Confluences Méditerranée                                       N°11                 Eté 1994

 


Comprendre l'Algérie

Dossier préparé par Bernard Ravenel

 

Introduction
(N°11, Eté 1994, 2 pages)

Bernard Ravenel

A différents niveaux de la société et des institutions françaises, nombreux sont ceux qui pressentent que l'Algérie est destinée à redevenir un grave problème politique intérieur.
Dans une certaine mesure, elle n'a jamais cessé de l'être. Cependant la profondeur du drame qui se noue en ce moment en Algérie aura des répercussions considérables à la fois en Afrique (du Maroc à l'Egypte, mais aussi en Afrique noire) et dans toute l'Europe du Sud.
Or la perception française de l'Algérie - comme le regard algérien de la France - présente une grande spécificité et contraint à des exigences particulières de rigueur dans l'analyse si l'on veut mieux mesurer les enjeux.
Nous avons choisi pour l'essentiel de donner la parole à des Algériens estimés à divers titres de la part de leurs concitoyens, par leur passé, leurs analyses, leur intégrité. Les différentes contributions ainsi présentées témoignent de la complexité exceptionnelle de la "transition" actuellement traversée par l'Algérie.

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Alors, dis et meurs
(N°11, Eté 1994, 3 pages)

Edgar Pisani
(président de l'IMA)

Le 22 mars, dans les rues d'Alger, une grande manifestation, énorme de sens; une foule héroïque de femmes et de jeunes proteste. Elle proclame sa révolte, son espoir, sa volonté.
Sur une banderole, un texte de Djaout :
" Si tu parles, tu meurs. Si tu te tais, tu meurs.
Alors, dis et meurs.
 "
Dis pour toutes celles et tous ceux qui étaient là, dans les rues, portant cette banderole ou une autre ; pour ton pays ; pour ceux qui seront morts avant toi et qui mourront après toi; pour vos mères, vos femmes, vos enfants, pour les poètes, les soldats et les policiers, les étudiantes et les journalistes.
Dis pour Boudiaf, assassiné parce qu'il disait juste.
Dis que le peuple algérien n'accepte pas le sort qu'il subit; il a déjà payé cher le droit d'être libre; répète qu'on veut le soumettre.

 

 

Le poids du passé
(N°11, Eté 1994, 10 pages)

Gilles Manceron
( chercheur, co-auteur avec Hassan Remaoun, de
D'une rive à l'autre. La guerre d'Algérie de la mémoire à l'histoire, Syros, 1993)

Si l'engrenage de violence qui sévit en Algérie suscite une légitime indignation, on aurait tort de considérer, depuis la France, ce phénomène comme complètement étranger à la page d'histoire commune que nous avons partagée avec ce pays, et, plus encore, de rechercher dans la crise actuelle des raisons de justifier rétrospectivement une politique passée catastrophique. Ce serait d'autant plus illégitime que cette politique passée porte, tout au contraire, une part importante de responsabilité dans les drames qui se jouent aujourd'hui. Même si l'impasse présente en Algérie trouve ses origines dans des données tout autres, qui renvoient à l'anthropologie et à l'histoire de la société algérienne elle-même, il est utile de commencer par souligner les liens entre la crise actuelle et une partie de l'héritage colonial, d'autant plus que le rapprochement est rarement fait au nord de la Méditerranée entre la situation présente et le passif laissé par la France, et que l'on assisterait même, plutôt, au réveil d'une sorte de bonne conscience française devant le drame algérien d'aujourd'hui.

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 Enseignement de l'histoire et conscience nationale
(N°11, Eté 1994, 8 pages)

Hassan Remaoun
(chercheur au Centre de recherches anthropologiques, sociales et culturelles de l'Université d'Oran)

Quels sont la place et le rôle de l'enseignement de l'histoire, en particulier celle de la guerre de libération nationale, dans la formation de la mémoire de la nation algérienne? On sait qu'en Algérie, un enseignement d'histoire est dispensé de la cinquième à la neuvième année fondamentale (de 11 à 15 ans), et au lycée, de la première à la troisième année secondaire (de 16 à 18 ans). Il existe un seul manuel d'enseignement par année et ils sont tous édités par l'Institut pédagogique national.

 

 

 La dette algérienne et l'ordre mondial
(N°11, Eté 1994, 8 pages)

Gustave Massiah
(chercheur)

Il est d'évidence aujourd'hui que la contrainte financière paralyse et étrangle l'Algérie, que les choix sont de plus en plus restreints et que la dette est un élément essentiel de la situation économique catastrophique. La dette est devenue en quelques années un sujet de préoccupation majeure et l'objet de débats passionnés. Deux questions, liées entre elles sans que l'on puisse les confondre, reviennent de façon lancinante dans les discussions: l'annulation de la dette est-elle nécessaire et peut-elle faciliter la recherche de solutions? La dette est-elle à l'origine de la situation économique et de l'impasse politique?

 

 

 L'incontournable libéralisation
(N°11, Eté 1994, 14 pages)

Smaïl Goumeziane
(universitaire)

Le commerce extérieur de l'Algérie traverse une période très difficile, traduisant on ne peut mieux la crise structurelle dans laquelle se trouve plongé le pays tout entier depuis de nombreuses années. L'année 1994 constitue à cet égard un "creux de la vague", d'autant plus significatif qu'il intervient dans une conjoncture politique et sociale interne particulièrement tragique et incertaine.
Les recettes d'exportations prévisionnelles ne dépassant pas les 9 milliards de dollars, comment les autorités vont-elles pouvoir faire face à un service de la dette du même niveau et à des besoins "incompressibles" à l'importation de plus de 10 milliards de dollars? Cette crise du commerce extérieur, bien que révélée par la chute brutale du prix du pétrole en 1986 remonte, comme nous allons le montrer, au début des années 70.

 

 

 Crise d'une nation
(N°11, Eté 1994, 10 pages)

Entretien avec Sami Naïr
Conduit par Bernard Ravenel

Sami Naïr est philosophe et politologue. Il a publié récemment Le Différend méditerranéen, Editions Kimé, 1992, et Lettre à Charles Pasqua, Editions du Seuil, 1994. Il donne son avis sur ce qui relève du rôle respectif de la colonisation occidentale, de la civilisation musulmane et de la responsabilité proprement politique des pouvoirs algériens depuis l'indépendance pour expliquer la situation actuelle. Il aborde également les questions du retour de l’islam, de la montée de l’intégrisme et de la crise de l’identité nationale algérienne.

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 L'islamisme, une révolution conservatrice ?
(N°11, Eté 1994, 3 pages)

Mohamed Harbi
(universitaire)

Que dire de l'islamisme comme phénomène politiquement et idéologiquement différencié qui n'ait déjà été dit? Mon propos, ici, n'est pas de traiter le sujet d'une manière exhaustive, mais de fournir quelques repères pour en éclairer la nature.

 

 

 Anthropologie de la violence
(N°11, Eté 1994, 18 pages)

Youssef Nacib
(universitaire)

Au lendemain de l'indépendance de l'Algérie, dans l'enthousiasme de la libération, ce pays avait, potentiellement et objectivement, en main les clés de son développement. Sa révolution libératrice l'avait auréolé d'un prestige bénéfique dans l'opinion internationale. De par le monde, en effet, on rendait hommage à son peuple avec respect et sympathie, pour avoir, avec héroïsme, accepté de payer cher le prix de la liberté et de la dignité et décidé, la paix revenue, de regarder les relations franco-algériennes sans animosité ni ressentiment. Au plan des ressources humaines nécessaires à la remise en route de la maison Algérie et à son décollage économique, l'Etat pouvait théoriquement compter sur ses cadres et sur ceux que des pays amis devaient mettre à sa disposition. La formation des juristes, économistes, enseignants, médecins, ingénieurs etc. allait procurer par la suite un encadrement national varié et nombreux. Quant aux potentialités économiques de l'ancienne colonie, elles promettaient non seulement de nourrir les neuf millions de citoyens sortis exsangues de la guerre, mais elles étaient virtuellement à même d'offrir une honnête prospérité au pays. Les richesses naturelles (hydrocarbures, fer, phosphate...), les produits agricoles exportables (vin, ovins, blé dur, primeurs, alfa, dattes, liège etc.), l'outil industriel à construire selon un projet qui f–t pertinent, le tourisme international générateur de devises, l'encouragement de la recherche scientifique étaient autant d'atouts majeurs qui pouvaient garantir l'emploi et la marche des Algériens vers un XXIe siècle de progrès. De plus, la solidarité qui s'était forgée entre Algériens, ruraux et citadins confondus, entre 1954 et 1962, était porteuse d'une formidable réserve d'énergie qui pouvait être canalisée dans le sens de l'édification nationale. Or, brisant tous les espoirs, le premier acte fondateur dont pâtit la République naissante fut la prise du pouvoir par la force et la répression de toute velléité démocratique.

 

 

 L'indispensable retour au dialogue démocratique
(N°11, Eté 1994, 16 pages)

Abderrahim Lamchichi
(universitaire)

Depuis l'arrêt du processus électoral en janvier 1992, l'Algérie a sombré dans une violence incommensurable. Aux crimes inqualifiables perpétrés par les groupes islamistes armés contre les esprits libres de ce pays, répond une répression féroce de l'armée avec ses dérives et ses violations éhontées des Droits de l'Homme. Par delà ce bruit et cette fureur, est-il encore concevable de réfléchir à une autre voie possible entre dictature militaire et théocratie islamiste ainsi qu'aux conditions qui permettraient de stopper l'engrenage de la violence, de renouer les fils d'un dialogue plus que jamais nécessaire et d'amorcer un retour salutaire à une vie démocratique saine?

 

 

 Quelques évidences sur la question berbère
(N°11, Eté 1994, 9 pages)

Salem Chaker
(universitaire)

L'actualité récente en Algérie a montré, une fois de plus, qu'en ce qui concerne les Berbères, les poncifs ont la vie dure. La plupart des organes de presse français ont allègrement puisé dans le stock inusable d'images d'Epinal sur le "bon Berbère", "le Berbère résistant et démocrate", devenu en ces temps menaçants, le dernier rempart contre la vague obscurantiste et fanatique. Les imposantes manifestations en faveur de la langue berbère et de la démocratie qui ont eu lieu en Kabylie et à Alger, en plein état de siège, ont renforcé cette image positive. Le "Berbère tolérant, moderniste et laïc" contre les "fous de Dieu" islamistes... On aura même pu lire dans certains hebdomadaires des descriptions tout à fait lyriques de la situation actuelle de la Kabylie, dignes d'un bon western - "Fort Alamo" ou "Le dernier des Mohicans" - où les villages Kabyles communiquent par signaux de fumée en attendant de pied ferme les Tartares venus du désert. Bref des lignes qui nous ramènent aux vaticinations du siècle dernier (en Algérie) et du début de ce siècle (au Maroc) sur les nombreuses qualités de ce sympathique Berbère, retranché dans ses montagnes inexpugnables, prêt à défendre par les armes ses libertés ancestrales. Le Berbère reste toujours le "bon barbare".

 

 

 Le deuil et le fardeau... la férocité en sus
(N°11, Eté 1994, 13 pages)

Saïda Rahal-Sidhoum
(chercheur)

A suivre les médias aujourd'hui, quiconque, méconnaissant l'habituelle place réservée au féminin en Algérie, serait convaincu que les femmes algériennes se sont réveillées un matin à un monde nouveau, inconnu d'elles, dans lequel venait de faire irruption une violence leur étant spécifiquement destinée. Ce n'est pas le cas.

L'Algérie

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 France-Algérie : une relation particulière ?
(N°11, Eté 1994, 11 pages)

Entretien avec Jean Audibert
conduit par Bernard Ravenel

Jean Audibert, ambassadeur de France en Algérie de janvier 1989 à septembre 1992, raconte dans quel état d’esprit il a pris et terminé cette fonction. Il donne sa définition des relations entre la France et l’Algérie, son opinion sur la responsabilité potentielle de la France dans la situation de l’Algérie et sur les possibilités d’un pouvoir islamiste en Algérie.

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 Dialogue avec Boumediène
(N°11, Eté 1994, 7 pages)

Paul Balta

Le soulèvement d'octobre 1988, la montée de la vague islamiste, l'assassinat de Mohamed Boudiaf, la guerre civile larvée qui tétanise l'Algérie ne peuvent que m'inquiéter en tant que Français et Méditerranéen. Néanmoins, cette situation m'interpelle plus particulièrement en raison des fonctions que j'ai assumées dans ce pays en tant que correspondant du journal Le Monde, de 1973 à 1978. J'ai sillonné en tous les sens ce territoire de même que celui des pays voisins, de la Libye à la Mauritanie; je me suis entretenu longuement avec tous les chefs d'Etat (50 heures de tête à tête avec Houari Boumediène!), avec les responsables, les opposants, l'homme de la rue. A mon retour en France, j'ai été nommé chef de la rubrique Maghreb mais j'ai également continué à "couvrir" le Proche-Orient dont j'étais au départ spécialiste.

 

 

 Pour une paix civile fondée sur la pluralité
(N°11, Eté 1994, 6 pages)

Entretien avec Jean Leca
Conduit par Bernard Ravenel

Le Comité international de soutien aux intellectuels algériens (CISIA) a été créé en juin 1993. Pierre Bourdieu a accepté d'en prendre la présidence. Jean Leca assume la présidence du CISIA-France qui a pour but "d'organiser le soutien aux intellectuels algériens, de renforcer les liens et échanges entre la communauté intellectuelle algérienne et la communauté scientifique et culturelle française et internationale".

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 Fallait-il soutenir le FLN ?
(N°11, Eté 1994, 13 pages)

Bernard Ravenel
(historien)

La guerre d'Algérie a constitué pour la conscience nationale française le traumatisme le plus brutal depuis 1945. Plus de trente ans après, évoquer l'Algérie déclenche une réaction émotive. Que dire alors du sentiment qui s'emparait des Français au moment même des "événements" lorsqu'on parlait de "ceux qui soutenaient le FLN!" J'étais de cette race de "traître à la patrie", même si je n'ai pas été porteur de valise.

J'appartiens à la "Génération Algérie", c'est-à-dire à celle qui, à travers l'UNEF et le PSU, s'est éveillée au combat politique à partir de la critique radicale de la guerre coloniale menée contre la lutte d'indépendance algérienne. La traduction politique de cet engagement était simple: soutien à l'UGEMA - l'organisation des étudiants algériens liée au FLN - et au FLN lui-même qui constituait à mes yeux le légitime représentant de cette lutte.

 

 

 Sortir de l'impasse
(N°11, Eté 1994,  6 pages)

Fayçal Nassour

Quelles sont les conditions politiques et économiques qui permettraient à l'Algérie de sortir de l'impasse actuelle? L'auteur qui a préféré utiliser un pseudonyme, analyse ici les raisons de la crise et propose un programme pour en sortir.

 

 

 La présence économique française en Egypte
(N°11, Eté 1994,  6 pages)

Louis Blin
(chercheur)

De même que les analyses des relations franco-égyptiennes laissent habituellement une portion congrue au volet économique, de même les études des rapports économiques franco-arabes distinguent généralement deux zones d'importance, le Maghreb et les pays du Golfe, accordant une médiocre importance au plus peuplé des Etats arabes. Il est vrai que son image de marque de pays en perpétuel équilibre au bord du gouffre, naviguant entre le Charybde démographique et le Scylla islamiste, ne sied guère à un partenaire économique dont on attend avant tout la stabilité nécessaire aux échanges. On pourrait ajouter que la profusion d'événement politiques au Proche-Orient depuis le début du conflit israélo-arabe a conduit à marginaliser les soubassements économiques, qui, là comme ailleurs, ont leur part dans l'Histoire. Ou bien l'immense village pharaonique que constitue l'Egypte dans le subconscient français - cliché entretenu dès le plus jeune âge - s'accomoderait-il mal d'usine ou de pétrole? Sans remonter à Ferdinand de Lesseps, un rapide examen de la présence économique actuelle de la France en Egypte réserve quelques surprises.

 

 

Confluences culturelles

 

 Sur les pas de Léon l'Africain
Réconcilier la Méditerranée
(N°11, Eté 1994, 6 pages)

Entretien avec Amin Maalouf
Conduit par Anissa Barrak

" Ma sagesse a vécu à Rome, ma passion au Caire, mon angoisse à Fès et à Grenade vit encore mon innocence. " Avec cette phrase annonciatrice qui résume le périple de Léon l'Africain et avec laquelle Amine Maalouf avait ouvert son premier roman, toute la Méditerranée est là, dans les dimensions multiples - culturelles et historiques - que comporte chacune de ses cités. Amin Maalouf s'identifie-t-il a son personnage, ce grand voyageur, presque apatride, contraint à quitter son pays natal, l'Andalousie, par les forces de l'intolérance et de l'exclusion et qui a erré tout autour de la Méditerranée, de son propre gré ou au gré des événements, à la recherche d'une terre accueillante? Porte-t-il en lui l'âme du voyageur cosmopolite rempli des contradictions que génèrent la quête perpétuelle, la curiosité nourrie, l'aventure assoiffée de découverte? Et de quoi tient-il donc cette tendance à la compassion dont il a si fortement marqué Léon l'Africain et dont sera pétrie l'âme de ses romans ultérieurs? Une compassion qui ouvre les coeurs, force les portes des demeures. Compassion réconciliatrice qui saura trouver le fil conducteur d'une cité à l'autre, créant le lien entre ces êtres ni tout à fait les mêmes ni tout à fait différents et dans lesquels, à chacune de ses étapes, il se reconnaît, se fond et renaît, chaque fois renouvelé.