Notes de lecture parues dans le N°36
| Glossaire de l'espace yougoslave Ivan Djuric L'esprit des péninsules, Paris, 1999,303 pages, 140 FF |
Regards sur les ambitions turques Hasan Basri Elmas (dir.) Syllepse, Paris, 1999, 149 pages, 80 FF |
Les autorités serbes massacrent leurs Albanais, l'otan bombarde. Les autorités
turques massacrent leurs Kurdes, l'otan bichonne Ankara, un de ses plus fidèles membres.
Deux ouvrages viennent d'être publiés parallèlement à Paris sur le sombre visage de la
Yougoslavie et de la Turquie. Slobodan Milosevic est enfin inculpé par le Tribunal pénal
international ; les généraux turcs condamnent à mort Abdullah Oçalan.
Le premier ouvrage, Glossaire de l'espace yougoslave, est un recueil posthume de
l'historien serbe Ivan Djuric. Byzantinologue internationalement réputé, Ivan Djuric
était aussi un amoureux de la démocratie. Enseignant au Collège de France à Paris en
1986-87, il s'insurge rapidement contre le démantèlement de la Yougoslavie et la montée
des nationalismes et des chauvinismes. En 1990, il se présente aux élections
présidentielles contre Milosevic. Un an plus tard, il s'exile à Paris, craignant pour sa
vie. Mais l'homme est mort dans la fleur de l'âge, le 23 novembre 1997, des suites d'un
cancer foudroyant. Le destin venait de priver la Serbie démocratique d'un homme qui
aujourd'hui aurait pu jouer un rôle fondamental dans l'espace civil contestataire qui se
développe contre l'ogre de Belgrade.
En dépit de milliers d'images, d'innombrables articles et de plusieurs dizaines
d'ouvrages sur le sujet, certains faits historiques, références et concepts fondamentaux
relatifs aux conflits yougoslaves passés et présents demeurent méconnus, voire tout à
fait ignorés du grand public. Ce Glossaire de l'espace yougoslave se propose de
remédier à cette lacune sous une forme claire et accessible. Celle d'un précieux
dictionnaire où une soixantaine d'entrées renvoient à autant de mots clés de
l'histoire et de la géographie yougoslaves d'hier et d'aujourd'hui. Au hasard des
entrées : Bosnie, Draskovic, Goranci, Kosovo, Neretva, Politika, Tito, Voïvodine
A
la fin du dictionnaire, l'éditeur a ajouté quatre articles d'Ivan Djuric, dont le
prémonitoire "Kosovo : malgré tout, le dialogue est nécessaire entre Albanais et
Serbes" qui est un texte établi à l'occasion d'une rencontre d'intellectuels
albanais et serbes organisée à l'initiative de l'auteur, au Monténégro, du 23 au 25
juin 1996.
Enfin, l'éditeur a eu la riche idée de conclure ce livre nécessaire par une chronologie
précise allant de 518 à 1997.
Le deuxième ouvrage, Regards sur les ambitions turques, décortique la
complexité turque. Tout comme la Yougoslavie, la Turquie n'est pas une dictature comme on
en a connu dans l'Europe de l'entre-deux-guerres ou dans le tiers monde après 1945. Mais,
tout comme la Yougoslavie, elle est loin d'être une démocratie. Or si la Serbie est
aujourd'hui montrée du doigt, il n'en est rien pour la Turquie qui veut résoudre le
problème kurde par la violence et par la condamnation à mort il y a peu du chef du Parti
des travailleurs du Kurdistan, kidnappé dans le jardin de l'ambassade de Grèce au Kenya.
Bref, certains peuvent violer en toute impunité les droits de l'homme et les lois
internationales, d'autres se font bombarder. Dans la stratégie du "deux poids, deux
mesures", il n'y a qu'un juge tout-puissant : Washington, qui distribue les bons
points et les bonnets d'âne, uniquement en fonction de ses propres intérêts
économico-politiques.
Ce livre collectif dirigé par Hasan Basri Elmas, enseignant à l'Université Paris 8
Saint-Denis et directeur du cetob (Centre d'études sur la Turquie, le Moyen-Orient et les
Balkans), est le fruit d'un colloque organisé en 1997 au sein de l'Université Paris-8.
Hasan B. Elmas introduit l'ouvrage par un très intéressant chapitre sur la réalité des
rapports entre la Turquie et l'Union Européenne. L'Italien Stefano Squarcina traite du
même sujet, mais à l'envers, se penchant sur la politique de l'ue envers la Turquie.
Yves Lacoste, directeur de la revue de géopolitique Hérodote, parle du rôle de
puissance régionale de la Turquie. Kemal Burkay, secrétaire général du Parti
socialiste du Kurdistan, analyse en finesse les obstacles à la démocratisation en
Turquie. Rarement le psk peut s'exprimer. Ce petit parti, foncièrement démocrate, est la
cible de l'armée et des services turcs tout comme du Parti des travailleurs du Kurdistan
d'Oçalan. Kendal Nezan, directeur de l'Institut kurde de Paris, un démocrate proche de
Danièle Mitterrand, analyse la question kurde dans le contexte régional, y voyant un
facteur de déstabilisation. Quant à Françoise Germain Robin, elle met le doigt là où
"cela fait mal" dans un article intitulé: "Qui dirige la Turquie ?".
En effet, derrière le président Demirel et les Premiers ministres qui changent tous les
six mois, les vrais dirigeants de la Turquie sont les membres du Conseil de sécurité
nationale, composé du chef d'état-major de l'armée et des commandants des armées de
terre, de l'air, de la marine et de la gendarmerie. Ce sont ces hommes qui ont fait un
coup d'Etat à blanc en chassant il y a deux ans le Premier ministre islamiste, Necmetin
Erbakan. A noter d'ailleurs que, lors des dernières élections législatives au printemps
dernier, les candidats de l'armée (nationalistes de gauche et d'extrême droite) l'ont
emporté. Sur les islamistes turcs, c'est le professeur Mohamed Harbi qui a fait un petit
rapport.
La deuxième partie de cet excellent ouvrage s'intéresse aux relations entre la Turquie
et ses voisins. Hasan B. Elmas fait une synthèse sur la douloureuse affaire de Chypre qui
fait partie du lourd contentieux contemporain gréco-turc, vieux de 44 ans. Gilles
Bertrand, un jeune chercheur français, analyse les retombées de ce conflit sur les
Balkans. L'auteur suivant reprend le même thème, mais à l'envers : "La Turquie et
les Balkans". En effet, dans la crise balkanique qui a débuté en 1991, la Turquie
joue un jeu particulier, anti-grec et anti-serbe, prenant comme appui l'Albanie, la
Macédoine, voire la Croatie.
Pour terminer cet ouvrage Hasan Basri Elmas a intégré un glossaire fort utile pour
traduire les sigles et les termes utilisés dans cet ouvrage collectif, outil
indispensable. On regrettera simplement l'absence d'index.
Christophe Chiclet