Note de lecture parue dans le n°47
La nostra Africa Angelo Del Boca Vicenza, Neri Pozza Editore, 2003, 431 p., 19,50 euros |
Ce récent livre d’Angelo Del Boca, ancien résistant,
journaliste (notamment en Algérie pendant la guerre de 1954-1962), voyageur, et
grand historien du colonialisme italien, se présente comme une belle anthologie
recueillant 53 textes de décideurs, militaires, missionnaires, scientifiques et
explorateurs italiens des XIXe et XXe siècles, rangés par ordre chronologique
des conquêtes. L’anthologie proprement dite est précédée, en guise de
présentation, par une introduction de 38 pages qui est, à elle seule, une
pénétrante synthèse sur l’aventure italienne en Afrique. Dommage que ce texte ne
soit pas assorti d’une carte et qu’il manque au livre un index des noms propres.
Ce sera à peu près la seule critique que cette recension fera à un livre qui,
au-delà de l’aventure coloniale, est un plus ample rappel de la fascination
qu’exerça l’Afrique orientale sur les Italiens : ce n’est ni un livre de
nostalgie coloniale ni une entreprise de justification. Au contraire : Del Boca
est de ceux qui ne craignirent pas d’asséner à l’establishment italien des
vérités qui n’étaient pas bonnes à dire quand la norme officielle disait,
voulait croire et faire croire que le colonialisme italien était «diverso» :
différent, plus humain, davantage à l’écoute des civilisations d’Outre-Méditerranée.
S’il y eut bien l’université fasciste de Rhodes et d’autres institutions allant
dans le même sens, ce fut à vrai dire surtout dans un objectif de propagande.
Del Boca le sait bien, qui fut, jusqu’à tout récemment, l’objet de la vindicte
des chantres de l’Afrique italienne pour avoir montré, preuves à l’appui, le
fonctionnement des camps de concentration en Libye et mis en évidence sans aucun
doute possible, dans un livre magnifique (I gas di Mussolini) l’utilisation
systématique des gaz par les civilisateurs italiens durant la sanglante conquête
de l’Ethiopie en 1935.
Le colonialisme italien fut à la fois fort différent et fort semblable aux
autres colonialismes. Semblable parce qu’il fut mis en mouvement par cette soif
de savoir qui caractérisa en Europe le XIXe siècle, et qui fut si souvent
corrélée à la soif de pouvoir. Maîtres d’œuvre, la revue L’Esploratore, fondée
par Manfredo Camperio et la société de géographie italienne, sans compter
l’appui apporté par les milieux du jeune capitalisme italien – la société
maritime Rubattino, la firme Ansaldo, et plus largement des cercles lombards,
piémontais et gênois : les auteurs des textes présentés sont pour plus des trois
quarts nés entre Rome et les Alpes ; 13% seulement viennent de la moitié
méridionale de l’Italie, Rome comprise, le restant étant né à l’étranger ou sans
lieu de naissance indiqué.
Comme dans les autres cas de colonialisme, la volonté de connaissance
scientifique fut souvent – pas toujours – intriquée avec des préoccupations
stratégiques et politiques préparant l’imperium. Comme en France ou en Grande-
Bretagne, il y eut certes des scientifiques et des explorateurs intègres et
respectueux du droit des gens. Mais pour ceux-là (Ruffillo Perini et Rosalia
Pinavia en Erythrée, Ugo Ferrandi l’anti-esclavagiste en Somalie, Carlo Piaggia,
le dénonciateur de la brutale avidité coloniale en Éthiopie), combien de gens
pour qui la force crue et sans complexes était un mode de gestion de leur
quotidien africain, comme Ettore Formento en Ethiopie ou, plus connu, Vittorio
Bottego en Somalie, et tant d’autres, certes dans la phase conquérante impulsée
par le fascisme, mais aussi bien avant le fascisme.
Le colonialisme italien fut spécifique en cela, d’abord, qu’il fut un tard-venu.
Comme l’allemand, il ne fut mis en branle que bien après la constitution de l’Etat-nation,
et, comme l’allemand, il se contenta des miettes qu’avaient laissées la
Grande-Bretagne et la France après le découpage des gros morceaux du gâteau
africain. Il fut aussi davantage qu’ailleurs – qu’en France en tout cas –
impliqué dans le nationalisme : alors que, en France, la droite maurrassienne
bouda, voire dénonça l’entreprise coloniale, une figure de proue du nationalisme
italien comme Enrico Corradini fut au premier rang des instigateurs de la
conquête de la Tripolitaine en 1911. Plus qu’ailleurs, peut-être, les défaites
militaires en terrain colonial – Dogali en 1887, et surtout Adoua en 1896 –
furent ressenties comme des désastres nationaux. Jamais la contemplation de
ruines romaines en Afrique du Nord n’amena les Français à autant fantasmer sur
le génie de Rome que celles de Leptis Magna. Et Mussolini, quant à lui, vit en
l’explorateur baron Raimondo Franchetti le modèle du nouvel Italien, audacieux
et sans complexes.
L’implication nationaliste revêtit plus que nulle part ailleurs les atours de la
fascination lyrique pour les terres lointaines. En témoigne l’extraordinaire
campagne de presse («je ne vis jamais plus merveilleuse terre au monde», du même
Corradini parlant de la Tripolitaine) qui servit à acclimater dans l’opinion ce
fantasme de «la nostra terra promessa» (notre terre promise), pour reprendre le
titre d’un livre de Giuseppe Piazza paru en 1911. En témoignent aussi les
délires ultérieurs sur l’Éthiopie, «nouvelle Californie».
C’est que, à l’instar de la société britannique qui exporta des millions
d’hommes outre-mer, le pouvoir italien voulut faire servir les terres promises à
la solution des questions sociales italiennes. Mais moins encore que chez les
Britanniques, l’entreprise ne réussit vraiment : les Anglo-Saxons peuplèrent
surtout une non-colonie – les Etats-Unis – et les Italiens s’expatrièrent mille
fois plus en Amérique et en Europe qu’en colonies italiennes. Pourtant, le thème
de la «nation prolétaire» fut rémanent, de Crispi à Mussolini, comme l’illustre
ce titre révélateur de Giovanni Pascoli, au moment de la mise en branle de
l’entreprise tripolitaine : La grande proletaria si e mossa (la grande
prolétaire s’est mise en mouvement). Or, les terres conquises n’étaient pas des
jardins d’Eden et elles n’accueillirent jamais, au total, plus de quelques
milliers de colons agricoles.
Dans le livre d’Angelo Del Boca, il n’est pas possible de résumer les extraits
cités tant ils sont riches et variés. On retiendra tout au plus quelques thèmes
: celui des voyages richement dotés de la duchesse d’Aoste, Elena di Francia,
posant fusil à la main au flanc d’un zébu mort – sa «victime quotidienne» ; à
l’inverse, celui des explorateurs isolés et sans moyens comme le Piémontais
Augusto Franzoj. Ou encore l’image choc de l’hippopotame occis par Bottego, qui
empêcha son escorte de mourir de faim. Il y a l’évocation, fréquente, de ces
explorateurs retenus prisonniers, ou bien blessés ou tués dans leur voyage, et
que des collègues partis sur leurs traces tentent de retrouver, et, s’il y a
lieu, de ramener leurs dépouilles : Bottego fut tué, Chiarini fut tué, le baron
Antinori fut blessé, Antonio Cecchi fut fait prisonnier en 1876 et il ne
retrouva la liberté que grâce à l’expédition montée par Gustavo Bianchi en 1881
avec l’appui d’un chef éthiopien, le ras Adal. La rencontre entre Cecchi et
Bianchi sur le fleuve Abbai fut à la hauteur, à l’italienne, de la rencontre
Stanley-Livingstone et elle fit rêver des générations entières d’Italiens.
On retiendra aussi les scènes de genre : l’érection de la tente dans le désert
éthiopien (Guelfo Civinini), le joli tableau des femmes de Massaua (Giuseppe
Sapeto), mais aussi l’évocation des mutations urbanistiques d’Addis Abeba sous
Menelik (Lincoln de Castro), sans compter les picaresques traversées de
l’Ethiopie par les camionneurs italiens (Tommaso Besozzi) ; ou, pour terminer,
la triste condition des «insabbiati» (les ensablés), les Italiens demeurés
précairement en Afrique ou ceux ayant rejoint la mère-patrie dans le dénuement
(Angelo Del Boca). Mais, pour le présent, il faudrait y ajouter toutes ces
descriptions des bandes armées en Somalie, de l’avant-dernier siècle jusqu’à
l’évocation douloureuse des «baby killers» dans le récent «enfer de Mogadiscio»,
qui mâchent le qat pour tromper leur faim au sein de leurs bandes d’enfants
assassins (Giovani Porzio). On n’en finirait pas d’énumérer tout ce qui, dans
cette anthologie, donne à comprendre et à réfléchir.
Voici un livre que devraient lire tous les gens désireux de connaître l’aventure
européenne par-delà la Méditerranée. A commencer par les Français qui, entre
autres, pour la phase coloniale de l’histoire, peinent à se dégager des
engluements narcissistes de leur nombrilisme ordinaire.
Gilbert Meynier