Note de lecture parue dans le N°39
Le Béhémot Guy Dhoquois Editions L'Harmatttan, Paris, 2000, 370 pages, 190 F |
Cette étude interdisciplinaire nest quhistoire, mais selon lauteur
rien néchappe à lhistoire. Spécialiste de la réflexion sur
lhistoire, fasciné par les fondements, il insiste sur les mythes, le monothéisme
juif, la pensée grecque, en dehors dincursions dans lIran, lInde, la
Chine classiques. Il voit les mythes se prolonger dans la tragédie jusquà
Shakespeare, particulièrement invoqué, et Goethe. Il voit la synthèse chrétienne entre
judaïsme et christianisme se développer philosophiquement jusquà Hegel, non sans
difficultés. Il met en valeur la diversité des pensées, principalement dans les
Lumières, fondamentales, dont il attribue la paternité à lAngleterre. Marx est
partiellement le couronnement, essentiellement pour sa théorie des modes de production.
Louvrage se termine sur les aliénations, la liberté et les libertés, le Doute,
sous diverses formes, concept clé.
Ce qui frappe dabord le lecteur, cest le foisonnement, à limage d
une immense brocante ou de lancien musée du Caire. Ensuite, cest le style qui
le séduit. Il sattend à lhabituel ennui suscité si souvent par la
littérature grise et il se retrouve porté par la passion de lauteur -car ce
nest pas la moindre qualité de ce livre que cette présence presque physique de Guy
Dhoquois se débattant avec lHistoire en être pensant et en pédagogue. Le lecteur
cultivé se fraye plus ou moins facilement un chemin entre la multiplicité des
références. Le lecteur plus spécialisé se sent un peu frustré par limmensité
de ses carences, mais sen accommode et devrait sen enrichir.
Et puis, il y a le fond : pour le comprendre il faut se débarrasser de tout préjugé sur
la philosophie ou la sociologie de lhistoire, sur limpossibilité de la
théorie de lHistoire, sur le mélange des genres. Lhypothèse qui sous-tend
louvrage est fondamentale : Tout est Histoire et le cur de lHistoire est
la duplicité, système de contradictions à linfini. Si lon nintègre
pas cette duplicité dans une réflexion sur lHistoire, il y a fort à parier que
lhumanité ne retombe encore et toujours dans ses vieux démons, lappel au
despote, au Léviathan. Le Léviathan peut prendre toutes les formes, y compris celle de
la toute-puissance de la marchandise. Mais contradiction toujours condamner
de manière simpliste cette toute-puissance, cest risquer de se cantonner dans un
sectarisme quelconque. Face au Léviathan, «le Béhémot divise pour assumer
le meilleur des contradictions nées de la Duplicité de lHistoire. Leffet
Béhémot est la tolérance, reconnaissance de notre multiplicité, droit à la
différence».
Pour montrer cette Duplicité inhérente à lHistoire, lauteur , sans ignorer
les faits ni sous-estimer limportance historique des grandes religions, sans
exclusives, choisit de privilégier la pensée historique et, au sein de cette pensée,
les fondateurs : les mythes, lAncien Testament, les Grecs, philosophes et tragiques,
mais aussi le dualisme iranien, le monisme indien, le yin et le yang chinois.
Le maître incontesté de la duplicité, Shakespeare, tient une place centrale dans
lanalyse. Le théâtre est dialogique par définition et peut ainsi laisser à la
duplicité toute sa place : «Shakespeare ninvite pas à aller au bout de la
fusion et de leffusion. Sa vision nest pas désespérante si elle touche
parfois au désespoir. Il convient de se résigner à la Duplicité pour pouvoir lui
résister. Le moins mauvais est un bonheur instable, plein de soucis, de tracas, de
crises, avec ses moments de plaisir et de joie».
Certains spécialistes seront agacés par ces sortes de résumés sur Les Lumières
anglaises et françaises, la philosophie allemande ou spinoziste, les pensées illustres
parfois réduites à une phrase. Il sagirait dune mauvaise querelle : le but
de lauteur est de nous conduire sans relâche vers la traque des contradictions. Il
faut suivre ce fil dAriane parce quil est une sorte de diamant dans notre
univers bourré de certitudes et de catégories fermées.
Les pages sur Marx sont lumineuses . Elles le resituent dans son historicité, insistent
sur ses apports insubmersibles (le matérialisme historique), soulignent les échecs du
marxisme-léninisme sans en rendre responsables Marx et Engels : «Lheureux
messianisme de Marx et dEngels sest transformé en religion séculière.
Beaucoup de militants se sont sacrifiés au nom dun prolétariat imaginaire, au
profit dun despotisme réel. Les contradictions inévitables au sein du
prolétariat, au sein du peuple ont été oubliées ou diabolisées. Il ny a pas eu
de dépassement hégélien des contradictions. Les morts du Goulag le sont pour rien».
On peut être fatigué par toute cette Duplicité. A quoi me sert-elle si je veux militer
pour telle ou telle cause ? Le militant ne doit jamais oublier ses doutes face à tel ou
tel sectarisme. Dailleurs, lauteur lui répond : «Dans le doute, agis».
Ce livre napporte pas de réponses parce quil invite à toutes les questions.
Tout au plus suggère-t-il «que lidéologie marxiste exigerait des personnes
intelligentes en groupe. Mais le groupe cest la bêtise, quand ce nest pas la
mort». La bêtise pourrait être ce narcissisme qui nous empêche de chercher à
comprendre tout ce qui ne rentre pas dans nos catégories que lon voudrait pures !
Laissons la conclusion à lauteur : «Je nai pas la force de
métamorphoser en symphonie notre cacophonie. Je propose une rhapsodie dont les thèmes
disparaissent et parfois renaissent, dont les pièces sont rattachées lâchement, mais au
travers desquelles bourdonne sourdement la basse, la Duplicité de lHistoire.
LHistoire me fait rêver, je ne veux pas rêver sur lHistoire».
Nicole Czeckovski