Islam et Occident : la confrontation ? Dossier préparé par Abderrahim Lamchichi |
Avant-propos
(N°16, Hiver 1995-96, 9 pages)
Abderranhim Lamchichi
(universitaire)
Clarifier le passé pour construire le futur
" Et vers cette coupe renversée qu'on appelle le ciel
Sous laquelle, vermine rampante, nous vivons et mourrons,
N'élève pas tes mains pour demander de l'aide,
Car elle est entraînée aussi impitoyablement que toi et moi. "
Omar Khayyam
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Choc des
civilisations ou conflits d'intérêts ?
(N°16, Hiver 1995-96, 8 pages)
Mohamed Abed El Jabri
(universitaire)
Il y a plus d'un siècle, le monde célébrait le treizième anniversaire de la mort de Karl Marx (1883). Sa théorie qui fut connue par la suite sous le nom du "matérialisme historique" était en voie de diffusion dans tout le champ intellectuel européen. Cette théorie est résumée dans cette célèbre phrase qui ouvre Le manifeste du parti communiste publié alors (1848) avec la collaboration de Fréderich Engels : "L'histoire des sociétés humaines est l'histoire de la lutte des classes". Marx prévoyait une intensification de la lutte entre les deux classes qui polarisaient à son époque la population européenne, la classe des capitalistes et celle du prolétariat, pour conclure sur la victoire inéluctable de cette dernière et l'émergence d'un société sans classes... Je me suis remémoré ces thèses marxiennes qui ont perdu de leur attrait de nos jours au moment où je lisais un article du professeur Huntington qui soutient que la lutte que connaîtra l'humanité dans l'avenir consistera en une confrontation des civilisations. Même si la distance qui sépare les nombreux écrits où Marx avait exposé ses théories sur l'histoire et la société et l'article limité où Samuel P. Huntington a exposé sa vision, on ne peut pas résister à la tentation d'opérer une comparaison entre le schéma général de l'approche marxiste tel qu'il ressort du texte du manifeste et les idées directrices de l'article du chercheur américain.
(Traduit de l'arabe par Mohamed Tozy)
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Des miroirs
déformants
(N°16, Hiver 1995-96, 10 pages)
Anne-Marie Delcambre
(universitaire)
Essayer de voir ce que furent en Occident les idées qu'on se fit de l'Islam n'est pas seulement obéir à une curiosité légitime, c'est aussi faire comprendre les fantasmes qui continuent de hanter l'esprit des non musulmans. Une chose est certaine, c'est que l'Europe chrétienne refléta une image singulièrement négative de cette religion dont elle craignait l'importance. Mais le miroir de l'Occident chrétien est en fait le même que celui de l'Orient musulman.
Stéréotypes
et réalités
(N°16, Hiver 1995-96, 6 pages)
Paul Balta
(journaliste et écrivain)
La conférence Euroméditerranéenne des 27 et 28 novembre, à Barcelone, a, pour la première fois, réuni les 15 pays membres de l'Union européenne et 12 pays tiers du bassin. Aboutissement de la politique méditerranéenne rénovée (PMR) définie en 1990 mais aussi tremplin pour le "co-développement par le partenariat euro-méditerranéen", elle aura illustré la bonne volonté de l'Europe mais aussi ses peurs et ses ambiguïtés. Certes, l'UE n'est pas l'UNESCO mais il est tout de même révélateur que le rapport de synthèse du Conseil européen qui a servi de document préparatoire aux travaux ait placé le paragraphe "Culture et médias" - dix lignes au total - après ceux consacrés aux "Migrations", au "Trafic des stupéfiants", au "Terrorisme", à la "Criminalité internationale"... Relevons, sans y mettre trop de malice, que les organisateurs n'ont certainement pas pensé, en choisissant leur date, qu'il y a 900 ans, le 27 novembre 1095, le pape Urbain II prêcha, à Clermont Ferrand, la première croisade. Sept autres allaient suivre, jusqu'en 1270.
L'islam, ultime
recours ?
(N°16, Hiver 1995-96, 9 pages)
Jocelyne Césari
(chercheur)
La chute du Mur de Berlin en mettant fin à la polarité Est/Ouest, a en même temps mis un terme au combat qui opposait un universalisme à l'autre et relégué au musée les idées de progrès et de futur prometteur. A défaut d'universalisme règne désormais le mondialisme sous la forme du triomphe apparent de la démocratie de marché, de la circulation accélérée des hommes, des techniques et des marchandises. Et pourtant, dans ce désenchantement presque achevé du monde ou plutôt en raison même de ce désenchantement, l'affirmation des particularismes est plus vivace que jamais. Reconnaissance, authenticité, respect... autant de termes qui sont entrés dans le répertoire des revendications et attestent de la peur de cette fin de siècle: la dissolution dans l'uniformité. Cette angoisse de la perte, s'explique par la mise en errance de tous les repères individuels et collectifs et oblige à reposer la question du rapport à l'universel. L'évolution des sociétés et des nations se trouve prise entre deux vertiges: la recherche de l'universel et l'affirmation de la différence. Dans ces nouvelles redistributions du sens, encore balbutiantes, les religions sont particulièrement sollicitées et s'affirment tout à la fois comme des vecteurs d'affirmation des identités, de protestation contre la perte des repères et de contestation des instances chargées de dispenser jusqu'à présent le sens: Eglises, institutions, Etats.
Le
foulard islamique à l'école, Essai d'approche féministe et laïque
(N°16, Hiver 1995-96, 4 pages)
Régine Dhoquois-Cohen
(universitaire)
Les travaux préparatoires de la conférence des Nations Unies sur les femmes à Pékin, le déroulement de celle-ci ainsi que les discussions au sein du forum des ONG, ont permis de mesurer l'ampleur des problèmes à résoudre pour parvenir à une égalité de droit et de fait entre hommes et femmes dans le monde, et ce, malgré les incontestables progrès accomplis dans certains pays depuis une trentaine d'années. L'opposition, parfois violente, de certains Etats catholiques et islamistes à la reconnaissance de l'égalité hommes/femmes et de droits sexuels pour les femmes a montré, s'il en était besoin, que les obstacles se situaient à l'interface du politique et du culturel.
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L'identité voilée
(N°16, Hiver 1995-96, 16 pages)
Farhad Khosrokhavar
(universitaire)
L'attitude dominante en France consiste à voir dans le voile un produit d'importation, comme une greffe extérieure qui ne saurait s'enraciner dans le terreau français. Selon cette vue des choses, les filles voilées d'origine maghrébine seraient des étrangères à la société française, sinon de naissance, du moins en termes culturels, puisqu'elles cherchent à se voiler et à s'enfermer dans le communautarisme. Ce faisant, elles acquiesceraient à l'asservissement, à l'archaïsme et au fanatisme religieux. Ce travail, tout en ne cherchant pas à minimiser les dangers d'asservissement pour les femmes que pourrait induire le revoilement dans certaines conditions, tâche de montrer la complexité des choses et la pluralité des sens du voile. Surtout, cherche-t-il à mettre en perspective le sens du voile dans la société française, sens qui ne saurait être le même que dans le contexte algérien ou iranien.
Les banlieues
identitaires
(N°16, Hiver 1995-96, 8 pages)
Claude Liauzu
(universitaire)
En octobre 1983, un petit groupe de jeunes - beurs, fils de harkis, Algériens, Français dits de souche, garçons et filles, ainsi qu'un prêtre - entamaient une marche de Marseille à Paris qu'ils croyaient être leur An Zéro. Moins de dix ans plus tard, la somme et le reste, les limites de ce mouvement apparaissent dans un entretien de Khaled Kelkal avec un sociologue. La comparaison de ce texte avec le journal de La Marche rédigé par Bouzid, l'analyse des représentations médiatiques des événements de 1983 et 1995, permettent de réfléchir aux variations des rapports entre les jeunes issus de l'immigration et la société française. Khaled Kelkal qui, à 10 ans, vibrait sans doute au récit des acteurs de la traversée de la France profonde, est allé au bout de son voyage, tué après une cavale terroriste à quelques kilomètres de son territoire de Vaulx-en-Velin. Comment expliquer cette rupture entre une partie des enfants des banlieues et la France? Peut-on évaluer les risques d'affrontements ethniques, de développement d'un terrorisme islamiste et de poussées xénophobes?
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Bulgarie : Un îlot de
stabilité dans la "poudrière" de l'Europe
(N°16, Hiver 1995-96, 7 pages)
Aleko Djildjov
(conseiller au Conseil des Ministres de Bulgarie)
La cohabitation des chrétiens et des musulmans en Bulgarie dans le contexte de la résurrection de l'idée de l'Etat ethniquement pur dans les Balkans est-elle possible?
(Traduit du bulgare par Tzéna Mileva)
La
Turquie entre Islam et Occident
(N°16, Hiver 1995-96, 8 pages)
Jean-Christophe Ploquin
(journaliste)
De par sa position géopolitique et son histoire, la Turquie est placée au carrefour des mondes musulman et occidental. Les mouvements politiques s'inspirant de l'Islam et revendiquant une plus grande place pour l'identité et les valeurs musulmanes y gagnent du terrain. Deux figures de l'intelligentsia islamiste turque expliquent le succès de leur parti, le Refah Parisi, et prennent position à l'égard de l'Occident.
Europe et Islam : Pour
un dialogue culturel rénové
(N°16, Hiver 1995-96, 8 pages)
Robert Bistolfi
(fonctionnaire européen)
L'avenir apparaît brouillé. L'Union européenne, hésitante sur son propre projet, n'a pas encore su proposer à son Sud immédiat un partenariat en mesure de répondre aux attentes de sociétés très jeunes et impatientes. La diversité culturelle des anciennes nations d'Europe s'est accentuée, et les modèles d'intégration établis sont partout soumis à questionnement. Les nouvelles incertitudes internationales et la crise sociale avec son cortège d'exclusions alimentent les replis régressifs; les légitimes ressourcements identitaires dérivent en méfiance à l'égard de celui qui est différent. Aujourd'hui, cet autre prend trop souvent en Europe la figure du musulman, et le musulman de l'intégriste. En face, tend inversement à s'imposer l'image d'une Europe opulente, qu'un matérialisme égoïste éloigne de ses propres valeurs (révélées ou humanistes), et rend indifférente aux aspirations à un ordre mondial plus équitable. Les stéréotypes antagonistes trouvent aisément leur justification dans les événements qui, de l'Irak à l'Algérie, de la Palestine à la Bosnie, affectent le monde musulman.
L'Islam
dans les représentations stratégiques de l'Occident
(N°16, Hiver 1995-96, 12 pages)
Dominique David
(universitaire)
L'idée que l'Islam et l'Occident formeraient une relation forte du jeu stratégique de demain est à la mode et tend à se diffuser pour des raisons de conjoncture, tenant à l'évolution du système international. Ce couple Islam/Occident existe-t-il, fonctionne-t-il déjà? N'est-il qu'une représentation idéologique servant d'autres acteurs? N'est-il tout simplement rien? Ou est-il en voie de cristallisation plus ou moins lente?
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| Actuel |
Israël-Palestine : La
marche vers la paix continuera
(N°16, Hiver 1995-96, 2 pages)
Théo Klein
(membre du Barreau de
Paris et du Barreau d'Israël)
Nicosie, la dernière capitale
divisée d'Europe
(N°16, Hiver 1995-96, 7 pages)
Christophe Chiclet
(journaliste)
A l'occasion du mois culturel européen, la municipalité de Nicosie et le gouvernement chypriote ont organisé du 15 septembre au 15 octobre 1995, une série de manifestations révélant l'extraordinaire richesse du patrimoine historique et culturelle de la ville. Mais une richesse qui est défigurée par une "ligne verte" qui coupe la ville en deux; le sud chypriote grec, le nord chypriote turc.
La nouvelle
donne yougoslave
(N°16, Hiver 1995-96, 5 pages)
Christophe Chiclet
(journaliste)
Après avoir contrôlé le cône sud des Balkans et laissé les Européens s'embourber dans le conflit bosniaque, les Etats-Unis font une nouvelle fois la preuve de leur puissance. En six mois, ils pensent pouvoir régler un problème de plus de quatre ans. Mais si les armes se taisent, les guerres yougoslaves sont loin d'être terminées. Les Croates veulent récupérer la Slavonie orientale. Les Serbes ont goûté à leur tour à l'amère goût de la défaite, des massacres et des réfugiés. Les Bosniaques voient finalement leur pays démembré et se méfient de leur nouvel "allié" croate. Enfin, les Albanais du Kosovo et de Macédoine attendent leur heure.
| Histoire et mémoire |
L'échange
des populations entre la Grèce et la Turquie
au lendemain de la Première Guerre mondiale
(N°16, Hiver 1995-96, 9 pages)
Meropi Anastassiadou
(chercheur)
Lorsque, le 15 mai 1919, les soldats du roi Constantin débarquent à Smyrne et l'occupent, la population grecque de l'Asie mineure est prise d'un enthousiasme délirant. Elle croit venue l'heure de la réalisation de la Megali Idea et fait mine d'ignorer que les forces de la nouvelle Hellade ne sont là qu'au titre d'un mandat provisoire de pacification. De fait, à cette époque, le sort de l'Empire ottoman, sorti vaincu de la Grande Guerre, est encore loin d'être réglé. Les Puissances de l'Entente la France, l'Angleterre, la Russie, l'Italie, la Grèce se sont déjà maintes fois partagées les terres fertiles de l'Anatolie, les sols pétrolifères de Mossoul, les détroits, mais, faute de consensus, aucune décision définitive n'a encore été prise. Qu'à cela ne tienne. Pour le gouvernement d'Athènes, la cause est entendue: l'Asie mineure sera grecque, la grande Grèce dont avaient rêvé tant de générations d'Hellènes est sur le point de voir le jour.
| Confluences culturelles |
Lettre posthume à un
ami disparu
(N°16, Hiver 1995-96, 6 pages)
Ahmad Moatassime
(universitaire)
au Professeur Jacques Berque mort à 85 ans
le 27 juin 1995 dans sa retraite active des Landes
après plus d'un demi siècle d'action et d'études orientalistes
Nous nous sommes vus pour la dernière fois en Italie, au colloque international sur la pluralité culturelle, organisé au centre même de la Méditerranée, à Amalfi, au cours de la première semaine de mai 1995, par l'Instituto universitario orientale de Napoli. Tu étais accompagné, comme toujours, par ta femme, la jeune Giulia qui était pour toi plus que l'assistante scientifique attentionnée et la conseillère appréciée, la bien-aimée et légendaire "comtesse" et, sans aucun doute, le rayon lumineux le plus puissant de tes derniers jours. A l'ouverture du colloque, tu nous avais entretenu sur la "mère" Méditerranée, "émanation et aboutissement prospectif de l'interculturalité", dont tu avais fait ta patrie originelle, comme en témoignent tes Mémoires des deux rives (Seuil, 1989). En marge du colloque, tu m'as parlé de tes autres projets de recherche qui étaient encore immenses, comme si la roue fatale du destin ne devait pas s'arrêter. Tu avais accepté aussi, obligeamment, le principe de préfacer mon futur ouvrage et tu m'avais fait l'honneur de vouloir m'associer à un projet de film sur tes souvenirs, avec Marc Ferro et l'Institut National de l'Audiovisuel. Film qui ne verra pas le jour, ton décès étant survenu le 27 juin 1995.
Imaginaire et
orientalisme chez les écrivains français du XIXème siècle
(N°16, Hiver 1995-96, 11 pages)
Colette Juilliard
(écrivain)
Il peut paraître curieux de constater que l'envolée imaginaire du XIXème siècle français se soit faite vers l'Orient, et non vers l'Amérique, que Chateaubriand avait "découverte". Cependant, il ne faut pas oublier qu'un imaginaire a besoin d'un terreau fertile, et que ce terreau, le XVIIIème l'avait amoureusement préparé: traduction des Mille et une nuits, dictionnaires, essais, théâtre, contes, états du monde arabo-turc, relations diplomatiques avec la Porte, commentaires du Coran, tout était invite à l'Autre, invite à la connaissance, invite à l'appréciation de la différence. Ce point de vue est souvent contesté, mais c'est celui que cet article a l'ambition de soutenir et d'expliquer.