Note de lecture parue dans le n°49
Chrétiens du
monde arabe. Sous la direction de Bernard Heyberger Paris, Autrement, coll. Mémoires, 2003, 271 p., 19€ |
Ce livre est précédé d’une introduction, due à son maître
d’œuvre, Bernard Heyberger, professeur à l’université de Tours. On lui doit
notamment le magistral Les Chrétiens du Proche-Orient au temps de la Réforme
catholique(1) et l’extraordinaire Hindiyya, mystique et
criminelle 1720-1798(2), qui est un peu à l’état monastique
féminin du christianisme arabe au XVIIIe siècle ce qu’est Le Nom de
la rose au monachisme occidental médiéval au temps des Fraticelli. Il réunit
onze contributions de spécialistes qui sont suffisamment alertes pour être lues
par un large public cultivé. Il contient un tableau éclairant sur les différents
pays arabes et leurs minorités chrétiennes. Entre autres, ce livre apprend que
la conversion largement majoritaire des Egyptiens à l’islam eut lieu bien plus
tard qu’il n’était encore naguère admis : pendant plusieurs siècles après la
conquête militaire par ‘Amr, l’Egypte, tout au moins dans les campagnes, était
encore principalement copte. Il scrute les sociétés des villes marquées par le
fait chrétien – Damas et surtout Alep. Il évoque ces Bédouins chrétiens du pays
de Karak, en Jordanie, qui, aux XIXe et XXe siècles,
placent encore davantage leur identité dans leur tribu d’appartenance que dans
leur religion : en cela, ils ne se distinguent guère de leurs compatriotes
bédouins musulmans. L’ouvrage analyse aussi l’univers mental de ces Arabes des
Lumières du temps de la Nahda. Il examine la force – et la marginalisation – des
Palestiniens chrétiens. Il fait le point sur le sort cruel des assyro-chaldéens,
contraints à l’errance et à trois exils successifs de 1915 à 1935, sous l’Empire
ottoman, puis sous le royaume hachémite d’Irak. Il apprécie la vigueur du
renouveau copte dans la deuxième moitié du XXe siècle, notamment sous
le patriarcat de Cyrille III, le contemporain de Nasser.
Toute une partie – elle constitue peut-être l’aspect le plus neuf du livre – est
consacrée aux femmes, de l’émergence de la dévote moderne au XVIIIe
siècle, à la relative occidentalisation qui prend forme au XIXe, en
passant par le rôle des femmes, des moniales et diaconesses, dans le renouveau
copte, mais sans oublier la féminité confrontée à la dure loi masculine des
mariages jordaniens chrétiens et des lavages de l’honneur dans le sang que bien
peu de choses, là encore, différencient des musulmans.
Les chrétiens du Monde arabe n’est pas, tant s’en faut, une pleurnicherie
victimisante d’Occidentaux en proie à ce prétendu «choc des civilisations» si
trivialement à la mode. Il laisse à penser que les esprits éclairés et les
réactionnaires frileux se trouvent de part et d’autre de la frontière apparente
entre lesdites «civilisations», et que la frontière n’est pas là où la placent
telles schématisations vulgaires de vent d’ouest. S’il aborde, certes,
l’inexorable amenuisement de l’antique présence chrétienne dans de vieilles
cités comme Alep, s’il note les discriminations entraînées par la vague actuelle
de repli communautariste exacerbé porté par des sédimentations de blocages et
d’humiliations, s’il voit lucidement les drames de l’expatriation, il marque
bien aussi le rôle des Arabes chrétiens dans l’histoire – ancienne ou récente –
du monde arabe. Pleinement arabes, ils ont aussi un identité particulière à
défendre qui se traduit notamment par la vigueur d’un renouveau religieux
multiforme, surtout en Egypte ou au Liban, plus que dans des pays comme la Syrie
et surtout l’Irak, où l’agression impérialiste contribue perversement à les
marginaliser et à les pousser vers l’exil.
Gilbert Meynier
Notes :
1. Ecole française de Rome, 1994, 665 p.
2. Aubier, collection historique, Paris, 2001, 456 p.