Note de lecture parue dans le N°31
| La société
française face au racisme Claude Liauzu Editons Complexe, Paris, 1999 |
Il faut savoir gré à C. Liauzu de tenter cette synthèse extrêmement documentée sur
la société française face au racisme depuis 1789. Cest un ouvrage agréable à
lire, qui peut concerner un public autre quuniversitaire, public un peu effrayé par
la somme des ouvrages parus sur ce thème, sans que dailleurs en pleine épuration
ethnique au Kosovo - le lecteur soit plus informé sur les raisons de cette
«universalité» du racisme.
Mais ce nest pas le but de C. Liauzu. Cest en historien et non en psychologue
quil sefforce de faire cette synthèse. Tout en reconnaissant que le racisme
ou tout au moins le refus de laltérité plonge loin ses racines, il
commence sa recherche en six périodes, à la révolution française. Il nen gomme
pas les contradictions tout en reconnaissant quon lui doit lémancipation des
juifs et labolition (certes temporaire) de lesclavage. Cette évolution se
fait au nom dun principe unificateur, celui de civilisation, liée à la nation qui
impose lidée de progrès contre létat de nature, règne du (bon ?) sauvage.
Dans la deuxième période, le début du XIXe siècle, la tension entre universalisme et
inégalitarisme sera au coeur, nous dit-il, des relations entre lOccident de la
modernité et le monde. La culture raciale devient dans cette période, en partie
«grâce» à la science, une composante clé de lidéologie dominante. Nous sommes
en face dun racisme fondé sur la raison, celui de la bourgeoisie conquérante
affirmant linégalité comme inscrite dans lordre des choses. Cest un
racisme lié à une conception inégalitaire du monde, celle de lOccident
triomphant, qui coïncide avec la domination et lexploitation coloniales.
La troisième période, 1880-1890, est celle de laffaire Dreyfus. Cette crise
révèle une profonde xénophobie, également partagée entre la droite et la gauche.
Liauzu insiste, à juste titre, sur le lien entre laffaire Dreyfus et une certaine
fragilisation du lien social due, entre autres, à lentrée tardive de la France
dans lâge de lindustrialisation, à la peur suscitée par la Commune de Paris
dans la bourgeoisie. Par ailleurs, les guerres répétées ont fait reculer les idées
privilégiant lharmonie entre nations et universalité au profit de celles qui
développent une représentation conflictuelle des relations internationales. Cette crise
jouera un rôle décisif dans léloignement de lhéritage révolutionnaire
(individualiste ?) au profit dune conception holiste de la nation, à laquelle sont
désormais intégrés les prolétaires. Enfin, laffaire Dreyfus marque un tournant
dans la représentation que les juifs se font de leurs choix possibles :
lassimilation, la recherche dune nouvelle utopie universaliste ou le retour
vers la terre promise.
Le culte de la terre et de la famille sont au centre de lidéologie vichyssoise. La
haine des juifs coïncide là encore avec lobsession de la décadence. Nous
ninsisterons pas sur cette partie bien documentée mais seulement sur sa conclusion,
en forme dinterrogation sur la recherche historique dans un contexte aussi chargé
démotion et de polémiques autour du devoir de mémoire. Liauzu semble être sur la
défensive, posant des questions sur lapport de procès médiatisés ou de textes
liberticides (cest moi qui utilise ce mot) comme la loi Gayssot, à la recherche
historique. La multiplicité des ouvrages parus sur cette période ne semble pas à
lauteur de ce compte rendu aller dans le sens dun tarissement de la recherche
historique. On sent pointer sans pouvoir laffirmer une sorte dagacement de
notre auteur face à la pression réelle ou fantasmée des tenants énervés de la
mémoire juive !
1946-1980, libération, décolonisation, immigration. Le racisme, banni au niveau
déclamatoire, est toujours là et la guerre dAlgérie en témoigne. On sait gré
dans cette partie à Claude Liauzu de noter au passage que les victimes pouvaient elles
aussi devenir des bourreaux et que le tiers-mondisme a failli en assimilant colonialisme
et nazisme et en abandonnant tout esprit critique envers les mouvements de libération.
Mais on lui sait gré aussi de rappeler lapport essentiel de Frantz Fanon et de le
citer, par exemple en 1951, au congrès des écrivains noirs : «Luniversalité
réside dans cette décision de prise en charge du relativisme réciproque des cultures
differentes, une fois exclu irréversiblement le statut colonial.» Cette période
marque le début du racisme anti-arabe qui culminera dans la dernière période.
Cette dernière période est loccasion de montrer les avancées et reculs de la
pluralité, de laffaire du voile au mondial de football, mais aussi de souligner les
avancées politiques de lextrême droite raciste, qui népargne pas les
intellectuels. Les thèses de Samuel Huntington sont critiquées au passage et
considérées comme symptomatiques dun discours prévalant sur les rapports
Nord/Sud.
Quil me soit permis pour conclure de faire une petite critique, à propos notamment
de la citation (incontournable !) dHannah Arendt au début de louvrage,
qualifiée de «lumineuse» par Liauzu : «Légalité de condition est
lune des plus grandes et des plus hasardeuses entreprises de lhumanité
moderne ; plus les conditions sont égales, moins il est facile dexpliquer les
differences réelles entre les individus et moins en fait les groupes sont égaux entre
eux.» Sagit-il de dénoncer une fois de plus le principe de légalité
EN DROIT ? Si le droit lénonce, cest précisément parce quelle
nexiste pas en fait et encore moins dans un mode de production capitaliste
mondialisé auquel personne ne propose à ma connaissance de véritable alternative ! Le
capitalisme génère linégalité et donc les hiérarchies et le racisme, mais le
refus de lAutre est aussi inscrit dans nos inconscients individuels et cest
peut-être aussi à cela que nous devons réfléchir.
Liauzu nétudie le racisme en France que sur deux siècles et cest déjà une
tâche immense mais ne risque-t-il pas alors docculter la dimension universelle du
racisme ?(Quid de la Chine, de lInde, etc.) ? Comment alors adhérer à 100% à sa
conclusion : «Si le racisme est un phénomène structurel, cest parce que les
relations avec laltérité sont constitutives de lOccident, dun Occident
qui a voulu, imposé et géré ses relations durant sa longue hégémonie sur le reste du
monde.»
Il nest pas question de nier les conséquences désastreuses de la domination
occidentale sur une bonne partie du monde mais cette analyse unique devient alors
simpliste et donc dangereuse.
Régine Dhoquois-Cohen