Note de lecture parue dans le N°32
| Ce pays dont je meurs Fawzia Zouari Editions Ramsay, Paris, 1999, 189 pages |
A partir dun fait divers tragique deux Maghrébines retrouvées mortes de
faim dans leur appartement en novembre 1998 Fawzia Zouari, écrivain, journaliste
à Jeune Afrique, invente lhistoire dune famille dimmigrés
algériens en prenant la voix de laînée des deux surs.
Le père est ouvrier chez Renault, la mère (venue six ans après son mari) refuse pendant
longtemps de retirer son voile : «Maman sappliquait à sa nouvelle vie. Elle
voulait bien mettre un pied dans notre époque, mais sans renoncer à la tatouer de
henné.» Laînée des filles, Nacéra, est née en Algérie, tandis que la
seconde, Amira, née en France, se fait appeler «Marie» et souffre danorexie, une
maladie qui nexiste pas «là-bas», comme pour mieux ressembler aux Français.
Tous les deux ans, la famille retourne passer lété au village, les valises pleines
de cadeaux pour lesquels la famille a dû se priver mais qui, ajoutés à leurs inventions
au sujet de leur vie parisienne, lui permettent de donner une image de réussite : «(Ma
sur) savait que je faisais naître des rêves, de la frustration, et peut-être
de la folie autour de moi. Mais je nen avais cure. Quelque chose me poussait à
faire du mal à ces mendiants du faux songe. A ces consommateurs de fictions occidentales.»
Survient un accident au père et, avec son invalidité comme point de départ, une
progressive descente vers la misère et le désespoir.
Ce livre, dur et émouvant, aborde dune écriture fluide le sujet grave de
lincapacité à trouver sa place en France quand on vient dAlgérie («Nous
savons que cest de ce pays que nous mourrons. De son indifférence, de sa cruauté,
de limpossibilité dy pénétrer. De lAlgérie nous mourrons aussi. De
son éloignement, de sa cruauté, comme de limpossible espoir dy retourner. De
cette vie de nos parents édifiés sur une illusion, «un mirage de bonheur qui
sappelle la France».»), non sans quelques touches dhumour, notamment à
travers le personnage de la mère.
A lire dune traite.
Clémentine Lesage