Corruption et politique en Europe du Sud Dossier préparé par Jean-Paul Chagnollaud et
Bernard Ravenel |
Avant-propos
(N°15, été 1995, 6 pages)
Jean-Paul Chagnollaud et Bernard Ravenel
Les rapports entre corruption et politique ne peuvent se réduire à l'idée qu'il n'y aurait, ici ou là, que quelques accidents fortuits liés aux pratiques de tel ou tel décideur politique ou économique. Ils relèvent en fait de tout un système qui met en jeu une série de facteurs essentiels au bon fonctionnement de la démocratie. En ce sens, son émergence apparaît comme le signe de graves dysfonctionnements de l'ensemble d'un système politique.
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Corruption,
politique et démocratie
(N°15, été 1995, 12 pages)
Yves Mény
(Professeur à lInstitut dEtudes Politiques de Paris)
La question de la corruption n'est pas nouvelle en soi et depuis le moment même où s'est constituée une société politique, c'est-à-dire un espace qui ne s'identifie ni aux individus en tant que tels ni à la sphère privée des groupes ou des communautés, la corruption a constitué un problème potentiel. Certes tous les systèmes politiques n'y ont pas prêté la même attention. Mais là où la division entre sphère politique et sphère marchande a été érigée en principe, là où l'intérêt public se distingue des intérêts privés, là où l'Etat a fait reculer le patrimonialisme, le clientélisme, le népotisme, alors la corruption est considérée comme une pathologie.
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Quel
avenir pour la corruption ?
(N°15, été 1995, 10 pages)
Robert Bouchery
(Procureur général honoraire près de la Cour d'Appel de
Paris)
La lutte contre la corruption doit être de tous les instants et rechercher le concours de tous les citoyens. Un effort législatif a été fait à partir de 1988, surtout en 1993 et 1995. Toutefois, en 1994, s'est produit un recul qui a été compensé par la suite, mais seulement en partie. Le stade de la microcorruption étant dépassé, si les contre-pouvoirs ne sont pas rendus plus efficaces et les actes administratifs plus transparents, si les codes de déontologie ne sont pas généralisés dans les secteurs public et privé, le combat risque d'être perdu et l'avenir de la corruption doré.
Argent sale : les juges
ont-ils les mains liées ?
(N°15, été 1995, 10 pages)
Entretien avec Alain Vogelweith
conduit pas Jean-Paul Chagnollaud
Co-auteur avec Mario Vaudano de " Mains propres, mains liées ", Alain Vogelweith est membre du Syndicat de la magistrature et juge dinstruction à Lille. Jusquoù va lindépendance des juges ? Lauteur explique comment et pourquoi linstruction des affaires peut être bloquée et parle du rôle de la classe politique et de la presse.
Le bâtiment victime,
complice ou coupable ?
(N°15, été 1995, 8 pages)
Léo Duquesne
(Pseudonyme d'un observateur du bâtiment)
Dans ce village de l'Aveyron, la municipalité a
décidé d'édifier une salle de sports. Dans le même temps, le maire dont la famille
s'est agrandie, fait construire une maison plus vaste.
Répondant à une question sur l'aménagement de cette maison, le chef d'entreprise qui
bâtit la salle de sports lui propose, tout naturellement, de la moquette à un prix
défiant, vraiment, toute concurrence, il peut même la lui donner car ce sont des
"chutes", il ne pourra rien en faire, c'est perdu, et c'est juste à la
dimension qu'il faut. Un peu plus tard, il propose également du marbre qui ornerait
magnifiquement une salle de bains, et là encore pour rien du tout car de toute façon ce
sont des "retours de chantiers". Quant à la piscine que la municipalité
envisage de construire...
La haute
fonction publique territoriale face à la corruption
(N°15, été 1995, 8 pages)
Entretien avec des membres de la haute fonction publique territoriale ayant
désiré garder l'anonymat
conduit par Jean-Paul Chagnollaud
Par les responsabilités qu'ils assument, les membres de
la haute fonction publique territoriale (secrétaire général, secrétaire général
adjoint, directeur des services techniques...) se trouvent au coeur du fonctionnement des
collectivités territoriales où, ces dernières années, se sont développées tant
d'affaires de corruption, plus ou moins importantes.
Quand de telles circonstances surgissent, ils ont bien peu de moyens d'intervention
puisqu'ils sont dans une situation de totale dépendance à l'égard de l'élu en charge
de l'exécutif qui peut, quand il le veut, les décharger de leurs fonctions. Dans le
cadre de ce dossier, il nous a donc paru essentiel d'entendre leurs points de vue.
Compte tenu des risques qu'ils estiment courir s'ils s'exprimaient publiquement sur ce
sujet difficile, les trois représentants d'importantes collectivités de la région
parisienne que nous avons rencontrés ont préféré garder l'anonymat. Dans l'entretien
qui suit, ils seront simplement désignés par trois lettres afin de rendre compte des
nuances de leurs analyses.
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Le
service central de prévention de la corruption
(N°15, été 1995, 6 pages)
Entretien avec Pierre-Antoine Lorenzi
conduit par Marie-Claude Slick
Pierre-Antoine Lorenzi, ancien chef de cabinet du Garde des Sceaux, présente le rôle et les compétences du service central de prévention de la corruption dont il est le secrétaire général. Il est, par ailleurs, l'auteur d'un livre consacré à ces questions: Corruption et imposture (éditions Balland, 1995).
Le système mafia
(N°15, été 1995, 10 pages)
Entretien avec Luciano Violante
conduit par Bernard Ravenel
Président de la commission parlementaire anti-mafia en Italie jusqu'en mars 1994, l'ex-magistrat Luciano Violante, actuellement vice-président de la Chambre des députés est l'auteur de " Non è la Piovra " (douze thèses sur les mafias italiennes).
(Texte traduit de litalien par Aude Joly)
L'indépendance de la magistrature
italienne
Une garantie dans la lutte contre la corruption
(N°15, été 1995, 8 pages)
Mario Vaudano
(juge d'instruction, procureur)
Au pays où la mafia règne, quelles sont les limites de l'indépendance des juges? Paradoxalement, par rapport à d'autres pays d'Europe, les juges italiens sont dotés d'un statut qui leur permet de résister aux pressions de l'Etat et des pouvoirs locaux. Mais il semblerait que des menaces liées à l'organisation de la vie politique puissent compromettre cette situation.
La
corruption politique en Espagne, Tradition et modernité
(N°15, été 1995, 10 pages)
Antonio Elorza
(universitaire)
Parmi les récentes explications sur l'origine de la Mafia en Sicile, celles qui insistent sur le "modèle espagnol" ne manquent pas, dans la lignée des explications de Henner Hess dans son livre Mafia. " Zentrale Herrschaft und lokale Gegenmacht " (T-bingen, 1970). Hess souligne le rôle joué par la Mafia, à sa préhistoire, comme contrepouvoir échappant à la juridiction nationale et reposant sur l'appartenance à une clientèle privilégiée et sur le recours à une violence privée estimée légitime. Un gouvernement absolu, mais aussi lointain et faible, laissait pratiquement dans le vide la sphère de pouvoir local où seuls comptent le patronage, les bravi dépendants du baron ou le pouvoir des proches du Saint-Office. Dans un ouvrage plus récent, " La mafia come metodo ", Nicola Tranfaglia systématise l'explication, insistant sur le fait que la genèse de la Mafia a dû avoir lieu dans ces maillons brisés de la chaîne de pouvoir de l'Etat absolu de l'Ancien Régime espagnol. Il s'agit d'une méthode qui caractérise autant la Mafia que la Camorra ou la 'ndrangheta, et qui, face à un Etat qui ne peut (ou ne veut) faire respecter la loi et maintient la discrimination envers les citoyens au bénéfice des "amis" ou des protégés de celui qui détient le pouvoir, tend à s'étendre chaque fois plus, hors de son milieu criminel d'origine. En Italie méridionale, vu les caractéristiques du processus d'unification, ni l'Etat libéral, ni le fascisme, ni la République ne sont parvenus à interrompre le phénomène.
(Article traduit par Anatole Muchnik)
Espagne : la corruption "constituante"
(N°15, été 1995, 12 pages)
Gabriel Albiac
(universitaire)
Dans le Paris de la fin du XIXème siècle, Baudelaire a traduit ce dégoût que le quotidien impose à celui qui se penche sur l'épouvante du monde que le sort lui a réservée: "De la première à la dernière page des journaux, rien qu'un tissu d'horreurs: des guerres, des crimes, des vols, des infamies, des tortures, des crimes princiers, des crimes d'Etat, des crimes privés, une ivresse d'atrocité universelle."
(Traduit de l'espagnol par Soizic Houbart)
Grèce : Etat
des lieux de la corruption
(N°15, été 1995, 6 pages)
Richard Soméritis
(écrivain et journaliste)
La conviction des Grecs est absolue: leur pays est le champion de toutes les fraudes, de toutes les combines, de tous les scandales. Ils le proclament en privé et en public. Haut et fort. Seuls les échos de leur propos dans le presse internationale provoquent une réaction, parfois passionnée, de contestation. Ils nient alors ce que les accusations pourraient avoir de systématique, évoquent le règne, réel, des scandales en Italie, en France, voire en Allemagne ou en Grande Bretagne dont les performances en la matière sont en effet remarquables comme en témoignent tant d'"affaires" aux conséquences politiques graves.
Grèce : Une
économie parallèle
(N°15, été 1995, 8 pages)
Entretien avec un député d'Athènes et un conseiller ministériel grec ayant requis
l'anonymat
conduit par Christophe Chiclet
Nous avons contacté de nombreuses personnalités mais peu ont souhaité nous répondre. Ceux qui l'ont bien voulu ont cependant demandé à garder l'anonymat, craignant des retombées malheureuses sur leurs postes et leurs carrières. En effet, si la justice s'est imposée ou tente de s'imposer en Espagne, en France et en Italie, ce n'est toujours pas le cas en Grèce. Journalistes, députés et juges qui voulaient briser certains tabous, ont même payé de leur vie, ont été blessés ou tués par de "mystérieux" groupes terroristes.
| Le processus de paix au Proche-Orient |
Jordanie : La paix pour le
développement
(N°15, été 1995, 8 pages)
Bernard Lecat
(journaliste)
La signature du traité de paix entre la Jordanie et Israël en octobre dernier, qui a mis fin à un état de belligérance qui durait depuis plus de quarante ans, est un pas encourageant pour les autorités jordaniennes. Elle constitue un choix logique vu l'évolution du contexte international et va favoriser le redressement économique qui avait été entrepris à la fin des années 1980. Néanmoins, les incertitudes liées au règlement de la question palestinienne, le poids de la dette extérieure, le déficit commercial chronique et la fragilité du tissu social sont des facteurs qui doivent inciter à la vigilance.
Un blocage politique lourd de dangers
(N°15, été 1995, 8 pages)
Anna Bozzo
(chercheur)
Six mois après la signature de la "plate-forme pour une solution politique et pacifique de la crise algérienne" par un certain nombre de représentants de l'opposition, la paix en Algérie semble encore lointaine. Les groupes armés ainsi que les secteurs du pouvoir qui ont opté pour la guerre totale empêchent de fait, par leurs actions, l'ouverture d'un vrai dialogue entre l'opposition politique et le gouvernement. Les attentats terroristes, mais aussi la répression qui prend souvent la forme de représailles, fournissent au pouvoir l'alibi pour ne pas entreprendre une véritable négociation.
(Texte traduit par Bernard Ravenel)
Entre Europe et dictature
(N°15, été 1995, 6 pages)
Christophe Chiclet
(journaliste)
Le 6 mars 1995, l'Union Européenne entrouvrait timidement ses portes à la Turquie. Outre les conditions économiques d'ajustement, Bruxelles et Strasbourg demandent à Ankara de se mettre à niveau par rapport aux problèmes des droits de l'homme et à la question kurde. Face à ces demandes minimales, les autorités militaires, par la voix du général Côrekçi, refusaient le 30 juin toute ouverture démocratique. Entre mars et juin, les autorités civiles n'ont pu éviter de nombreux dérapages. Par ailleurs, les relations entre la Turquie et certains de ses voisins sont toujours mauvaises.
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Conférence euro-méditerranéenne de Barcelone
Extraits de la version finale du rapport de synthèse approuvé par le Conseil
européen le 10 avril 1995
(N°15, été 1995, 10 pages)
présenté par Bernard Ravenel
(historien)
Les 27 et 28 novembre 1995 doit se tenir à Barcelone une importante conférence euro-méditerranéenne qui réunira 27 chefs d'Etat ou de gouvernement (les quinze pays de l'Union européenne et les 12 pays méditerranéens non membres de l'Union européenne).
Cette réunion est le produit d'un long processus qui, de fait, a commencé avec la chute du Mur de Berlin (1989) et la guerre du Golfe (1990-1991) qui ont radicalement transformé les enjeux méditerranéens. Une nouvelle politique méditerranéenne de l'Europe s'imposait alors d'autant que la décennie 80 avait été marquée par une détérioration profonde de la situation dans les pays de la rive sud: aggravation de l'écart de revenus par habitant entre le nord et le sud, accélérée par le différentiel de croissance démographique, accentuation des contrastes sociaux internes débouchant sur des émeutes urbaines massives, en particulier au Maghreb (Tunis, Casablanca, Fez, Alger). Deux facteurs, en partie liés, ont fortement contribué à cette dégradation d'ensemble: le poids de la dette et la chute des prix des produits de base (pétrole mais aussi phosphates et huile d'olive).
| Confluences culturelles |
Hommage à
Jacques Berque
L'histoire et la danse
(N°15, été 1995, 10 pages)
présenté par Thierry Fabre
(chercheur)
Vivacité du verbe et gourmandise de l'intelligence, voici Jacques
Berque tel qu'en lui même. Ce texte, extrait de Dépossession du monde, est une
magistrale expression de sa verve, une remarquable illustration de sa capacité à
comprendre l'Autre de l'intérieur, sans jamais renoncer à son appartenance. C'est ainsi
qu'il fut un homme des deux rives, un fondateur de confluences.
Il vient de nous quitter mais sa pensée reste vive. Elle est à l'oeuvre dans tout ce qui
peut se dire de significatif aujourd'hui sur la Méditerranée. Goût de l'ailleurs et
rigueur du savoir, plénitude solaire et perception du tragique, caresse de l'Utopie et
lucidité décapante, Jacques Berque nous a légué tout cela, tout ce par quoi l'être au
monde méditerranéen renoue avec sa force inaugurale, sujet de son inlassable espérance.
L'Espagne, de la guerre d'indépendance à la
guerre civile
Une nation éclatée
(N°15, été 1995, 9 pages)
Emile Témime
(universitaire)
Dans cette longue période, qui s'étend des premières années du XIXe siècle à la Deuxième guerre mondiale, et où triomphe en Europe le modèle de l'Etat-Nation, rêvé par le Despotisme éclairé et mis en forme par la monarchie napoléonienne, où s'affirment d'une même voix des gouvernements centralisateurs et des nationalismes agressifs, l'Espagne présente assurément des traits originaux. Les mouvements insurrectionnels, les soulèvements convulsifs qui agitent le pays semblent, par certains aspects, à contre-courant de ce qui se passe dans les pays voisins. En Italie, l'action révolutionnaire se donne d'abord pour but la réalisation de l'Unité Nationale, qui se construit autour d'une dynastie conquérante et d'une capitale-symbole. En France, les changements successifs de régime politique et les affrontements sociaux n'affectent en aucune manière l'évolution vers un centralisme accepté ou imposé.