Note de lecture parue dans le N°41
Boire la mer à Gaza Amira Hass Editions La Fabrique, 2001, 585 pages |
Amira Hass est journaliste au quotidien
israélien Haaretz. En 1993, elle devient à sa demande correspondante à
Gaza où elle résidera pendant quatre ans. Elle vit maintenant à Ramallah où elle
continue le même travail minutieux dinformation des lecteurs de son journal.
Quest-ce qui donne tant de courage et de détermination à Amira Hass ? Elle nous le
dit en quelques phrases simples dans lintroduction de son ouvrage. Ses parents juifs
et communistes lui ont appris la résistance, la résistance quotidienne qui grippe les
rouages les mieux huilés. Ils lui ont aussi enseigné la haine de lindifférence.
Quand sa mère lui raconte quun jour dété 1944, en partance pour
Bergen-Belsen, elle a observé dans les yeux des femmes allemandes qui regardaient passer
le convoi où elle se trouvait «une expression de curiosité indifférente»,
Amira comprend que «ces femmes sont devenues le symbole détestable de ceux qui
regardent depuis le bord du chemin et jai très tôt décidé que ma place
nétait pas parmi les badauds».
La période de 1993-1996 quelle couvre dans ses chroniques gaziotes est fondamentale
pour la compréhension des années qui ont suivi. Nous sommes juste après les accords
dOslo et ce qui devait être le début dune libération se révèle, jour
après jour, comme le début dun enfermement. Lhistorienne Arlette Farge qui
préface le livre estime quAmira Hass fait uvre dhistorienne : «LHistoire
par moments ressemble à un arbre familier ; lécorce nous en est bien connue et
nous pouvons la décrire, disserter sur elle, tandis que nous échappe ce quelle
recouvre, ce qui vit sous elle, ce qui lirrigue, linfléchit et parfois la
pourrit
.Amira Hass creuse cette écorce et tient dans ses mains fragiles et fermes
ce qui en dessous est friable et vivant».
Amira Hass détaille les bouclages, les queues interminables au point de passage
dErez vers Israël, la misère qui sinstalle et lespoir qui se tarit au
fil des jours. Mais jamais elle noublie la dimension politique de son récit :
labsence de démocratie dans ce premier morceau de Palestine, la répression, les
tracasseries stupides des Israéliens auxquelles viennent sajouter celles de la
bureaucratie palestinienne naissante.
Son livre est un pamphlet contre la politique israélienne, mais aussi une mise en cause
sans concessions de certains aspects de la politique de lAutorité palestinienne.
Au travers de ces chroniques, Amira Hass ne devient pas palestinienne. Elle reste juive et
israélienne. Elle écrit pour les Israéliens. Elle affirme sa judéité et observe les
réactions de ses amis, surprises, jamais haineuses.
A la fin de son livre, on est submergé par le désespoir du peuple de Gaza, mais aussi
soulevé par la force dAmira Hass. Son livre restera un document fondamental pour
les historiens mais il nous donne aussi à nous, ici et maintenant, lenvie de
continuer à nous battre, pour que triomphent peut-être un jour sur ce petit coin de
terre, lintelligence, la lucidité, la compréhension des contradictions qui le
sous-tendent.
Régine Dhoquois-Cohen