Confluences Méditerranée                                       N°6                 Printemps 1993

 


Les replis identitaires en Méditerranée

  Dossier préparé par Abderrahim Lamchichi

 

Introduction
(N°6, Printemps 1993, 6 pages)

Abderrahim Lamchichi

L'aggravation de la crise économique, politique et culturelle actuelle, le brouillage des repères idéologiques et sociaux et les incertitudes qui pèsent sur l'ordre international après l'effondrement de l'Empire soviétique... ont ouvert une ère de turbulences qui n'épargnent guère la Méditerranée: montée des nationalismes, regain des particularismes, effervescence des fondamentalismes religieux, exacerbation des racismes, exaltation du mythe de l'identité ethnique, etc.
Il nous a donc paru nécessaire d'ouvrir ce sixième numéro de Confluences-Méditerranée consacré au thème des replis identitaires à divers auteurs qui s'interrogent sur la signification profonde, la diversité des manifestations, les enjeux fondamentaux et les conséquences possibles d'un tel phénomène.

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Face à ce monde plein d'inconnues
(N°6, Printemps 1993, 11 pages)

Jean Viard
(chercheur au Cevipof/CNRS à Paris)

Quand l'extrême-droite à commencé à faire de gros scores en France, on a pensé spécificités nationales, gauche au pouvoir, souvenir de l'Algérie; quand elle a progressé à Genève ou en Belgique, on a pensé crise urbaine et problèmes d'intégration; quand elle a progressé en Allemagne, on a pensé migrants est-européens et vieux fond historique; quand elle a progressé en Italie du Nord, on a ressorti nos manuels d'histoire sur la "question italienne"... et quand elle a progressé dans l'ancien empire russe, on a pensé cette évolution comme une réaction logique, à défaut d'être légitime, face aux terribles tragédies qu'ont été les dictatures communistes.

 

 

Italie : les risques d'éclatement
(N°6, Printemps 1993, 8 pages)

Marc Lazar
(Maître de conférences à l'Université Paris I et à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris,
auteur de Maisons rouges. Les Partis communistes français et italien de la Libération à nos jours, Paris, Aubier, 1992)

Surprise! l'Italie ne semble pas échapper à ces vieux démons resurgis ces dernières années sur le devant de la scène en Europe. Célébrée à l'envi pour sa tolérance, son ouverture et l'absence de toute forme de racisme, l'Italie voit, elle aussi, des bandes de skinheads s'agiter dans les rues de ses petites et grandes villes. La communauté juive de Rome, par exemple, a été plusieurs fois agressée en 1992 par des petits groupes de néonazis, provoquant aussitôt des réactions d'autodéfense de jeunes juifs et de nombreuses et puissantes manifestations de solidarité du reste de la population romaine. De semblables incidents et agressions ont été enregistrés sur tout le territoire. Parallèlement, les enquêtes d'opinion révèlent que "l'antipathie" envers les juifs est régulièrement partagée par 10,5 % des sondés depuis plusieurs années1. Les actes de violence se sont également multipliés contre les immigrés extra-communautaires, en particulier arabes et noirs.

 

 

Malaise social, islamisme et replis identitaires dans le monde arabe
(N°6, Printemps 1993, 13 pages)

 Abderrahim Lamchichi
(Maître de Conférences à l'Université de Picardie,
auteur de L'islamisme en Algérie, Ed. l'Harmattan, 1992)

Avec l'échec des idéologies du nationalisme et du panarabisme, et l'avortement des tentatives de modernisation par le haut, les années 80 ont été marquées par la montée en puissance de l'islamisme dans la plupart des pays arabes. L'Islam politique est devenu un redoutable levier de contestation et de mobilisation; la religion sert de plus en plus de support aux thèmes de repli identitaire; elle est présentée comme le seul pivot de l'appartenance culturelle, l'unique modèle de ressourcement et d'identification ou la base exclusive constitutive de la Nation. Quels sont les facteurs explicatifs d'une telle situation? Quel est le contenu - et les illusions - du discours identitaire de l'islamisme? Quels sont les blocages qui empêchent l'émergence d'un espace démocratique et d'une conception plus ouverte et plurielle de l'identité ? Telles sont les questions abordées dans cet article.

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Le national au péril du transnational
Les groupes issus de l'immigration entre Maghreb et Europe
(N°6, Printemps 1993, 17 pages)

 Jocelyne Césari
(chargée de recherche en science politique à L'IREMAM/CNRS)

 L'allongement de la durée de séjour, la féminisation et le rajeunissement de la population maghrébine installée en France et en Europe constituent désormais les caractéristiques d'une migration de peuplement et non plus celles d'une migration de travail provisoire telles qu'elle avait été perçue par les pouvoirs politiques et l'opinion publique jusqu'à la fin des années soixante-dix. Ceci paraît un truisme que de l'énoncer, mais ce constat d'évidence n'est pas sans conséquences sur les orientations et les méthodes de recherche. En effet, si avec la sédentarisation des populations immigrées dans l'espace national, l'intérêt des chercheurs s'est déplacé du monde du travail vers celui de la culture, du public des hommes vers celui des femmes et des jeunes, il n'en demeure pas moins que toute recherche sur ces populations reste prisonnière de la problématique émigration/immigration et du dilemme "intégration/retour au pays d'origine" qui ne paraissent plus véritablement adaptées à la réalité sociologique des groupes considérés.

 

 

Etat, légitimité et identité au Maghreb
Les dilemmes de la modernité
(N°6, Printemps 1993, 14 pages)

 Jean-Claude Santucci
(chercheur à l'IREMAM/CNRS) 

S'il est avéré que les régimes politiques qui président depuis l'indépendance aux destinées des pays maghrébins, ont fait la preuve d'une certaine permanence au regard de leur direction hégémonique, il n'en va pas de la même certitude quant à la consistance du fait étatique en tant que système de représentations collectives et de médiation des conflits. Il semble bien ressortir des appréciations convergentes de la construction étatique au Maghreb que les Etats, loin d'être recusés comme entités politiques et territoriales, souffrent d'un "déficit structurel" plus ou moins important de légitimation.

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Français laïcs et pourtant juifs : identité et territoire
(N°6, Printemps 1993, 9 pages)

Régine Dhoquois-Cohen
(maître de conférences à l'Université Paris VII Jussieu)

Les juifs constituent en France environ 1,1% de la population française. La rédactrice de ce texte s'arrête dès ce premier énoncé et s'interroge sur la définition du terme "juif". comment peut-on recenser le nombre de juifs? Sur quels critères? Seuls les critères religieux semblent correspondre à une quelconque réalité scientifique. Et pourtant, si personne ne sait exactement répondre à la question "Qui est juif?", les juifs laïcs français existent bel et bien. Sur quels éléments repose leur identité? Quelles sont les composantes de leur être juif? C'est à ces questions que nous avons voulu répondre dans le cadre de ce numéro sur les replis identitaires. Nous sommes six femmes, membres de l'AMIRATZ, l'Association des Amis du Mouvement pour les Droits Civiques et la Paix en Isra‰l, créée fin 1989 à Paris. Six femmes non religieuses, vivant en France et vivement critiques par rapport à la position des gouvernements israéliens, notamment sur le processus de paix.

 

 

Le Liban à la croisée du repli et de l'ouverture inter-communautaire
(N°6, Printemps 1993, 7 pages)

Carole Dagher

Parler d'identité au Liban revient à parler de communauté. Car les Libanais, dans leur ensemble, n'ont pas encore arrêté leur identité propre commune, et ce, depuis l'édification du Grand-Liban, proclamé le 1er septembre 1920 par le Haut-Commissaire français au Levant, le général Henri Gouraud. La guerre libanaise qui a éclaté en 1975 devait être en quelque sorte l'expression violente, absolue, irrationnelle et logique à la fois, de cette recherche identitaire.

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Nations et raisons
(N°6, Printemps 1993, 9 pages)

 Rada Ivekovic
(philosophe orientaliste croato-yougoslave)

Peut-être pourrions-nous dire que dans la guerre yougoslave, chaque nationalité a sa propre "raison" et qu'en toute "logique", ces "raisons" se "valent". "Avoir sa propre raison" pourrait ici malheureusement également se dire par l'expression anglaise à l'accent quelque-peu différent "to have one's own mind". Du moment qu'on a choisi de préférer, dans tous les cas, son propre groupe par rapport aux autres et du moment où chaque groupe en a décidé ainsi, on distingue deux niveaux de considération. Le niveau de tous les groupes considérés ensemble où les logiques et les raisons s'équivalent. Et le niveau de chaque groupe pris séparément, où ces logiques s'excluent l'une l'autre. On pourrait dire que les malentendus viennent de ce que la logique de chaque nation ne reconnaît pas la logique de toutes les nations.

Composition nationale des différentes Républiques et provinces yougoslaves

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La tragédie de la Bosnie-Herzégovine
conduira-t-elle à de nouvelles guerres balkaniques?
(N°6, Printemps 1993, 10 pages)

 Ivan Ivekovic
(enseigne au département de science politique de l'Université américaine du Caire)

La Bosnie-Herzégovine qui était l'une des six républiques de la Fédération de Yougoslavie a une population d'environ 4,5 millions d'habitants (selon le dernier recensement de 1991) dont 43,7% de Musulmans slaves, 31,3% de Serbes, 17,7% de Croates et 5,5% de Yougoslaves. Les Musulmans slaves sont surtout concentrés dans les centres urbains, ce qui est une conséquence du rôle qu'ils tenaient autrefois dans la province ottomane de Bosnie. Ces agglomérations avaient en même temps le pourcentage le plus élevé de populations ethniquement mélangées et avaient bénéficié, pendant longtemps, d'un développement économique important. On peut rappeler, à titre d'exemple, que Sarajevo a été, il n'y a pas si longtemps, la cité qui a accueilli avec beaucoup de succès les Jeux Oympiques d'hiver. Les Musulmans étaient aussi le groupe qui s'unissait le plus facilement, par le mariage, avec des membres d'autres nations. Beaucoup de ceux qui se déclarent aujourd'hui yougoslave ont un parent musulman. Par ailleurs les communes rurales qui sont les plus homogènes sur le plan ethnique - avec des majorités croate et serbe - sont aussi les moins développées.

 

 

Le drame yougoslave : Une épreuve manquée de l'Europe
(N°6, Printemps 1993, 12 pages)

Bosko I. Bojovic
(professeur d'Histoire à l'Université Paris I et Maître de recherche à l'Institut des Etudes Balkaniques
de l'Académie Serbe des sciences et des Arts de Belgrade)

L'effondrement de l'idéologie communiste, l'éclatement de l'URSS, la réunification de l'Allemagne, la fin de l'opposition des blocs, la fin de l'Europe de Yalta, l'accélération de la montée des intégrismes, la guerre civile en Yougoslavie, les progrès et les contradictions de la construction européenne, ces traits marquants de cette fin de siècle témoignent du processus d'instauration d'un nouvel ordre mondial. Cette accélération soudaine de l'histoire est de nature à soulever bien des interrogations, à susciter autant d'espoirs que de prémonitions sombres.

 

 

Actuel

 

Le problème kurde en Turquie
Regard froid sur une tragique impasse
(N°6, Printemps 1993, 16 pages)

Jean-Marie Demaldent
(maître de conférences à l'Université Paris X Nanterre)

Un espoir de solution honorable du problème kurde paraissait s'ouvrir en Turquie après les élections de 1991. Le gouvernement de coalition des forces démocratiques formé par M. Demirel avait défini un programme d'ouverture sur la question " kurde " qu'on appelle maintenant par son nom, alors que l'idéologie kemaliste interdisait même de la nommer (avant 1991). Mais cet espoir aujourd'hui s'évanouit. La guerilla du PKK n'a pas faibli. Aux horreurs de la répression aveugle et intensifiée par une armée incontrôlée depuis toujours au Kurdistan et hostile à toute autonomie, s'ajoute un nombre impressionnant d'assassinats d'intellectuels kurdes par des sortes d'"escadrons de la mort" toujours impunis. La guérilla devient plus populaire et polarise les "kurdistes", y compris le HEP qui combat maintenant le gouvernement. Dans cette consternante impasse, les partis turcs s'entredéchirent et se délitent.  

 

 

Confluences culturelles

 

"Il est temps de reconsidérer notre rapport au passé"
(N°6, Printemps 1993, 10 pages)

Entretien avec Abdelwahab Meddeb
conduit par Ridha Kéfi

De "Talismano" au "Tombeau d'Ibn Arabi" en passant par "Phantasia", Abdelwahab Meddeb construit une oeuvre à part dans le paysage littéraire maghrébin, une oeuvre où la réflexion sur la modernité se double d'un questionnement critique de la tradition philosophique arabe et islamique. Généalogiste à qui la tradition ne cesse de livrer ses secrets, lecteur assidu des auteurs mystiques musulmans dont il aime traduire l'oeuvre en français, pourfendeur des mythes et des tabous d'une culture doublement millénaire et qui hésite encore à mettre en question certains de ses préjugés prétendument fondateurs, observateur vigilant des mouvements d'un monde où sévissent de redoutables formes d'intégrisme idéologique, Meddeb sait penser la tradition en termes de déconstruction, opérant par négations méthodiques ou par coupures et traquant la "trace" dans son oubli même. Pour s'inscrire dans la dynamique d'un monde qui la fuit, la culture arabe et islamique doit, selon lui, penser son péril et admettre en elle le travail de la négation comme moyen de résistance et source de regénérescence. Dans l'entretien qui suit, l'auteur de "Phantasia" propose une série de ruses et d'hypothèses pour régler le rapport du monde arabe et islamique à l'ancien et à l'origine, et donc à l'identité.

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Les nouvelles Croisades
(N°6, Printemps 1993, 7 pages)

Entretien avec Béchara Menassa
conduit à Beyrouth par Carole Dagher

Dans le diptyque Orient-Occident, se trouve la dialectique de l'affrontement et de l'échange entre deux civilisations, arabo-musulmane d'une part, judéo-chrétienne de l'autre. Les chrétiens d'Orient partagent la religion et les valeurs spirituelles de l'Occident comme ils partagent autrement la terre, les habitudes et la culture des peuples d'Orient où l'Islam domine. Lieu de confluence entre deux civilisations mais également de tiraillements existentiels, la chrétienté d'Orient, depuis l'aube de son histoire, a vécu de douloureux déchirements au fil des invasions qui ont marqué de leur empreinte ce côté-ci de la Méditerranée.
C'est de ces déchirements que traite l'écrivain libanais Béchara Menassa dans le livre qu'il vient de publier aux éditions FMA (Beyrouth) et L'Harmattan (Paris): Salut Jérusalem, Les mémoires d'un chrétien de Tyr à l'époque des Croisades.
Dans l'entretien qu'il a accordé à Beyrouth à Carole Dagher, il dresse un parallèle entre cette époque lointaine et la nôtre pour affirmer que dans les situations conflictuelles où chacun veut exclure l'Autre, le chrétien d'Orient, en raison de son statut exceptionnel, au coeur de la jonction entre deux cultures, devrait être ce montreur de conduite permettant de dépasser les antagonismes.