Note de lecture parue dans le N°43

Libérez la Torah ! Moïse, l’homme et la loi :
une relecture

Théo Klein

Calmann-Lévy, Paris, 2001

Le Manifeste d’un juif libre

Théo Klein

Liana Levi-Paris, 2002

Théo Klein est un Juste au sens universel du terme. Ses deux ouvrages publiés à une année d’intervalle témoignent de son questionnement perpétuel, sur tous les sujets importants, la religion, la Loi, le droit, la guerre et la vie quotidienne. A plus de quatre-vingts ans, cet homme ne cesse d’évoluer, de mettre en doute ses certitudes, de s’ouvrir aux autres.
Ces deux livres s’adressent avant tout aux juifs et à leurs institutions civiles ou religieuses. Dans une langue simple, presque familière, il réussit à donner au message de Moïse un sens à la fois profondément enraciné dans la tradition et totalement actuel. Il fait se rejoindre ses deux préocupations majeures : le respect de son identité juive et l’amour de la Loi qui passe par ce que Jean Carbonnier appelle «la passion du droit». Théo Klein questionne la Torah –la loi écrite– non pas comme un texte enfermé dans une «bulle» mais comme une sorte de science de la vie en société. Après avoir évoqué son enfance, «à la lueur des bougies du Shabbat», il s’interroge sur les sources et l’identité de sa judéité. Ce questionnement incessant, qui est pour lui l’essence de l’enseignement de la Torah, le conduit à donner une réponse apaisante à cette question lancinante que se posent nombre de juifs laiques:«Qu’est-ce qu’être juif?»
Avec beaucoup d’humour et une jolie insolence, il écrit à celui qu’il nomme «le Bondieu». Il oppose le génie de Moïse qui aura été de «vouloir construire la cohérence de notre monde autour du principe de la Loi», au caractère partisan, ethnique, pur, exclusif et dépourvu de doute de la croyance fermée en un dieu unique. C’est grâce à la Loi que Moïse a fait passer les Hébreux de la crédulité à la raison. Le but de Moïse, c’est d’inscrire ce peuple des enfants d’Israël dans un système législatif qui le guide et l’encadre dans sa vie personnelle, familiale et sociale. Les Dix Commandements deviennent, sont, une constitution, «une charte des devoirs ouvrant la voie à la protection des droits».
C’est à la redécouverte de cette loi et des principes de justice qui en découlent que le peuple juif doit s’atteler. Il doit sortir du ghetto dans lequel il a été si longtemps enfermé et où il a survécu en tant que peuple grâce aux Mitzwot (les rituels qui rythment la vie quotidienne des juifs croyants).
Le juif est maintenant un citoyen du monde, un citoyen dans le monde. Il doit cesser d’avoir peur et penser par lui-même. Il doit refuser tout enfermement dans une tradition rabbinique qui a perdu tout lien vivant avec l’enseignement de Moïse. La loi orale, la Halakha, appelle les hommes à questionner constamment leurs pratiques. A partir du moment où ce questionnement se bloque, la Halakha emprisonne l’homme dans un rituel qui a perdu tout contact vivant avec son environnement matériel et humain.
Théo Klein cite avec bonheur le Professeur Leibowitz dont on connaît la foi profonde et l’engagement courageux pour la paix : «Le signe indubitable de notre époque réside dans le fait que, de nos jours, les hommes, qu’ils le veuillent ou non et sans en être conscients, sont maîtres de leur destin et organisent leur vie non plus en fonction de la nature ou de l’histoire mais des conditions qu’ils créent eux-mêmes... Espérons qu’il se trouvera également parmi nous le groupe de novateurs appelé à devenir le puissant levier juif de la Torah et, par là, un levain pédagogique». Le peuple juif doit inventer la loi orale adaptée à une nouvelle ère et abattre les murs du ghetto.
Le juif, longtemps maintenu «hors du champ politique», doit y rentrer, tout en gardant l’enseignement essentiel de la Torah, la Loi. Il ne doit plus penser sa communauté dans la certitude de l’hostilité du monde extérieur. Il doit devenir sujet de l’histoire et non plus simple témoin d’un passé révolu.
«Etre juif c’est être présent au monde» nous dit-il dans son dernier chapitre ; c’est sans doute aussi «ne jamais se rassasier de certitudes et ne cesser sa vie durant de questionner l’infini». Théo Klein est un homme libre, libre non pas contre la tradition juive mais contre l’enfermement de la tradition. Etre libre c’est être responsable, face à sa conscience mais aussi par rapport aux autres, «y compris les Palestiniens et tant d’autres chassés volontairement ou non, trop longtemps, de notre horizon». Théo Klein est un homme optimiste et son deuxième livre en est l’exemple. Organisé sous forme de sept professions de foi dont certaines reprennent les thèmes du premier ouvrage comme : «Je crois que nous sommes libres donc responsables et pas systématiquement victimes», il touche à des problèmes plus politiques et plus actuels et notamment à l’antisémitisme en France et au conflit israélo-palestinien.
On voudrait le croire quand il affirme:«Je crois à la force de la raison sur l’émotion». Niant l’existence d’un antisémitisme organisé en France, il s’en remet au droit et à la justice de son pays pour lutter contre le racisme et l’antisémitisme quand il se manifeste. Les juifs doivent cesser de se penser en butte à une haine imprescriptible de la part des autres, de tous les autres. Mon camp? dit-il, celui de l’ensemble des communautés.
Ses positions sur le conflit sont connues et notamment des lecteurs de Confluences Méditerranée. On les retrouvera dans ce numéro. Compagnon de route depuis plus de dix ans de notre revue, ami de notre fondateur Hamadi Essid, dont il évoque le souvenir avec une immense émotion, nous ne manquons jamais d’aller nous entretenir avec lui à chaque numéro sur le conflit israélo-palestinien.
Il rappelle dans ce petit ouvrage ses réflexions sur la guerre. Parlant en tant qu’Israélien, il assure : «Notre grand tort est de n’avoir pas su mettre en place, outre une politique claire avec des objectifs précis et annoncés, des structures capables de porter et de favoriser une telle politique». Les éléments de cette situation explosive du côté israélien sont d’après lui : une population juive disparate, longtemps enfermée, vivant les «autres» comme des ennemis potentiels, un système électoral absurde avec des partis éparpillés et ethniques, une armée devenue la seule colonne vertébrale de l’Etat, une absence de projet politique, une absence de majorité cohérente, un consensus unique qui porte sur la sécurité, une sécurité qui étouffe, rejette, interdit tout ce qui n’est pas elle et qui contribue, à chaque maison démolie, à chaque enfant palestinien tué, à la renaissance sans fin du terrorisme.
Il n’oublie pas les raisons du conflit du côté palestinien : un peuple qui trouve peu à peu son identité au sein d’une entité arabe qui a mis du temps à le soutenir, une jeunesse nombreuse qui n’a connu que la guerre et l’humiliation, l’incurie de l’Autorité palestinienne et la responsabilité directe d’Arafat dans l’instauration de la violence, son incapacité à sortir de son rôle de chef de guerre pour devenir un leader politique, une absence d’opinion publique démocratique organisée.
Mais Théo Klein le sait et il l’a écrit à Ariel Sharon dans une lettre publiée fin 2001 dans Le Monde. C’est au plus fort de faire les premiers pas vers la paix, c’est-à-dire vers la reconnaissance politique de deux Etats souverains sur une terre commune. L’optimiste impénitent demande à Sharon d’être le premier à reconnaître l’Etat palestinien. Ce n’est qu’au prix de cette reconnaissance que le terreau du terrorisme s’asséchera et que la confiance pourra renaître.
On peut trouver ces propos naïfs à force d’optimisme mais on peut aussi repenser en les lisant à l’incroyable histoire du peuple juif qui n’a survécu que grâce à l’espérance d’un avenir meilleur. Ne pas croire que le dialogue peut reprendre, c’est accepter l’inacceptable, la guerre éternelle ou la disparition de l’un des deux peuples.

Régine Dhoquois-Cohen