Note de lecture parue dans le N°36
La
paix du monde Jean Cot Castells éditions, Paris, 2000, 96 pages |
Partant du postulat fondamental selon lequel la guerre n'est pas "inscrite
dans les gènes de l'humanité", l'auteur entend reprendre à la racine
l'incontournable et plus que jamais dramatique débat sur la guerre et la paix, à un
moment où l'Europe avec la guerre contre la Serbie vient de connaître sa première
guerre depuis 1945. Non sans audace, Jean Cot s'en prend au mythe Clausewitz, le grand
théoricien de la guerre considérée comme "consubstantielle à la politique"
en rejoignant Raymond Aron - et d'autres - pour considérer le général prussien et son
livre De la guerre comme un dangereux". Car "la
guerre inter ou intraétatique n'est pas une fatalité mais un mode aberrant de
résolution de tensions existantes et inévitables"
Puis s'appuyant sur Mars ou la guerre jugée d'Alain, il en retient une idée
cruciale : "Si la masse des citoyens n'exerce pas une pression continue et
fortement orientée contre la préparation à la guerre et contre l'idée même de la
guerre, la guerre s'organisera d'elle-même" (Alain, Mars ou la guerre
jugée, "Propos 28 : De la frivolité", Gallimard, Paris, 1995, p.108),
anticipant ainsi le rôle central de la société civile internationale pour imposer la
paix
Mais pour dépasser l'impossible dialogue entre ces deux courants de pensée sur la
guerre, le général Cot choisit Emmanuel Kant et sa paix perpétuelle comme "utopie
réaliste". "Nous devons agir comme si cette chose [la paix]
existait, qui peut-être n'existe pas, en uvrant à sa fondation", a
écrit le philosophe allemand à la fin du XVIIIe siècle (Emmanuel Kant, Métaphysique
des murs. Doctrine du droit, GF Flammarion, Paris). Et l'auteur reprend à son
compte une conception de la paix par le droit. On regrettera seulement qu'il n'ait pas
analysé l'évolution de la culture de paix intégrant depuis Hiroshima le facteur
nucléaire
À partir de ces prémisses, l'auteur aborde les problèmes concrets posés pour l'avenir
de la paix en Europe et dans le monde. Sa critique de la politique américaine post-guerre
froide est percutante. Le bilan de l'intervention américaine en Irak est sans appel.
Celui de la politique des États-Unis en ex-Yougoslavie ne l'est pas moins. Il juge ainsi
la guerre pour le Kosovo : "Certes, les Albanais kosovars sont rentrés d'exil,
mais le résultat politique global est exactement à l'inverse du but politique
initialement affiché : le fossé entre Kosovars albanais et Serbes est définitif, alors
qu'il pouvait encore être comblé avant la guerre de l'otan. Il n'y aura pas
"d'autonomie substantielle" du Kosovo, mais bien une indépendance dont on
mesure encore mal les conséquences. Le spectre d'une Grande Albanie se rapproche et le
risque correspondant d'une déflagration sans commune mesure avec celles qu'on a
enregistrées dans les Balkans depuis 1991".
De cet ensemble l'auteur tire logiquement deux conclusions. La première porte sur l'otan
refondée à l'occasion de cette guerre en avril 1999 : La réflexion devrait
pourtant s'imposer à nous sur l'utilité d'une Alliance qui ne répond plus à nos
intérêts et s'éloigne aussi délibérément des principes de la charte de l'onu".
La seconde porte sur le rapport États-Unis/onu : "Les États-Unis ne veulent pas
d'une onu qui pourrait entraver en quoi que ce soit leur liberté d'action".
À ce moment, la réflexion se porte tout naturellement sur l'avenir de l'onu et sur la
force du droit. "Comment l'onu pourrait-elle être plus efficace que aujourd'hui
pour établir la paix dans le monde ?"
Ayant déjà réfléchi sur la question à travers deux rapports établis pour le
ministère de la Défense, l'auteur aborde plusieurs aspects de la nécessaire réforme
des Nations unies en posant d'abord la question de la composition et du rôle du Conseil
de sécurité, remettant même en cause le sacro-saint droit de veto
Surtout il propose de doter les Nations unies d'une autonomie militaire à partir de la
mise en place d'un "Comité militaire consultatif" qui se substituerait au
mort-né "Comité des chefs d'état-major" prévu par la Charte, projet auquel
s'opposent les États-Unis. Mais à côté de ce renforcement militaire, l'auteur évoque
- mais insuffisamment - la nécessaire dimension politique que doit être la
démocratisation citoyenne de l'onu. Mais la conclusion est nette : "Il faut que
l'onu vive parce qu'elle est la chance de la paix par le droit".
Ce livre paraît d'autant plus opportun qu'à l'occasion du Millénium de lonu, Kofi
Annan, sponsorisé en son temps comme secrétaire général par les États-Unis, s'incline
devant la logique du monde unipolaire en invitant explicitement les États-Unis à prendre
résolument en main la direction des opérations militaires pour "sauver le monde".
Ce faisant, Kofi Annan ne prend pas en compte le résultat tragique d'une décennie de
guerres "humanitaires" faites pour "arrêter la guerre"
et guidées par les États-Unis, mais qui ont contribué en même temps à annuler
précisément le rôle des Nations unies. Que dit ou propose Kofi Annan pour faire avancer
l'idée d'une force d'interposition onu pour protéger les Palestiniens ? Plutôt que de
jouer au "petit soldat" et d'aider à la relégitimation de la guerre,
Kofi Annan devrait plutôt se préoccuper des principes mêmes de l'Organisation qu'il
représente et s'inspirer des leçons du vrai soldat qu'est le général Cot
Face à cette démission, Jean Cot considère que l'Europe unie a un rôle déterminant à
jouer pour changer le cours - américain et guerrier - des choses. Mais cela suppose une
interrogation sur la notion et la spécificité de la politique de sécurité de l'Europe
de demain
Rien aujourd'hui ne laisse augurer en Europe une évolution favorable aux
objectifs proclamés dans le livre, tant pour ce qui concerne le rapport à l'otan que -
et c'est lié - le rapport à l'onu
Finalement, l'auteur invoque ainsi l'esprit de Fernand Braudel : "Par quel
jugement définitif de l'histoire le Bassin méditerranéen cesserait-il d'être Mare
Nostrum pour devenir américain ?"
Bernard Ravenel