Note de lecture parue dans le N°42
Lidentité Yves Plasseraud Ed. Montchrétien, Paris, 2000, 158p. |
Une double interrogation sous-tend le petit livre dense dYves
Plasseraud. A quelles conditions laffirmation dune identité collective
doit-elle satisfaire pour demeurer compatible avec nos exigences démocratiques ? Mais
inversement, quelle rénovation de notre modèle républicain pourrait permettre de mieux
répondre à la montée de demandes identitaires multiformes ?
A la différence de nombre dauteurs dont le flou des concepts permet de faire passer
en fraude conviction idéologique ou projet militant, Yves Plasseraud navance
quen indiquant à chaque pas la définition quil donne aux termes utilisés.
Louvrage situe dabord le contexte nouveau, celui dune mondialisation par
le marché, au sein duquel les identités doivent être approchées. Celles-ci révèlent
une très grande diversité : ici elle remet en cause un modèle fondé sur le métissage,
là elle réagit face à un racisme dexclusion teinté de bonne conscience
universaliste ; ailleurs encore elle dérive en pathologie nationaliste ou
religieuse
Une attention particulière est accordée au nationalisme comme «mal identitaire».
Le contexte est déterminant : la globalisation et la construction européenne ébranlent
les anciens cadres, et dabord celui de lEtat-Nation. Lopposition entre
«identité étatique» et «identité ethnique» est souvent au
cur des interrogations. Est-on fondé à suspecter lidentité culturelle
dêtre dans tous les cas le moteur dune balkanisation ? Sont ici analysées
les rigidités dangereuses du «national-républicanisme», mais aussi les
impasses opposées du «néo-cosmopolitisme» et de l«affirmation
identitaire assassine». Relèvent de celle-ci un certain régionalisme qui puise son
inspiration dans lultra-droite, la Nouvelle Droite ethniste, les nationalismes
dEtat extrémistes, les dérives minoritaires lorsque le terrain de la lutte
politique est prématurément abandonné pour privilégier la violence et même le
terrorisme
Une fois identifiés les pièges de lidentité, laccent va pouvoir être mis
sur ses apports lorsquelle prend place dans une perception équilibrée du politique
et du culturel. De la Bavière à la Bretagne, de multiples exemples sont donnés
dune harmonie conquise entre identité et insertion dans un ensemble étatique
démocratique. En revanche, lorsque lidentité nationale est perçue comme
négatrice de la diversité culturelle interne la situation algérienne est, entre
autres, ici évoquée , elle sépuise dans une quête impossible. Autrement
dit, si la confiance identitaire peut être une vertu civique, pour sépanouir
pleinement elle suppose réunies diverses conditions : parmi elles, une meilleure
reconnaissance de limportance sociale des groupes minoritaires, une ouverture au
plurilinguisme, une saine perception des avantages économiques liés à la reconnaissance
dun patrimoine culturel diversifié
Au terme du parcours, une tentative de réponse est donnée à cette interrogation
centrale: «Comment créer des sociétés cohérentes à partir densemble
hétéroclites de groupes différents et souvent antagonistes?» Même les Etats où
a longtemps prévalu une démarche assimilationniste admettent désormais un certain
multiculturalisme. La question est dès lors de savoir quelle transcription
institutionnelle de cette reconnaissance peut intervenir. Les réponses, à adapter à
chaque histoire nationale, apparaissent très diverses : la citoyenneté différenciée
avec reconnaissance de droits culturels combinés avec ceux de la citoyenneté politique ;
loption fédéraliste ; la reconnaissance / protection par le Droit des identités
minoritaires
Lauteur souligne en particulier lactualité du
fédéralisme culturel personnel, dont les austro-marxistes avaient été les premiers
théoriciens. En bref, une société multiculturelle nest pas naturellement
harmonieuse : il faut construire le cadre - chaque fois différent - qui assurera une vie
sociétale à la fois plus riche et pacifiée.
A toutes les questions évoquées, dont lactualité et la complexité ne sont pas à
souligner, Yves Plasseraud apporte des réponses claires et nuancées. La lecture de son
livre au style fluide et précis est chaudement recommandée, et dabord à ceux qui,
sur le pourtour de la Méditerranée, veulent surmonter le choc meurtrier des identités.
Robert Bistolfi