Note de lecture parue dans le N°39
Islam, Modernism and the West Gema Martin Munoz B.Tauris Publishers, Londres, New York, 1999 |
Il sagit dun recueil de textes qui ont leur origine dans un séminaire organisé à Tolède par la Fondation José Ortega y Gasset, pour le compte de la Fondation Eleni Nakou. Des universitaires de diverses disciplines, venant de pays occidentaux ou musulmans, ont participé à ce débat sur les interactions actuelles entre ces deux mondes. Lun des intérêts de cet ouvrage - et non le moindre - est déviter de faire de lHistoire une arme idéologique servant à opposer les deux mondes. Il faut alors reconstruire une image positive de lautre, en établissant des frontières entre les visions imaginaires et les réalités historiques. Seize auteurs (M. Abed al Jabri, F. Adelkhah, M. Arkoun, M. Borrmans, J. Césari, J.L. Esposito, A. Filali-Ansari, B. Khader, G. Kramer, G. Martin-Munoz, A.E. Mayer, M.A. Moratinos, J.S. Nielson, T. Ramadan, M. Tozi, et F. Zabbal) ont participé à cet ouvrage en quatre parties: 1) Une réinterprétation des relations entre lEurope et le monde musulman ; 2) Le concept de civilisation en Islam et en Occident ; 3) La dialectique de la raison et de la foi : sécularisation et islamisme ; 4) Lislam en Europe, lislam et lEurope. Mohamed Arkoun ouvre la première partie : «LHistoire comme idéologie de légitimation : une approche comparative dans les contextes islamiques et européens». Il pose demblée la question fondamentale du vocabulaire. Il conteste la légitimité de la juxtaposition des termes Islam et Europe ou Islam et Ouest. Un terme religieux est dune part abusivement utilisé pour analyser des sociétés extrêmement variées sur le plan culturel et historique et dautre part «Europe» et «Ouest» se réfèrent à des sociétés qui ont été façonnées par la modernité depuis le XVIe siècle. Il est nécessaire détudier - nous dit-il - les nombreuses différences historiques qui se sont approfondies ces quarante dernières années entre des sociétés arbitrairement appelées islamiques et des sociétés occidentales. Dans chaque cas, il sera nécessaire dévaluer comment lislam et la modernité coexistent et évoluent. Il définit ensuite les termes : par le terme «contexte islamique», il faut entendre toutes les aires historiques marquées plus ou moins par le «phénomène coranique». Le contexte occidental est, lui, marqué par la modernité , cest-à-dire par cet effort continu pour assurer lindépendance des sphères religieuse, politique, législative et judiciaire. Il ajoute : «Léchec pour séparer ces sphères est lié à un stade de raisonnement où la connaissance mythique prédomine sur la connaissance historique critique». Cette approche ne permet pas de nouer le dialogue. Cest ainsi que lon risque de juger lislam au travers des catégorisations introduites par les Lumières et le positivisme, oubliant que la plupart des inventions culturelles de lislam appartiennent à une période mentalement moyen âgeuse (610-14OO).Les autres articles névitent pas toujours cet écueil de vocabulaire et cest dommage. Ils soulignent avec un bel enthousiasme la nécessité de respecter lautre dans sa communauté et sa culture, dans un monde où linterdépendance devient la norme. Il faut que les Occidentaux soient plus humbles et veillent à apprendre dautres cultures. La contribution de Mohamed Abed Al-Jabri donne un éclairage intéressant par lintermédiaire de lapport dAverroès aux règles du dialogue entre les cultures. Premier principe : comprendre lautre dans son propre système de références. Deuxième principe : reconnaître le droit à la différence, auquel Averroès arrive, par lintermédiaire de sa critique du syncrétisme dAvicenne incorporant les principes de la religion dans ceux de la philosophie. Troisième principe : être juste consiste à chercher des arguments en faveur de ses adversaires comme on le fait pour soi-même. Ces principes certes évidents ne sont pas vraiment appliqués dans la relation à lautre (quel quil soit !). Beaucoup dauteurs insistent sur la nécessité absolue dans un monde où lisolationnisme nest plus possible (est-il souhaitable ?) de saccommoder des différences et de la diversité et de refuser la pureté ethnique.Cette apologie du dialogue serait plus convaincante encore si lon voyait plus nettement une approche démocratique dans les pays dIslam, qui permettrait denvisager à terme une séparation sinon radicale du moins ouverte entre la religion et lEtat. Larticle de Farida Adelkhah intitulé «Les restructurations de la famille dans les pays musulmans : le cas de lIran» est intéressant à cet égard: alors que cest à peu près le seul lieu où sont évoquées les femmes dans tout le livre en liaison étroite avec la famille, lauteur conclut sur lincompréhensible opposition au port du voile en Occident. On comprend quil soit important de porter plus dattention aux évolutions, compromis, négociations qui font évoluer la famille en pays dIslam, mais on aimerait que la compréhension sur les raisons de refuser le voile pour les femmes ne soit pas absente du débat voire dun éventuel dialogue entre les deux rives. Quoi quil en soit, ce livre, par la diversité de ses approches, de ses auteurs, fait partie des ouvrages de référence pour tous ceux qui ne partagent pas les thèses de S. Huntington, ou tout au moins souhaitent ardemment que le clash annoncé par lui ne se produise pas. Dans ce contexte, léducation fondée sur des approches historiques scientifiques, opportunément étudiées par M. Arkoun, est fondamentale et urgente.
Régine Dhoquois-Cohen