pas toujours bien comprise par une partie des Marocains en particulier
certains ruraux dépourvus de repères concernant la modernité urbaine et pédagogique ou
déroutés par ceux-ci, habitués par exemple à une éducation traditionnelle très
rigoureuse. De son côté, la France est considérée comme plus familière par les
Marocains, en raison de la langue, mais aussi des réseaux communautaires existant de
longue date. Même si les dispositifs législatifs à légard des immigrés y sont
de plus en plus restrictifs, même si les discriminations à lembauche et au
logement y persistent, même si lextrême droite sy est fortement développée
et si les banlieues y ont mauvaise réputation, les immigrés marocains régulièrement
installés y ont globalement acquis des droits précieux et développé des réseaux de
solidarité. En revanche, lEspagne pays dimmigration relativement plus
récent connaît des difficultés à formuler une vraie politique
dintégration.
Il faut absolument lire ce livre intelligent et très documenté qui compose également
une fresque vivante rendant familières les histoires de vie des migrants marocains ainsi
que leurs trajectoires, leurs motivations, leurs déceptions, leurs souffrances, leurs
blessures internes mais aussi leurs espoirs et leurs rêves.
Abderrahim Lamchichi