Confluences Méditerranée                                       N°5                Hiver 1992-93

 


Les flux migratoires en Méditerranée

  Dossier préparé par Bernard Ravenel

 

Introduction
(N°5, Hiver 1992-93, 2 pages)

Jean-Paul Chagnollaud

Pour le numéro cinq de Confluences-Méditerranée - qui ouvre, avec l'hiver 1993, sa deuxième année d'existence - nous avons choisi d'aborder une question qui, par l'importance de ses enjeux comme par la diversité de ses dimensions, se trouve aujourd'hui au cœur du débat politique en Europe, sans doute pour longtemps encore: les migrations méditerranéennes.

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A la mémoire de Hamadi Essid
(N°5, Hiver 1992-93, 1 page)

Le Comité de rédaction

Le 27 novembre 1991, disparaissait brutalement notre ami Hamadi Essid.
Parce qu'il croyait, "que l'échange des idées et la réflexion en commun étaient les moyens les plus efficaces pour parvenir à la solution des crises et des conflits" tout en étant conscient que son opinion "était, de toute évidence, très peu partagée", et parce que nous partagions cette opinion avec lui, nous avions travaillé ensemble pour concevoir cette revue afin qu'elle soit cet espace d'échange et de confrontation intelligente des idées.

 

 

Pour une histoire méditerranéenne des migrations
(N°5, Hiver 1992-93, 12 pages)

Claude Liauzu
(responsable du Réseau de recherche et du Diplôme de 3ème cycle
Migrations, Echanges et Développements méditerranéens à l'Université Paris VII)

Ce titre est choisi pour attirer l'attention sur un paradoxe : l'absence des migrations dans la problématique des études méditerranéennes, l'absence de la dimension méditerranéenne dans la problématique d'étude des migrations. Une telle constatation, vraie tout particulièrement pour la recherche française, mérite une réflexion qui ne peut être qu'esquissée ici.

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Proportions d'Africains du Nord
dans la population totale de chaque région européenne en 1990

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Immigration et culture
(N°5, Hiver 1992-93, 6 pages)

Hervé Le Bras
(directeur du Laboratoire de Démographie historique du Centre National de Recherche Scientifique
et de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris)

Sous le titre "L'immigration, une dimension majeure du XXIème siècle européen", Jacques Lesourne, l'actuel directeur du quotidien Le Monde, a publié dans Le Débat, en 1985, ses hypothèses prospectives sur les migrations après avoir indiqué les grandes tendances des prévisions des Nations-Unies. "Dans un tel contexte que s'ajoutent en 2025, aux 312 millions de descendants des habitants actuels de la communauté à douze, de 20 à 50 millions de musulmans venus du croissant méditerranéen, de Marrakech à Istanbul est une hypothèse plausible. Le chiffre le plus élevé ne correspondrait après tout qu'à 10% tout au plus de la population potentielle des pays émetteurs", écrit-il notamment à la page 30.
On va poser deux questions à ce texte : la première, de routine, sur ses sources, la qualité de ses hypothèses (Jacques Lesourne a été responsable du grand projet de prospective de l'OCDE, "Interfuturs"), et des chiffres qu'il avance, la seconde, qui importe plus, sur la destination de ces millions de futurs arrivants.

 

 

Migrations et nouvel ordre mondial
(N°5, Hiver 1992-93, 9 pages)

Gian Paolo Calchi Novati
(professeur d'histoire des pays afro-asiatiques à l'Université d'Urbino
et a été directeur de la revue Politica Internazionale)

Les flux migratoires de l'Est et du Sud en direction du Nord développé constituent un des problèmes cruciaux de cette fin de siècle. L'Europe est de nouveau, comme dans l'immédiat après-guerre, - mais pour des raisons différentes - l'épicentre du phénomène. La Méditerranée est un des carrefours: la tradition d'échanges qui a connoté son histoire se retrouve aussi dans le domaine du déplacement des hommes et des femmes dans des conditions nouvelles. Manque cependant au niveau européen une réglementation qui aille au-delà de simples mesures d'endiguement (de "containment"). La Méditerranée continuera-t-elle à être un "pont" ou se transformera-t-elle en "mur" ?

 

 

L'Europe et les étrangers
Anti-humanisme et retour de l'archaïsme?
(N°5, Hiver 1992-93, 6 pages)

Ali Mezghani
(professeur à la Faculté des Sciences Juridiques, Politiques et Sociales de Tunis)

Le statut de l'étranger a une histoire presque linéaire. Cette histoire est celle de la reconnaissance progressive de sa personnalité juridique. En tant qu'Homme, rien ne pouvait, ne devait plus le distinguer en droit, des nationaux membres de la communauté. Quel est le statut accordé aujourd'hui par les pays européens à l'étranger? Et les étrangers sont-ils tous égaux devant ce droit ou bien existe-t-il des traitements différents et selon quels critères?

 

 

Un défi pour le droit
(N°5, Hiver 1992-93, 6 pages)

Christian Bruschi
(professeur à l'Université de Lyon III)

Le droit, quand il saisit l'étranger, revêt deux significations. Il est contrainte, contrôle, parfois facteur de discrimination ou d'exclusion. Dans une Europe occidentale qui perçoit l'immigration comme une menace, législation et réglementation seraient l'instrument d'une volonté de repli. Cette vision comporte une grande part de vérité mais elle est forcément réductrice car le droit comprend aussi les garanties accordées aux individus auxquels il reconnaît des libertés et des garanties qui n'ont pas à varier selon la conjoncture.

 

 

L'Espagne, porte européenne du Maghreb
(N°5, Hiver 1992-93, 8 pages)

Bernabe Lopez Garcia
(professeur à l'Université autonome de Madrid)

La crise du Golfe achevée et le calme revenu, la Communauté européenne se referme dans son espace intérieur, dans ses frontières non encore définies, perméables à l'Est comme l'a montré "l'invasion polonaise" de début d'avril en Allemagne, mais ferme face à "l'assaut albanais" de la forteresse italienne. Alors que ses frontières entre ses Tass membres sont sur le point de disparaître, il semble bien que la stratégie de l'Europe en matière d'immigration passe par la matérialisation, au sud, d'une porte qui puisse empêcher une nouvelle "invasion".

 

 

L'enjeu migratoire dans les rapports Europe-Maghreb
(N°5, Hiver 1992-93, 12 pages)

Bichara Khader
(directeur du Centre d'Etudes et de Recherches sur le Monde Arabe Contemporain (CERMAC),
Université Catholique de Louvain-la-Neuve, Belgique)

"Si les richesses ne vont pas là où sont les hommes, les hommes vont naturellement là où sont les richesses."
Alfred Sauvy

Le contraste démographique en Méditerranée revêt une grande importance géopolitique du fait de la contiguïté. Mais aussi pour une autre raison. C'est qu'il se développe sur fond de crise généralisée sur la rive Sud. Déficit alimentaire préoccupant, puisqu'une calorie sur deux est importée, industrialisation boiteuse, endettement rampant, intégration verticale excessive, urbanisation sauvage et crise de conduite culturelle débouchant sur une poussée de l'intégrisme religieux.
Dans un tel contexte, aucun barrage policier, aucun cordon sanitaire, n'endiguera les nouveaux flux migratoires en Méditerranée. A défaut d'un développement économique de la Rive Sud qui dissuade les candidats à l'émigration, qui les retienne chez eux, qui leur ôte toute envie de partir, de fuir, on va assister dans les prochaines décennies à une intensification des migrations internes et des flux migratoires vers l'extérieur.

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Les Djerbiens, des migrants séculaires
(N°5, Hiver 1992-93, 6 pages)

Kamel Tmarzizet

Entre l'émigration séculaire des commerçants djerbiens, qui s'est accélérée dans la deuxième moitié de ce siècle provoquant un important processus de dépeuplement de l'île, et l'afflux de nouveaux immigrants suite à l'explosion de l'industrie touristique, l'île de Djerba change de physionomie humaine et naturelle. Pour rétablir les équilibres rompus, des ajustements sont à trouver. Un Djerbien de France développe ici les caractéristiques de la tradition migratoire djerbienne et explique les risques que fait encourir à l'île des Lotophages une immigration anarchique.

 

 

Quitter les rives du Nil
(N°5, Hiver 1992-93, 6 pages)

Nader Fergani
(universitaire, IEP de Lyon)

L'émigration des travailleurs est un phénomène complexe qui ne peut pas être abordé sans que soit pris en compte la structure et le contexte de l'ensemble économique dans lequel elle se situe. Cette remarque est particulièrement pertinente pour l'Egypte où le développement de cette émigration au milieu des années soixante-dix a coïncidé avec une profonde transformation des orientations économiques du pays tendant à une intégration plus complète à l'économie mondiale et au marché international.

 

 

Exodes libanais
(N°5, Hiver 1992-93, 5 pages)

Pierre Pinta
(chercheur en géopolitique à l'Université Paris VIII)

Si l'émigration a toujours tenu une place importante dans le destin des familles libanaises depuis le XIXème siècle, la guerre de 1975 est venue bouleverser les statistiques et mettre à mal le mythe du "voyageur par nature".

 

 

Les damnés de la mer
(N°5, Hiver 1992-93, 1 page)

En 1991, sur des bateaux de fortune, sur des radeaux ou entassés dans des bateaux de pêche loués à prix d'or, des centaines d'hommes ont décidé coûte que coûte d'aller vers l'Eldorado européen à la recherche d'une vie meilleure, ou le plus souvent, simplement, à la recherche d'une vie. Qu'ils soient partis d'Albanie ou du Maroc, c'est le même peuple de désespérés qui revendique le droit à un avenir et qui part sans espoir de retour. Deux récits permettent, mieux que tout discours, de mesurer l'ampleur de ce drame qui se joue et se jouera de plus en plus aux portes de l'Europe des Douze.
Le premier est "Le journal de bord" d'un Albanais qui a dirigé une flottille de radeaux vers l'Italie du sud, à travers l'Adriatique. Cet homme s'appelle Robert Prapaj, il a 31 ans et était électro-mécanicien dans une usine de Valona. Il a été licencié de son travail après son rapatriement forcé de Venise à Durrès. Son récit est paru en italien dans l'édition mensuelle du Manifesto consacrée à L'Empire de la mer, en mars 1992.
Le second texte est une nouvelle de Tahar Ben Jelloun, "Le clandestin" parue dans Libération du 27 mars 1992 et qui a fait l'objet d'une adaptation sous forme de téléfilm par FR3. Tahar Ben Jelloun présente cette nouvelle pour Confluences par un nouveau texte, au moment o- les victimes sont de plus en plus nombreuses dans le détroit de Gibraltar.

 

 

Fuir l'Albanie : Journal de vaincus
(N°5, Hiver 1992-93, 6 pages)

Robert Prapaj

Les radeaux, le départ, le voyage, la faim, la soif. L'espérance. Finalement la côte italienne. Encore la faim, la souffrance, l'humiliation. Enfin, le retour en Albanie.

Tiré du Mensuel du Manifesto "L'empire de la mer", Juillet 1992.

 

 

Le Clandestin
(N°5, Hiver 1992-93, 4 pages)

Une nouvelle de Tahar Ben Jelloun

Avant, on venait les chercher. On oubliait même de les nommer ou de leur demander leur avis. L'important c'était le corps. Un corps en bonne santé, résistant et efficace. Un corps sans sentiments, sans émotions. Juste une force de travail.
Avant, ils se confondaient avec l'ombre. Ils passaient avec la grisaille des murs. Pendant longtemps, les immigrés furent une abstraction. A la limite, ils n'existaient pas. Qui s'en souciait ? Qui s'en souvient ? Qui porte leur mémoire ? Il a fallu la guerre d'Algérie puis la crise pétrolière pour que l'immigré arabe entre dans l'imaginaire du citoyen français. Entrée violente et non concertée.
Ensuite, l'immigration est devenue, non pas une population, mais un thème politique assez rentable en période électorale.
Aujourd'hui, on la perçoit en clandestine. Elle vole l'espace, contourne la loi et le droit. Une minorité d'hommes marche vers l'Europe en se cachant. Au péril de sa vie. Une vie qui s'est tellement appauvrie qu'elle est devenue une charge lourde, une peine, une douleur tout près de la mort. Et la mort est souvent sur le trajet. Le détroit de Gibraltar, lieu symbolique de la rencontre du Nord et du Sud, de l'Europe et de l'Afrique, est aujourd'hui un cimetière o- des Africains perdent l'unique capital en leur possession : leur corps.

Publié dans Libération du 27 mars 1992.

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L'insoutenable "Forteresse Europe"
(N°5, Hiver 1992-93, 20 pages)

Bernard Ravenel
(professeur à Paris et l'auteur de Méditerranée : Le Nord contre le Sud ? Ed. L'Harmattan, 1990)

Un nouveau spectre hante l'Europe opulente et démocratique de cette fin de siècle; les boat-people venus de l'autre côté de la Méditerranée... Vieillie et repue, la société européenne occidentale se sent assiégée et menacée dans son intégrité et dans ses privilèges par la vitalité démographique des pays pauvres qui la jouxtent.

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Processus de paix au Proche-Orient

Au Proche-Orient, tout est lié. Chacun le sait. Dans la phase actuelle, incertaine mais féconde puisqu'enfin on se parle, cette évidence est sans doute plus forte que jamais. D'où l'intérêt d'écouter ce que les uns et les autres ont à dire. On trouvera ici rassemblés les points de vue de Sari Nusseibeh, responsable des groupes d'experts palestiniens, d'Abraham Rozenkier, représentant du Mapam en Europe, de Farès Boueiz, ministre libanais des Affaires étrangères et de Talal Selman, directeur du journal libanais As-Safir.

 

Nous construisons l'avenir
(N°5, Hiver 1992-93, 3 pages)

Entretien avec Sari Nusseibeh
conduit à Jérusalem par Marie-Claude Slick

Sari Nusseibeh est un Palestinien de Jérusalem-Est, professeur de philosophie à l'Université de Bir-Zeit. Dès le début du processus de paix, il a été chargé par la délégation palestinienne aux négociations avec Israël, de coordonner les différentes études - menées de façon disparate et dans différents secteurs - concernant les Territoires occupés. Par la suite, il a formé des comités d'experts qu'il anime. Au total, environ trois cents universitaires, chercheurs et professionnels de toute sorte, réunis dans une trentaine de comités, préparent l'avenir de l'Etat palestinien. Marie-Claude Slick l'a rencontré à Jérusalem.

 

 

La recherche de solutions impose les relations avec l'adversaire
(N°5, Hiver 1992-93, 7 pages)

Entretien avec Abraham Rozenkier
conduit par Régine Dhoquois-Cohen

A la veille de la reprise des négociations israélo-palestiniennes et israélo-arabes à Washington, Abraham Rozenkier, représentant des partis israéliens Mapam et Meretz en Europe, s'est longuement entretenu à Paris avec Régine Dhoquois-Cohen de la teneur et des perspectives qu'offrent ces négociations en cette étape du processus de paix.

 

 

Liban : des élections législatives "régionalisées"
(N°5, Hiver 1992-93, 4 pages)

Carole Dagher
( journaliste et auteur de Les paris du Général, Ed. FMA, Beyrouth 1992)

Curieuse année 1992 que celle qui s'achève au Liban. Marquée du sceau de l'impuissance politique et de la dégradation économique et sociale, elle s'achève sur des perspectives mobiles, intéressantes pour les uns, peu encourageantes pour les autres, en tout cas, imprévisibles, de celles qui font dire à une partie de la population : "Il n'y a plus rien à faire", et à une autre partie : "Tout est possible et à refaire".

 

 

Deux points de vue libanais sur les pourparlers avec Israël
(N°5, Hiver 1992-93, 9 pages)

Entretiens avec Farès Boueiz et Talal Selman
conduits à Beyrouth par Carole Dagher

Deux figures de proue libanaises, l'une du monde politique, l'autre du monde journalistique, analysent pour Confluences, la période délicate que traverse le Liban et donnent leur point de vue sur les pourparlers israélo-arabes. Il s'agit de Farès Boueiz, ministre des Affaires étrangères, député maronite du Kesrouan et gendre du Président Elias Hraoui; et Talal Selman, patron de l'influent quotidien libanais "As-Safir".

 

 

Confluences culturelles

 

Images d'Alexandrie
(N°5, Hiver 1992-93, 3 pages)

François de la Saussay
(directeur du centre culturel français d'Alexandrie)

Etais-je venu si tard ? Dans une ville trop lourde de ses souvenirs; après quel âge d'or ? Je m'étais lassé du discours sans fin de la décadence.
Il y avait eu les consuls en canotiers, les dames au marchepied précautionneux, les calèches sépia, cochers impassibles. L'Europe avait installé là ses comptoirs et ses juridictions.
Un jour le dernier roi d'Italie était venu mourir après les chimères impériales et, un matin de juillet, Farouk était parti d'ici. Les clichés alors venaient dont les oreilles des rares visiteurs se trouvaient rebattues: ville en marge de l'Histoire, temps qui se retient.
Etaient-ce, cet infini bric à brac, cet entassement, les restes du Monde ? Que venait-on chercher ?

Photos anciennes d'Alexandrie

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Poètes de Salonique
(N°5, Hiver 1992-93, 6 pages)

Michel Volkovitch

A côté d'Athènes, cette bourgade grandie trop vite, cette parvenue surexcitée, Thessalonique a des allures de princesse: depuis sa naissance il y a vingt-trois siècles, elle n'a cessé d'être, sans tapage, une grande ville. Carrefour entre Balkans et Méditerranée, Orient et Occident, elle est restée longtemps un centre cosmopolite où les Grecs étaient minoritaires.

Anèstis Evanguèlou

Né en 1937 à Salonique
Un désespoir individuel et général; une poésie-confession, qui se donne comme l'unique salut; un temps arrêté, où Byzance et la Bible sont à jamais vivantes et proches: l'originalité ici réside moins dans les thèmes que dans une façon de pousser à l'extrême un certain climat, fait de familiarité orale, de transparence, de rude simplicité, qui est profondément et très anciennement grec.
L'"Auberge" que décrit Evanguèlou, avec sa pourriture, son "éternelle boue", c'est évidemment la Grèce: cette patrie que tout Grec déteste autant qu'il l'aime.

Auberge
Putains édentées, gros rats
dans les couloirs, espions, entremetteurs,
voleurs, tueurs, personnages masqués,
tous couturés d'affreuses blessures,
le sang gâté, mon garçon, la moelle
pourrie jusqu'au fond des os
eh bien c'est là qu'il t'appartient de vivre
toi aussi, rien ne change, rien
ne bouge, histoire ancienne, éternelle boue,
ma bien-aimée, ma puante auberge.
( Mise à nu, 1979)

Dinos Christianopoulos

Né en 1931 à Salonique
Directeur de l'excellente revue Diagonios, critique redouté, grand découvreur de talents, traducteur, nouvelliste, Dinos Christianopoulos est avant tout un poète fascinant. Son premier recueil, La saison des vaches maigres, qu'il publie en 1950 à moins de vingt ans, est d'une étonnante maturité, d'un lyrisme enchanteur. Par la suite ses poèmes se feront de plus en plus rares, de plus en plus courts et creusés jusqu'à l'os : Dinos Christianopoulos écrit peu mais récrit sans cesse.
Son domaine est la confession amoureuse dans toute son amertume. Passé le premier recueil o- il faisait parler des personnages antiques - actualisés par de subtiles anachronismes, Genoux étrangers (1954) marque le début d'une terrible mise à nu: le poète y apparaît sans masque, avouant son homosexualité, les tourments de l'âme et du corps, avec une violente sincérité proche de l'auto-destruction, qui n'épargne rien ni personne.

A voix Basse
Quand de désespoir je m'enflamme,
ne sois pas si dur avec moi;
montre un peu d'affection, f-t-ce par pitié,
quand les lèvres sont à court d'ironie
quand les mains ne se retiennent plus.

Ces poèmes ont été traduits par Gérard Genevrois, Martine Plateau et Michel Volkovitch.

 

 

 

Pour réveiller notre mémoire, interrogeons-la avec tendresse
(N°5, Hiver 1992-93, 4 pages)

Entretien avec Nacer Khémir
conduit par Anissa Barrak

"C'est au cœur de chaque colonne comme au cœur de chacun que naît ce récit, reflet même du désir. Ainsi, le Prince parti guerroyer, dont la casque nous raconte à lui seul la splendeur des palais... Le vieillard dans l'attente immobile d'une gazelle qui n'est autre que sa femme... Le guetteur noir caché dans l'arbre... Les génies envoûtés par la beauté des hommes comme Maïmouna penchée sur Kamaralzaman ou Danash sur Boudour..."
L'île des mille et une nuits contée par Nacer Khémir

Nacer Khémir est-il poète, conteur ou artiste plasticien? Est-il cinéaste ou écrivain? Étant tout cela à la fois, ses expressions sont multiples, mais son monde est un: celui de la beauté au-delà du temps. Pour cela, il s'est fait voyageur de la mémoire. Et au gré de ses explorations, il nous offre dessins, contes et poèmes (L'Ogresse, 1975 - Le soleil emmuré, 1978 - Le conte des conteurs, 1984 - Sheherazade, 1987 - Le chant de l'amour et de la mort, 1988) ; films (Histoire du pays du Bon Dieu, 1975 - L'Ogresse, 1977 - Les baliseurs du désert, 1984 - Le Collier perdu de la Colombe, 1990) et personnages insolites.

Dessins de Nacer Khémir

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Dessins de Sobiha Khémir

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