Note de lecture parue dans le N°33
| Kosovo, Naissance dune lutte armée, UCK Patrick Denaud, Valérie Pras LHarmattan, Paris, 1999 |
Passions albanaises De Bérisha au Kosovo Pierre Cabanes, Bruno Cabanes Ed. Odile Jacob, Paris, 1999 |
Quelques semaines avant les massacres au Kosovo, deux livres éclairant le sujet
étaient publiés en France, lun sur larmée de libération du Kosovo,
lautre sur lAlbanie et le Kosovo contemporains.
Le premier des deux ouvrages est le plus étrange. Deux journalistes, Patrick Denaud et
Valérie Pras, ont conduit de longs entretiens avec Bardhyl Mahmuti au printemps et à
lautomne 1998. Ils en ont tiré: «Kosovo. Naissance dune lutte armée. uck.
Entretiens avec Bardhyl Mahmuti, représentant politique de larmée de libération
du Kosovo». Cest bien évidemment un livre partisan, un ouvrage de propagande.
Bardhyl Mahmuti y est donc présenté à son avantage.
Mais qui est réellement ce chef de luck paraissant si posé ? Ce nest pas un
Kosovar. Cest un Macédonien de la minorité albanaise locale, né en 1960 à
Tetovo. Son père avait déjà été arrêté pour avoir manifesté son soutien aux
Kosovars en 1968. En 1980, Bardhyl Mahmuti part au Kosovo, sinscrit à la faculté
de mathématiques de luniversité de Prishtina, foyer du nationalisme albanais. Au
printemps 1981, il participe aux manifestations réclamant la création dune
République du Kosovo, au sein de la Fédération yougoslave. Arrêté, il est lourdement
condamné. Incarcéré en Serbie, il nest libéré quen 1987. Dès sa sortie,
il adhère à un petit groupe clandestin marxiste-léniniste, adepte du régime stalinien
de lAlbanie voisine : le lrpk (Mouve-ment pour la République Populaire du Kosovo).
Craignant pour sa vie, il senfuit en Suisse et sinscrit en sciences politiques
à luniversité de Lausanne. En 1997, il y soutient une thèse: «La question du
Kosovo, la construction sociale dune revendication nationale».
Cadre important du lpk (Mouve-ment populaire du Kosovo), héritier du lrpk , il est nommé
porte-parole du lpk pour la Suisse. Le 13 août 1998, après la première offensive
militaire de luck sur le terrain, il est un des six dirigeants du comité politique
de luck, spécialement chargé du travail dagitation parmi les
albano-macédoniens de Suisse. Il milite donc ouvertement pour le partage de la Macédoine
et la création dune grande Albanie, au risque de finir de faire complètement
exploser le cône sud des Balkans. Fin 1998, il apparaît comme lun des
«diplomates» de luck, en contact régulier avec les Américains. Mais au début de
1999, il perd du pouvoir au sein de la direction de luck et ne participe donc pas
aux conférences de Rambouillet et de Kléber, même sil est présent à quelques
encablures.
Ces entretiens napportent pas de réelles informations aux quelques rares
spécialistes de la question. En revanche, pour un public plus large, cest une bonne
présentation des positions dun des belligérants.
Luck apparaît comme un mouvement nécessaire pour combattre les autorités serbes,
après léchec prévisible de la résistance passive. Un mouvement soutenu par
lensemble de la société albanaise. Bref, dauthentiques résistants à
limage des gaullistes en France durant la Seconde Guerre mondiale. La réalité est
moins idyllique. Luck est le seul mouvement de guérilla au monde à mélanger trois
aspects: le marxisme-léninisme, le nationalisme et le clanisme. Tout cela nest
guère favorable au développement dun climat démocratique. Contrairement aux
affirmations de Bardhyl Mahmuti, luck sen est prise à des civils. Les
premiers civils assassinés étaient des Albanais travaillant pour larmée serbe.
Mais, ensuite, elle a tué des Tziganes, des Gorancis (Macédoniens islamisés) et des
paysans serbes. Ces derniers avaient le simple tort de ne pas être albanais. Par ailleurs
luck nest pas avare du sang de ses hommes. Des jeunes gens venus du Kosovo et
de la diaspora ont été jetés au front sans entraînement. Mais comme le veut le
système clanique albanais, chaque homme tué doit être vengé par sa famille. Ainsi,
luck bénéficie de la solidarité des clans et peut donc recruter sans problème.
Enfin, au printemps dernier, quand luck libérait des villages, elle interdisait
tous les partis politiques kosovars. A lautomne, elle a aussi arrêté des cadres
locaux de la ldk (Ligue Démocratique du Kosovo), des pacifistes fidèles au président
élu, Ibrahim Rugova. Ce dernier est régulièrement traîné dans la boue par les
journaux qui soutiennent luck. Essayant de façon pathétique de sauver des vies
humaines, même au prix dhumiliations, Ibrahim Rugova est aujourdhui traité
de «Pétain albanais».
On peut légitimement se poser la question de la responsabilité de luck dans le
drame actuel. Depuis des années, Ibrahim Rugova répète quune guérilla nest
pas viable au Kosovo. La boucherie en cours tend à lui donner raison.
Utilisant la dialectique marxiste qui veut que la répression ne fait que renforcer le
camp de la révolution, luck a multiplié les provocations. Le 13 octobre dernier,
un cessez-le-feu était signé entre Slobodan Milosévic, le dictateur de Belgrade, et
lémissaire américain Richard Holbrooke. Larmée quittait alors le Kosovo et,
aussitôt, luck sinstallait dans les positions abandonnées, continuant les
coups de main en violation du cessez-le-feu. Les dirigeants de Belgrade nattendaient
que cela pour passer à la contre-offensive. Une partie de luck a été écrasée,
des dizaines de milliers de réfugiés sont ballottés aux frontières, des civils
kosovars et serbes périssent sous les bombes. A terme, le Kosovo risque dêtre
partagé. Les régions les plus pauvres seront laissées à des Kosovars paupérisés dans
de nouvelles réserves dIndiens.
Ce livre est donc à lire entre les lignes. Il sagit plus de le décrypter que de le
prendre pour argent comptant.
Le second ouvrage est aussi écrit à plusieurs mains. Pierre et Bruno Cabanes (père
et fils) publient Passions albanaises. De Bérisha au Kosovo. Pierre Cabanes est
professeur émérite dhistoire antique à luniversité Paris X-Nanterre.
Depuis vingt-cinq ans, il voyage en Albanie, où il dirige la mission archéologique et
épigraphique française. Bruno Cabanes est, lui, professeur dhistoire à Angers.
Fins connaisseurs du pays, les deux auteurs offrent une analyse de la complexité de la
société albanaise. Bien souvent, ils démontent avec plaisir les stéréotypes et les
clichés occidentaux sur ce petit pays méconnu.
Ils décortiquent la création de lEtat, la violence de la dictature communisme et
le nationalisme albanais. Les Cabanes se plongent aussi dans ce que lon appelle «la
question albanaise», cest-à-dire lexistence dAlbanais dans les pays
voisins: Macédoine, Serbie, Monténégro, Grèce. Cest cette «question albanaise»
qui rebondit avec la guerre au Kosovo et les frappes de lotan.
Et les auteurs de conclure assez justement : «Les questions sont multiples: celle que
pose lavenir politique et institutionnel de la région est assurément importante,
mais le problème économique est plus grave encore, surtout en présence dune
croissance démographique toujours aussi forte. Face à ces réalités matérielles très
concrètes, la querelle historique sur le droit du premier occupant, et les oppositions
religieuses, qui enveniment les relations interethniques, peuvent apparaître plus
secondaires, mais cest sans compter avec la force des rancoeurs et
laveuglement des esprits.»
Christophe Chiclet