Note de lecture parue dans le N°43

Dictionnaire amoureux de la Grèce

Jacques Lacarrière

Paris, Plon, 2001, 597 pages

Avec son Dictionnaire amoureux de la Grèce, Jacques Lacarrière bouscule les siècles, mêle érudition et souvenirs personnels pour composer un bouquet de ses propres enchantements, revenant à ses premières amours.
Le surréaliste André Breton recommandait de ne pas «confondre les livres qu’on lit en voyage et ceux qui font voyager». Cette recommandation avait été reprise à son compte par Jacques Lacarrière dans son incontournable Eté grec publié en 1976. Il y reste totalement fidèle dans son Dictionnaire qui, par sa nature encyclopédique et le hasard objectif de l’alphabet, bouscule les siècles, conjugue mille références érudites avec mille souvenirs personnels.
Il s’agit donc d’un inventaire subjectif, d’une remémoration amoureuse qui procède par séquences, rebonds et dérives, inventant des approches inédites, des courts-circuits imprévus, des rencontres fortuites. A revisiter la Grèce lettre après lettre, l’auteur s’en donne littéralement à cœur joie, offrant ses découvertes, ses émerveillements, ses révoltes, ses amitiés. S’interrogeant si l’amour peut s’épeler de A à Z ou de l’Alpha à l’Omega, il déclare : «Qu’auraient dit en leur temps Artémis, Aphrodite, Cléopâtre, Ismène et Théodora si je leur avais murmuré : vous êtes l’alpha ou vous êtes l’oméga de ma vie ?».
Des questions, des digressions ou des incises de ce genre donnent une saveur singulière à ce dictionnaire, parfois écho de confidence amusée, de complicité affectueuse, mais aussi de gravité lorsque surgit un thème qui ne prête pas à rire. Et l’histoire de la Grèce n’est pas quelque chose qui prête à sourire. En effet depuis l’indépendance arrachée au Turc en 1830, le pays s’est trop souvent vautré dans la fange de la guerre civile : 1916, 1922, 1943, 1944, 1946-49 et/ou dans l’horreur des dictatures : général Métaxas, général Pangalos, colonels analphabètes…
Mais l’ensemble du Dictionnaire amoureux semble porté par une allégresse tonique, allégresse qui tient autant au savoir de l’auteur qu’à l’élan qui l’exalte quand il remet ses pas dans ceux du jeune homme qui tomba amoureux de ce pays exceptionnel.
Avec Jacques Lacarrière, la connaissance ne reste jamais enfermée dans les livres ; elle vient du terrain, d’un terrain visité, revisité, voire labouré. L’auteur se fait tour à tour historien, étymologiste, traducteur, sociologue, mais aussi poète, portraitiste, danseur, voyageur.
Ce dictionnaire peut s’apparenter au chapelet orthodoxe, le komboloï, sans cesse égrené par les vieux Grecs, en ce sens qu'il est constitué d’une succession de perles, de merveilles alignées les unes derrière les autres. Il se feuillette, se parcourt. D’ailleurs, pour l’auteur, le komboloï «possède un indiscutable pouvoir d’apaisement ; caresser ses grains dodus et lisses calme indiscutablement le stress, l’énervement, voire l’ennui quand on ne sait quoi faire de ses dix doigts. Il offre une solution immédiate et peu onéreuse à tous les désoeuvrés ; c’est un véritable tranquillisant à la portée de toutes les bourses, un lasso miniature pour dompter nos élans impulsifs et nos hâtes fébriles. Je trouve ses vertus calmantes si évidentes qu’à mon avis, on devrait en Grèce le délivrer sur ordonnance». Pudique, l’auteur oublie de préciser que le komboloï est aussi un symbole sexuel puissant. Ses perles dodues sont pour les psychanalystes un substitut des tétons charnus des belles brunes hellènes qui aujourd’hui n’hésitent plus à exhiber fièrement leurs poitrines hâlées au grand dam des touristes nordiques.
Quand on pense que Jacques Lacarrière ne voulait plus écrire sur la Grèce. Dans son introduction, il s’en explique : «Je m’étais bien juré de ne plus jamais écrire sur la Grèce et ce, devant tous les dieux olympiens rassemblés et quelques saints orthodoxes réunis en concile ! Et voilà que j’ai succombé une fois de plus à la voix des sirènes avec cette intrusion – nouvelle pour moi – dans le monde océanique des dictionnaires. Mais le titre est clair : Dictionnaire amoureux. Oui, c’est bien l’amour –l’amour des mots, des lieux, des objets, des idées, des images, des chants, des auteurs, des amis, des amies – mortelles, nymphes ou déesses – qui a dicté la sélection des entrées et leur contenu. Au terme de ce périple, je me suis aperçu qu’il recouvrait un champ beaucoup plus étendu que je n’osais l’imaginer, un champ qui –dans le seul domaine de la poésie– allait d’Homère à Séféris et d’Orphée à Tsitsanis, et ce, en rencontrant les hymnes byzantins, les chants populaires de la guerre d’Indépendance, les poèmes surréalistes contemporains et les airs de rébétika. Un grand écart donc, mais qui s’opéra sans effort et aussi sans douleur, en suivant le cours ininterrompu de trente siècles de langue grecque. Le principe même d’un dictionnaire d’amour est d’être sélectif : je n’ai pu aimer tous les mots, pas plus que toutes les femmes de la Grèce».
Jacques Lacarrière a bien fait de rompre son serment. Pour cet été, voilà un livre que les touristes visitant la Grèce devraient emporter avec eux. Ils découvriront la vraie Grèce, profonde, inconnue, inattendue.

Christophe Chiclet