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Citations choisies

" Une excellente revue. "
Le Monde Diplomatique

" Une revue qui s’affirme comme incontournable sur le bassin méditerranéen. "
Hommes et Libertés

" Une revue trimestrielle qui s’impose par la qualité de sa présentation, l’intérêt de son contenu et la pertinence de son approche. "
Arabies

" Des repères indispensables pour qui veut comprendre. "
Témoignage chrétien

" Une démonstration très documentée et fort pertinente. "
Sud Ouest

" Un dossier indispensable. "
Réseaux de citoyens

" Dans l’ensemble et pour qui s’intéresse aux mouvements islamistes et refuse la diabolisation de l’islam, une excellente livraison, informée, documentée et accessible à tous. "
La Revue des revues

" Tant de questions d’actualité auxquelles la revue tente de répondre en dépassant les simples apparences. "
Jeune Afrique

Confluences Méditerranée. Ce titre, qui eût ravi l’historien Fernand Braudel, orne l’austère couverture d’une revue trimestrielle éditée chez L’Harmattan. Son ambition : rendre compte des grands problèmes qu’affrontent les pays riverains de l’ancienne Mare Nostrum.
Fondée par un brillant diplomate tunisien, Hamadi Essid, peu avant sa mort en 1991, cette revue a traité, au fil de ses plus récentes livraisons, des thèmes aussi variés que : " Les immigrés entre imaginaire et droit ", " Violence et politique en Algérie ", " Israël, une nation à la recherche d’elle-même ", " Femmes et islamisme ", " Armée et pouvoir ". Elle consacre fort logiquement son dernier numéro (été 1999) au Kosovo. "
Le Monde

 

Revue de presse du dernier numéro

Presse sur le N°52 "Turquie, la 28ème étoile" à venir

 

Revue de presse détaillée

"Confluences Méditerranée" autopsie le modèle tunisien
vendredi 7 janvier 2005

    La revue trimestrielle consacre son dernier numéro aux droits de l'homme au Maghreb. 
Cinq décennies après la fin de l'ère coloniale, le bilan en termes de développement économique et social semble plutôt maigre au   Maghreb, selon le dossier publié par la revue trimestrielle Confluences Méditerranée. Les régimes politiques de ces pays sont confrontés à l'usure du pouvoir et au déclin de la légitimité historique qui leur avait servi de fondement au lendemain de leur accès à l'indépendance.

Au Maroc, en Algérie et en Tunisie, le pouvoir exécutif fonctionne toujours comme une chambre d'enregistrement. Il n'a de comptes à rendre à personne et surtout pas à la justice dont l'autonomie est virtuelle. L'Etat se réduit à une administration dépassée et à des services de police chargés de réprimer la contestation. "Les changements annoncés par la destitution du président Bourguiba en 1987 en Tunisie, par les émeutes d'octobre 1988 en Algérie et par l'avènement de Mohammed VI en 1999 au Maroc n'ont pas opéré la rupture avec les anciens régimes, et nulle part la transition démocratique n'a été réellement enclenchée et menée à son terme", regrette l'universitaire Lahouari Addi, en introduction de ce dossier sévère, auquel on pourra peut-être reprocher de présenter la situation dans ces trois pays comme presque totalement figée, alors qu'elle n'a cessé d'évoluer ces dix dernières années, surtout au Maroc et en Algérie, même si le processus démocratique y demeure très aléatoire. De tous les articles proposés, on retiendra surtout celui de Sadri Khiari : "Mondialisation et démocratie. Le contre-exemple tunisien". La Tunisie est, en effet, le modèle par excellence "de ce que n'est pas un Etat voyou"aux yeux des puissances occidentales. D'où leur soutien unanime au modèle incarné par le président Ben Ali et à la mise en place d'un Etat policier, "au prétexte de la lutte contre l'islamisme".

Pour Sadri Khiari, auteur de l'ouvrage Tunisie. Le Délitement de la Cité, l'autoritarisme du régime tunisien constitue même "un avantage comparatif", à l'approche de l'instauration d'une zone de libre-échange euroméditerranéenne, prévue à l'horizon 2010. Toutes ces dernières années, les signes de la recomposition progressive d'un espace de lutte se sont multipliés dans ce pays. Mais les quelques espaces d'initiatives et de communications autonomes ont été arrachés "de haute lutte", et ils demeurent "très précaires, constamment à reconquérir", souligne l'universitaire tunisien. Les opposants continuent à subir toutes sortes de persécutions. La presse libre a été anéantie, le mouvement syndical mis au pas.

"CHUTE DANS LA MODERNITÉ"

Sadri Khiari explique comment une multitude d'instances policières encadrent la population tunisienne : la rue, les écoles, les quartiers, les entreprises, les activités de sports et de loisirs. Il n'existe, dit-il, "aucun lieu de vie, aujourd'hui, qui ne soit soumis, d'une manière ou d'une autre", au contrôle du ministère de l'intérieur. Ce qui caractérise le "système", selon lui, c'est son opacité. L'envahissement "de tous les pores de la société" par les réseaux enchevêtrés de l'appareil bénalien, "formels et informels, opérant à la limite du licite et de l'illicite ou sombrant carrément dans des conduites délictueuses", masque les lieux réels de pouvoir. A tous les échelons se développent "des phénomènes de personnalisation de l'autorité". Les élections ont "une fonction spectaculaire". Elles constituent "des leurres" destinés à masquer "le caractère bureaucratique et clientéliste" de la désignation des responsables. Si l'insertion dans la modernité se poursuit en Tunisie, on devrait selon Sadri Khiari, plutôt parler de "chute dans la modernité" avec des traits spécifiques comme la déstructuration sociale et la perte de repères, autant de conditions favorables à "la persistance de pratiques policières et autoritaires plus qu'à l'avènement de la citoyenneté". Que des "poches" de liberté puissent exister "ne rendra pas la souveraineté au peuple", conclut l'auteur.

Florence Beaugé
 

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Lundi 11 octobre 2004

 



 


7 Octobre 2003

TROIS QUESTIONS A … Sadri Khiari

 Sadri Khiari est politologue, artiste- peintre, membre fondateur du Conseil National pour les Libertés en Tunisie, auteur de « Le délitement de la Cité. Coercition, consentement, résistance. » Paris, Karthala, 2003.

Pourriez- vous nous peindre un tableau sommaire de la situation actuelle en matière des droits humains, au Maghreb de manière générale et en Tunisie de manière particulière ?

- Pour commencer par le Maroc,  il y a entre 25 et 30 prisonniers politiques. Certains le sont depuis une trentaine d’année, depuis les « années noires ». Mais le plus préoccupant est la situation des disparus. Essentiellement des Sahraouis. Détenus pour la plupart depuis la « marche verte » de 1975. Aussi malgré, la mise en place par les autorités marocaines du Conseil consultatif, qui s’est élargis à des associations des droits de l’homme, le problème de l’impunité demeure. La plupart des tortionnaires sont toujours au pouvoir aujourd’hui !

De plus, on assiste depuis les attentats de Casablanca, à une sorte de retour en arrière. Alors que la torture n’était plus pratiquée de manière systématique, on avait moins de répressions ; après les attentats, on a assisté à une recrudescence des arrestations, de la répression, de la torture. Les procès sont tenus dans des conditions inéquitables, avec des aveux obtenus sous la contrainte.

Pour ce qui est de l’Algérie, le problème essentiel est celui des disparus. Depuis 1992, des dizaines de milliers de personnes ont été tuées, par des groupes armés, les forces de sécurités et des milices armés, dans l’impunité la plus totale. La création d’une commission d’enquête par le président de la République, qui n’a pas consulté le collectif des familles des victimes,  n’a aboutit à rien. Ce qui est intolérable pour les familles des victimes. Croiser dans son village, l’assassin de son père, de son frère, de son fils est inadmissible. Le travail de deuil dans ces conditions est impossible.

En Tunisie, on compte près de 600 prisonniers politiques, dont une centaine est détenu depuis plus de 13 ans, et parmi ces derniers, une trentaine de détenus seraient dans l’isolement le plus total. Ces prisonniers, jugés dans le cadre de procès inéquitables, sont soumis aux tortures les plus effroyables. Leurs proches sont harcelés, humiliés, traqués… Il faut aussi souligner que la torture, loin de concerner les seuls opposants, est élargie à l’ensemble de la population, déjà très étroitement encadrée par un dispositif policier très efficace. Quiconque est arrêté, quel que soit le délit commis, est susceptible d’être soumis aux tortures les plus effroyables. Le but étant d’intimider la population, d’affirmer l’autorité de l’Etat de la police.

La liberté de la presse est inexistante en Tunisie.
Toutefois, depuis 1999, on a pu assister à la reconstitution progressive d’une réelle opposition par le biais d’associations, qui avaient disparus, et qui se sont reformés. Les attentats du 11 septembre ont ralenti, mais non stoppé, cet élan. Mais de manière générale, les attentats du 11 septembre, au nom « de la guerre contre le terrorisme », ont permis aux gouvernements du Maghreb de durcir leur législation. Le Maroc a adopté une loi anti- terroriste qui a renforcé la campagne de répression contre les militants islamistes présumés. La Tunisie a quant elle promulguée en décembre 2003 une loi relative à la lutte contre le terrorisme qui a suscité l’inquiétude d’Amnesty tant elle pouvait accentuer la dégradation de la situation des droits fondamentaux. Mais surtout, les attentats du 11 septembre en Tunisie ont eu pour conséquence de réconforter le président Ben Ali qui a, sous couvert de la lutte contre le terrorisme, reçu le soutien unanime des chefs d’Etats occidentaux, ce qui lui a permis d’organiser un référendum qui lui permet de se présenter aux prochaines élections pour un quatrième mandat.

Justement à ce sujet, le 24 octobre prochain vont avoir lieu en Tunisie les élections présidentielles où Zine Ben Ali se présente pour un quatrième mandat ? Que pouvez- vous nous dire à ce sujet ?

- On va de nouveau assister à un « coup d’état » le 24 octobre prochain. Puisque la légitimité d’un chef d’Etat dépend de son élection, le président Ben Ali dispose du pouvoir de manière illégal étant donné que toutes les élections, quelles soient présidentielles, régionales, ou municipales, sont directement organisées au Palais de Carthage, les résultats sont donc complètement faussés. De même, le référendum de mai 2002, qui n’en ai pas un puisqu’il ne s’agissait pas de réelles élections, n’est pas légitime. Sa candidature aux prochaines élections est donc illégale. Par conséquent les tunisiens vont à nouveau être victime d’une prise de pouvoir autoritaire, d’un « coup d’état ».

Vous participez à une conférence- débat co-organisée par la revue Confluences et par Amnesty sur le sujet « « Régimes politiques et droits humains au Maghreb ».   
Qu’attendez- vous de cet événement ? Est- ce un moyen d’alerter les médias et l’opinion internationale sur la situation des droits de l’homme au Maghreb ? Quel impact cela peut-il avoir sur la situation dans ces pays ?

Le but est précisément d’alerter la population internationale, avec l’aide des médias. Le président d’Amnesty Tunisie a d’ailleurs répondu, à l’un de ses visites à Paris, aux journalistes qui lui demandaient, de quelles manières ils pouvaient l’aider : « parlez le plus possible de la Tunisie dans les médias d’abord parce que cela gêne le gouvernement en place mais surtout car vous contribuez ainsi à informer les jeunes tunisiens qui, quand ils se rendent en Tunisie, rapportent ces informations ».

 La revue Confluences Méditerranée et les groupes parisiens d’Amnesty International organisent une conférence-débat sur le sujet les « Régimes politiques et droits humains au Maghreb », Lundi 11 octobre 2004 à 20h00, Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre Dame des Champs, 75006 Paris. M° Vavin, Notre Dame des Champs. Entrée libre

www.amnesty.asso.fr/paris , 06 74 36 68 21

www.ifrance.com/Confluences, 01 43 58 22 64

 

Jeudi 7 Octobre 2004

 

 
4 novembre 1993

DEBATS REVUES Le réveil turc

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 4 Novembre 1993

A la charnière de l'Europe, du Moyen-Orient islamique et des pays turcophones de l'ex-URSS, la Turquie joue un rôle central dans la recomposition de cette partie du monde. Une carte dont elle s'efforce de tirer partie avec subtilité.

LE XX siècle, qui est né avec l'écrasement de l'empire ottoman, se termine sur le réveil de la Turquie. Même s'il faut faire la part de la propagande, lorsque ses dirigeants déclarent : " Le XXI siècle sera turc ! ", il est curieux de constater que, après des décennies de silence, ce pays occupe désormais, dans le nouveau " désordre international ", une place à part. Ancré en Europe, il est officiellement candidat à l'Union européenne. Musulman, il entretient des relations privilégiées avec les pays islamiques. Parlant une langue largement répandue, il est le partenaire naturel des Etats " turcs " de l'ex-URSS et des minorités turcophones des Balkans. Politiquement stable et relativement développé, il apparaît comme une zone de stabilité dans l'univers chaotique qui l'entoure. Bref, la Turquie est sinon une grande puissance, du moins une nation de poids avec laquelle il faut désormais compter.

Plusieurs revues apportent des éléments de réflexion sur ce phénomène nouveau. Sous le titre " Incontournable Turquie ", les Cahiers de l'Orient analysent les différents aspects politiques, culturels, militaires, économiques de ce renouveau, en montrant sur quel délicat " jeu de balance " il repose. Faisant partie de différents " sous-systèmes " géopolitiques, la Turquie est conduite à manoeuvrer subtilement entre les uns et les autres, sans faire de choix trop exclusifs et sans effrayer ses multiples partenaires par des prétentions trop agressives. Ainsi " l'option orientale " est considérée non comme une alternative à l'ouverture européenne, mais comme un complément ou un discret moyen d'appuyer sa pression, face aux réticences manifestes de la Communauté à l'accueillir en son sein.

De même, la percée vers les pays de la mer Noire et du Caucase ou vers les peuples musulmans des Balkans ne peut se faire qu'à pas mesurés, pour tenir compte à la fois de la faiblesse de ses moyens économiques et financiers et de la crainte que susciterait tout soupçon d'hégémonie " panturquiste ".

Une " responsabilité historique "

Dans un article intitulé " Lendemains turcs ", Patrick Brunot, avocat et professeur à l'Ecole des hautes études internationales, met bien en lumière la complexité des manoeuvres qui se jouent dans cette région en pleine recomposition et les enjeux considérables qui en découlent pour toutes les parties en présence _ notamment pour l'Europe, dont la Turquie pourrait être la tête de pont vers l'Asie centrale.

Les différents aspects de cette activité tous azimuts sont analysés dans le numéro spécial que les Cahiers d'études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien consacrent à " la zone de coopération économique des pays riverains de la mer Noire ". Tirant les enseignement de la conférence qui a réuni le 25 juin 1992 à Istanbul les chefs d'Etat de onze pays de la région, Denis Akagül et Semih Vaner expliquent le rôle joué par cette initiative dans la politique étrangère de la Turquie, l'objectif n'étant pas de créer un " marché commun ", mais plutôt une coopération permettant de développer les infrastructures _ notamment dans les domaines des transports et des communications _ et les échanges financiers. Dans cet ensemble souple, la Turquie envisage surtout de jouer le rôle d'" intermédiaire entre les milieux financiers internationaux et les Républiques turcophones ".

De même, si la Turquie estime avoir " une responsabilité historique " envers les Balkans, elle n'envisage pas d'action unilatérale dans le conflit et cherche à gagner de nouvelles zones d'influence, sans que la protection de minorités proches d'elle et menacées puisse être interprétée comme un " retour du Turc ".

Cette progression discrète vers d'anciennes zones d'influence peut prendre des chemins inattendus, comme l'observe Etienne Copeaux, qui note la surprenante permanence de " l'axe Istanbul-Crimée-Pologne ", qui remonterait... au XIV siècle et qui, dans les années 20, avait soutenu la lutte des Tatars contre les soviets...

Oral Sander fait une analyse analogue dans le dossier que Confluences méditerranée consacre à la crise des Balkans. Pour lui, la coopération qui s'amorce entre les pays de la mer Noire pourrait contribuer à stabiliser la situation dans cette région, en créant une zone de développement et d'échanges. " Sur le fond, écrit-il, le projet de coopération en mer Noire tend à long terme à organiser une libre circulation des capitaux, des services, des marchandises et du travail. Ses objectifs économiques sont de revitaliser le littoral et les régions de la mer Noire qui ont été trop longtemps marginalisées, en s'appuyant notamment sur l'expérience que la Turquie a acquise en matière d'économie libérale. Sur le plan politique, il s'agit de tirer le meilleur profit de la nouvelle configuration mondiale en renforçant les liens politiques des pays concernés dans une perspective d'intégration européenne. "

Un de Gaulle pour le problème kurde...

Pour devenir vraiment opérationnel, le " réveil turc " a toutefois encore bien des obstacles à franchir _ à commencer par celui des Kurdes. Le journaliste Michel Verrier, dans les Cahiers de l'Orient, montre en particulier comment ce conflit reflète la faiblesse du pouvoir politique, toujours soumis aux militaires et incapable de faire admettre l'idée d'une autonomie interne pour une minorité. Cette intransigeance, en justifiant le radicalisme des extrémistes du PKK, a entraîné le pays dans une spirale de terreur, qui ne peut se résoudre, estime Michel Verrier, que par une fédération " turco-kurde ".

Mais si la solution du problème kurde est nécessaire pour que la Turquie ait accès à la Communauté européenne, elle suppose l'existence d'un pouvoir politique capable de l'imposer à l'armée. Or, remarque Michel Verrier, " il n'existe pas en Turquie de général de Gaulle qui soit susceptible de se confronter avec succès à l'état-major ".

A lire les propos que tenait Suleyman Demirel, lorsqu'il était premier ministre, dans le dossier sur " la question kurde " publié dans Problèmes politiques et sociaux, on comprend que l'actuel président de la République n'est pas précisément l'homme de la situation. " Je ne ferai rien qui puisse nuire à l'Etat unitaire, affirmait-il. Je ne nie pas qu'il y ait des Kurdes en Turquie. Mais je dis que cela ne doit pas être susceptible de diviser le pays. En Turquie, il y a vingt-six groupes ethniques. (...) Le grand Atatürk était, il est vrai, un peu chauvin, mais il les avait tous mis dans un même creuset. "

Ce qui laisse entendre que seul un nouvel Atatürk pourrait défaire ce que " le grand Atatürk " avait fait...

GAUSSEN FREDERIC

23 septembre  1994 

Grève et manifestations berbères en Algérie Les Kabyles se mobilisent contre le pouvoir et le FIS

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 23.09.94

Une grève générale de vingt-quatre heures a paralysé, mercredi 21 septembre, les grandes villes de la Kabylie, qui ont massivement répondu à l'appel du Mouvement culturel berbère. A Bejaïa, plusieurs dizaines de milliers de personnes ont manifesté pour exiger la reconnaissance du berbère comme langue officielle. Une partie de la presse algéroise a salué cette mobilisation comme l'émergence d'une troisième force dans la crise qui oppose le pouvoir aux islamistes du FIS.

Moins de dix jours après l'élargissement de deux des principaux dirigeants de l'ex-Front islamique du salut (FIS), Abassi Madani et Ali Benhadj, prélude d'un incertain dialogue entre le pouvoir et les " barbus ", le mouvement de grève générale qui a embrasé, mercredi 21 septembre, les grandes villes de la Kabylie a réveillé le spectre d'une dissidence berbère, désormais assignée au rôle d'" ultime rempart " contre le péril intégriste. Ont-ils vraiment été 200 000 à manifester dans les rues de Bejaïa, comme l'ont assuré les organisateurs du Mouvement culturel berbère (MCB) ? Voire 500 000, comme l'a écrit, jeudi, le quotidien Liberté ? Le chiffre plus raisonnable de 50 000 manifestants, rapporté par l'AFP, n'en révèle pas moins une exceptionnelle mobilisation de la population kabyle, allant bien au-delà des seuls rangs militants. La marche de Bejaïa _ initialement prévue à Tizi-Ouzou _ avait pour objectif la revendication de la reconnaissance du tamazigh (langue berbère) comme langue officielle. Cette revendication linguistique, qui bat en brèche le mythe identitaire d'une nation algérienne exclusivement arabe, a bien évidemment une portée politique. Du combat de la farouche Kahina, reine berbère qui s'était opposée à la conquête arabe, en passant par la crise " berbériste " de 1949, jusqu'aux manifestations d'avril 1980, violemment réprimées, la " braise berbère ", (1) In Confluences méditerranée, n 11, été 1994, L'Harmattan. pour reprendre la formule de l'universitaire Salem Chaker (1), ne s'est jamais éteinte. La démocratisation, timidement amorcée en 1989, a permis l'émergence d'associations culturelles, comme le MCB, exprimant publiquement la revendication berbère. Deux départements universitaires de langue et culture berbères seront même concédés, l'un à Tizi-Ouzou, en 1990, l'autre à Bejaïa, en 1991. Au niveau partisan, la compétition n'en est pas moins très âpre, qui oppose le Front des forces socialistes (FFS), créé en 1963 par Hocine Aït Ahmed, et le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), né en février 1989 et présidé par Saïd Sadi. Se définissant, l'un et l'autre, comme des organisations " démocratiques " et " nationales ", ces deux partis ont toujours déployé une grande énergie " à nier ou masquer (...) leur dimension régionale constitutive ", note Salem Chaker. Sans grand succès : le résultat des élections de 1990 (municipales) et législatives (1991) montre, à l'envi, que les " clientèles " du RCD, comme du FFS, ne se recrutent pas au-delà des limites de la province kabyle. Et la grève du 21 septembre n'aura pas dérogé à la règle : confiné à la Kabylie, le mouvement n'a pas du tout été suivi par les Berbères des Aurès ou ceux du Sud saharien. Tour à tour qualifié de " bastion ", de " réduit " ou de " ghetto ", la Kabylie est désormais l'enjeu de batailles politiques, qui débordent largement les montagnes du Djurdjura. " D'essence fondamentalement démocratique, écrit l'éditorialiste du quotidien francophone El Watan, l'existence d'un large mouvement populaire en faveur de l'amazighité [berbérité] est la preuve la plus tangible que la vie politique en Algérie ne se réduit pas à une simple dualité entre un " pouvoir répressif et corrompu " et une nébuleuse islamiste, qui a versé dans la violence armée et la barbarie la plus abjecte ". La " troisième voie démocratique ", à défaut d'être nationale, serait-elle condamnée à n'être qu'une " voie de garage " kabyle _ avec tous les risques de résurgence de l'hostilité classique entre Arabes et Kabyles ? La marche de Bejaïa, précédée d'un appel au boycottage des écoles, rassemblait, pour la première fois, les deux tendances du MCB, la Coordination nationale, proche du RCD, et les Commissions nationales, proches du FFS. Fort de ce premier succès, le MCB a averti qu'il passerait à partir du 26 septembre à une nouvelle phase d'action _ incluant une grève générale illimitée _ si ses demandes n'étaient pas satisfaites. De la revendication culturelle aux dérives sécessionnistes, il n'y a plus qu'un pas que nombre d'" aventuriers " politiques semblent prêts à franchir.

SIMON CATHERINE

24 septembre  1994

Les Berbères, " hommes libres " au Maghreb

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 24.09.94

En Algérie et au Maroc, les vingt millions de berbérophones haussent le ton pour obtenir la reconnaissance de leur spécificité, au moins culturelle

L'Histoire aurait-elle été ingrate à leur endroit ? S'en seraient-ils exclus eux-mêmes par inadvertance ? Les Berbères se retrouvent, aujourd'hui, pleins d'amertume face à la difficulté de faire reconnaître leur " droit à la différence " qui, pour eux, va sans dire, malhabiles aussi à en préciser les contours et à user des bons moyens pour le défendre.

Au mot peu flatteur de Berbère _ barbare en grec ou en latin ? _ ils préfèrent celui d'Imazighen _ " hommes libres " dans leur propre langue. Libres sur leurs terres, ils l'étaient assurément bien longtemps avant que n'y débarquent Phéniciens, Grecs, Romains et Arabes, héritiers d'une culture qui remonterait aux Pharaons. " La base du Maghreb est berbère ", soulignait l'écrivain kabyle Mouloud Mammeri, en mars 1989, peu avant sa mort. A son zénith, le monde berbérophone s'étalait plus largement, de l'Algérie au Niger et de l'Egypte aux îles Canaries avant qu'elles ne passent, au XIVème siècle, sous domination espagnole.

Pour le seul Maghreb, ce sont, aujourd'hui, quelque vingt millions d'habitants _ grosso modo, le tiers de la population totale _ qui relèvent de ce monde berbérophone, plus dense à son extrémité ouest, moins exposée aux envahisseurs arabes. " Le Maroc est une mer berbère, parsemée de quelques îles arabes ", note ainsi Ouzzine Aherdane, directeur de la revue marocaine Tifinagh.

Qu'inscrire, aujourd'hui, sous le vocable " berbérité" ? Une culture essentiellement orale, la langue n'étant plus écrite que par les Touaregs, les " hommes bleus " du désert. Une culture chahutée par l'Histoire, qui " s'est amenuisée comme peau de chagrin ", constatait Mouloud Mammeri. " Des choses aussi communes que le couscous, la fantasia, etc, sont des éléments de la culture berbère que plus personne ne sent plus comme tels ", remarquait l'auteur de La colline oubliée. Et de regretter qu'au fil du temps, les Berbères aient perdu le pouvoir _ ou l'envie _ " d'apposer le sceau de leur identité à tous ces éléments de leur culture".

Ces " hommes libres " épousèrent, en effet, sans résistance, dès le VIIIème siècle, la culture et la religion de leurs envahisseurs, jusqu'à arabiser leurs noms. " C'était pour eux, si vous voulez, l'ascension dans l'échelle sociale, une question de prestige de revendiquer son arabité et non sa berbérité, affirme l'ethnologue britannique James Bynon. Un peu comme tous ces Américains qui assurent que leurs ancêtres étaient du voyage du Mayflower".

Il n'empêche qu'aujourd'hui encore, les Berbères sont bel et bien inscrits _ à tout le moins démographiquement parlant _ dans le paysage maghrébin. En termes d'enjeux et de risques. " Au fond, on peut même affirmer que, s'il n'y avait pas fragmentation géographique de la berbérophonie, il y aurait déjà un Etat berbère en Afrique du Nord ", écrivait l'universitaire Salem Chaker dans la dernière livraison de la revue Confluences méditerranée.

Farouches nationalistes

La tentation du colonisateur français _ à laquelle il n'a pas toujours résisté, ici comme ailleurs _ fut de jouer des particularismes locaux pour mieux imposer sa loi. On l'a vu, dans les années 30, au Maroc, où le Protectorat décida par décret d'autoriser les Berbères à suivre leurs propres traditions plutôt que la loi islamique, et ouvrit à leur intention, dans leurs montagnes, à Azrou, un collège dans lequel l'amazigh était enseigné.

L'idée d'une politique kabyle de la France n'a-t-elle été qu'un mythe ? " Les Kabyles se trouvèrent avantagés par rapport aux Arabes à partir du moment, qui remonte à la fin du Second Empire, où ils eurent démontré une aptitude particulière à s'instruire et notamment à parler le français et à l'écrire ", raconte un officier des Bureaux arabes de l'époque. Mais, cette force de collaboration finit par devenir une force de contestation qui se heurta au pouvoir colonial.

Les Kabyles, avec à leur tête le farouche colonel Amirouche, se retrouvèrent ainsi à la pointe du combat, lors de la lutte de libération nationale au point de tenter d'imposer leur hégémonie au sein du tout jeune FLN. En vain puisque " l'armée des frontières ", dirigée par un certain colonel Houari Boumediene, s'emploiera à corriger cette dérive à son profit. Dès l'aube de l'indépendance, le président Ahmed Ben Bella proclamera sans ambages : " l'Algérie est arabe".

Les Berbères marocains ne furent pas moins ardents patriotes que leurs " frères " algériens. Conduite par Abdelkrim, de 1921 à 1926, la " guerre du Rif " fut un temps fort de la pacification française. " Les nationalistes parlaient beaucoup, se souvient Ouzzine Aherdane, mais c'est nous qui nous sommes battus contre les Français".

Ni les uns, ni les autres ne furent payés de retour pour services émiments rendus à la patrie. La " question berbère " restait toujours sans réponse. Elle allait le demeurer aussi longtemps que les dirigeants algériens et marocains _ chacun à leur manière _ eurent en tête des préoccupations plus immédiates, à savoir des impératifs d'unité nationale pour consolider l'indépendance de leur pays. Et ce au prix d'une politique jacobine qui s'accommodait mal de l'idée de diversité, fut-elle envisagée au sein d'un même ensemble.

Des gens dits " évolués"

Il fallut, ici ou là, que le concept de " légitimité historique " sur lequel le pouvoir s'appuyait, perde du poids, que la lutte contre la " mal-vie " donne des résultats peu probants, et que, d'une manière générale, le vent de la démocratie se mette à souffler pour que la " sensibilité berbère " s'exprime de nouveau avec force, voire avec violence. Sans pour autant déboucher sur des victoires décisives, sauf une présence de l'amazigh dans les émissions des médias d'Etat et dans les départements de langue de certaines universités.

Plus que les Arabes, les Berbères se sont montrés entreprenants au point de quitter en masse leurs villages pour s'en aller chercher un mieux-être en ville, dans leur pays ou à l'étranger. Se frottant ainsi de plus près au monde occidentalisé ou occidental, ils ont fini par en prendre à la fois les bonnes et les moins bonnes habitudes, quitte à passer pour de mauvais croyants et des buveurs d'alcool, et à se considérer comme des gens dits " évolués ". Même si leur attitude à l'égard des femmes ne l'est guère. " Que ce soit dans le rapport à l'Islam, à la modernité ou à la démocratie, écrit Salem Chaker dans l'ouvrage " L'Algérie incertaine ", la population kabyle est désormais globalement convaincue qu'elle est aux antipodes du reste de l'Algérie ". Lors de sa création, en février 1989, le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), issu du Mouvement culturel berbère (MCB), ne s'était-il pas notamment donné pour mission de " combattre les archaïsmes de la société algérienne" ? " Nous sommes totalement apolitiques ", clament les Berbères marocains qui, l'été dernier, ont réussi à faire reculer de quelques pas le pouvoir royal. Hassan II avait finalement grâcié trois des leurs qui avaient été condamnés à un et deux ans de prison ferme pour avoir, lors du défilé du 1er mai, à Goulmina, exhibé des banderoles et distribué des tracts réclamant l'adoption de l'amazigh comme langue officielle.

Les jeunes Berbères ont repris le combat de leurs aînés mais un peu en ordre dispersé. Les attentes décues et les incertitudes du lendemain ont conduit bon nombre d'entre eux à afficher avec agressivité leur " berbérité", certains à rallier les rangs islamistes, d'autres, en désespoir de cause, à basculer dans un nihilisme sans issue.

Le risque est réel, dans des périodes de vive tension, voire d'extrême violence comme en traverse une l'Algérie, de voir la " question berbère " prendre une autre dimension, pour ne pas dire une autre nature. Le danger existe d'une " dérive berbériste " qui aurait des relents de séparatisme, ou pire encore d'une exploitation des rancoeurs de ces " hommes libres " à des fins purement politiciennes. L'histoire du Maghreb montre qu'à ce jeu-là, les défenseurs de la langue amazigh ont eu plus souvent à perdre qu'à gagner.

BARRIN JACQUES DE

10 février1995

 Passage en revue  Crises d'identité

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 10.02.95

CONFLUENCES MÉDITERRANÉE

Confluences méditerranée, qui traite aussi de l'Algérie et d'Israël, propose une série d'articles sur la Bosnie. Animateur des Mouvements de citoyens pour la Bosnie, Jean-Arnault Dérens estime ainsi que, « face à l'exacerbation pathologique des « identités » nationales serbe et croate », les défenseurs de la Bosnie n'ont pas su concevoir un projet cohérent. Leur tort, selon l'auteur, tiendrait à « leur incapacité, ou plutôt leur refus, d'accepter et de penser le fait identitaire-national en Bosnie ». (Confluences méditerranée, no 13, L'Harmattan, 110 F.)

THOMAS FERENCZI
 

19 avril  1996

chroniques

PASSAGE EN REVUES

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 19.04.96

Confluences/Méditerranée

On sait combien la Méditerranée recèle de traditions de violence et de souffrance. La revue Confluences, qui cherche à aborder les questions politiques et culturelles de la région, ne les occulte pas. Guerre dans l'ex-Yougoslavie, explosion au Liban, conflit civil en Algérie, processus de paix précaire entre Israël et les Palestiniens : plus que jamais la Méditerranée est en proie au déchirement plutôt qu'au dialogue.

Ces guerres, Confluences a choisi de les analyser du point de vue des femmes, qui en sont souvent les victimes sous des formes spécifiques (le dernier rapport de l'ONU a fixé à un minimum de vingt mille le nombre des femmes violées dans l'ex-Yougoslavie). Alors qu'elles subissent de plein fouet les représailles des colonisateurs ou des occupants, la soumission de l'objectif d'émancipation de la femme aux objectifs nationalistes et le cours des choses dans des sociétés où elle reste confinée à la sphère privée, aboutit à ce que les plus engagées, bien loin d'obtenir la gratitude des leurs, recueillent souvent, à leur retour, l'indifférence, voire la réprobation, qui s'attache à celles qui ont ainsi franchi le seuil d'une sphère publique restée celle des hommes. (Confluences, « Femmes et guerres », no 17, L'Harmattan, 110 F).

 7 juin  1998

DIMANCHE 2 juin 1996, sur les hauteurs d'Alger, dans le choeur de la basilique Notre-Dame d'Afrique, huit cercueils ceux du cardinal Léon-Etienne Duval, militant de l'indépendance algérienne, que ses adversaires appelaient « Mohammed Ben Duval », et des sept moines trappistes du monastère de Tibehirine font face à une foule de prélats, de ministres et de dignitaires du régime, droits comme des cierges, et à de simples fidèles brisés par l'émotion. Cette cérémonie met fin à l'une des nombreuses pages obscures de la nouvelle guerre qui déchire l'Algérie.

Deux ans plus tard, l'assassinat des sept religieux otages Christian de Chergé, Bruno Lemarchand, Paul Favre-Miville, Christophe Lebreton, Luc Dochier, Michel Fleury, Célestin Ringeard , les tractations auxquelles leur enlèvement a donné lieu entre l'Algérie et la France, les conditions de leur exécution et de la découverte de leurs dépouilles mortelles sont loin d'avoir livré tous leurs secrets. Mais les langues se délient et, dans un drame qui a ému la France, l'Algérie, les communautés chrétienne et musulmane des deux pays, un faisceau de présomptions, récentes et concordantes, font un peu plus reculer la thèse de la responsabilité unique du GIA, alors commandé par l'émir suprême, Djamel Zitouni, qui lui-même aurait été éliminé après ces événements.

Dès la capture des moines au milieu de la nuit du 26 au 27 mars 1996 , la question des complicités dont auraient bénéficié les ravisseurs avait été soulevée. C'est un commando de vingt personnes qui traverse le hameau de Tibehirine, réquisitionne des taxis, entre au monastère par le grand portail, retraverse le village avec ses sept otages. L'isolement des lieux et la peur des habitants suffisent-ils à expliquer que les ravisseurs aient pu opérer en toute impunité ? La question se pose d'autant plus que le coup n'a pas été aussi minutieusement préparé qu'on l'a dit. Les ravisseurs ignoraient le nombre des occupants. Deux moines, Amédée et Jean-Pierre, n'ont pas été inquiétés, et une autre aile du monastère abritait un groupe de retraitants.

Les islamistes armés avaient-ils des raisons d'en vouloir à ces moines ? Selon des témoins, les religieux leur inspiraient plutôt une sorte de crainte mêlée de respect : parce qu'ils étaient restés neutres, qu'ils ne leur manifestaient aucune hostilité, qu'ils soignaient tout le monde (islamistes et militaires) sans exclusive et aidaient la population par le travail agricole. La nuit de Noël 1993, une première « visite » au monastère du groupe de Sayah Attia s'était pacifiquement terminée. Près de Médéa, sur un militant tué, on vient de retrouver la copie d'une lettre adressée aux moines, début 1996, par laquelle ceux-ci sont assurés de bénéficier de l'aman (la protection).

MISE EN SCÈNE

Le mystère s'épaissit jusqu'au bout. C'est le jeudi 23 mai au soir que le communiqué 44 du GIA, transmis par la radio Médi 1 de Tanger, révèle que les otages français ont eu « la gorge tranchée ». Moins d'une heure après la diffusion de cette nouvelle par l'AFP, Mgr Jean-Marie Lustiger, archevêque de Paris, se rend à la cathédrale Notre-Dame pour éteindre les cierges qu'il avait allumés afin d'entretenir le souvenir des trappistes enlevés. D'où lui venait cette certitude que l'information était vraie ? Non pas d'Alger, où se manifeste alors l'embarras le plus grand, mais du Quai d'Orsay, qui authentifie très vite le communiqué du GIA.

Le plus étrange reste à venir. Quand, une semaine après, le jeudi 30 mai, Bernardo Olivera, abbé général des cisterciens-trappistes, et son assistant, Armand Veilleux, débarquent de Rome à Alger, ils apprennent que les corps des sept moines viennent d'être retrouvés. La nouvelle a été communiquée juste après celle de la disparition du cardinal Duval. Mais, quand les deux religieux et Mgr Henri Teissier, archevêque d'Alger, demandent à prendre la route de Médéa, à 80 kilomètres, pour aller s'incliner sur les corps de leurs frères morts, on leur indique que ceux-ci sont déjà à la morgue de l'hôpital militaire d'Aïn Adja, près d'Alger. Sept cercueils ont été acheminés de Marseille.

Ils devront insister pour qu'on ouvre la porte de la morgue. Stupéfaits, ils découvrent sept têtes posées au fond de chacun des sept cercueils. Les corps n'ont jamais été retrouvés. Sur cette découverte macabre, il leur est demandé de respecter le secret. Autrement, ce serait « humiliant » pour l'Algérie. Les familles des sept moines assassinés ne connaîtront que le mardi suivant le jour de leur inhumation au cimetière de Tibehirine le contenu des cercueils, qui, pour la cérémonie des obsèques, avaient été lestés d'un peu de terre.

Pourquoi une telle mise en scène ? A Médéa, certains avancent que les dépouilles mortelles des sept moines avaient été retrouvées dès le dimanche précédent, le 26 mai, alors que la découverte n'a été révélée que le 30, soit cinq jours après. Selon une hypothèse qualifiée de « bienveillante » dans certains milieux ecclésiastiques, l'armée aurait pu attaquer un groupe du GIA sans savoir que les moines étaient avec lui, et cette bavure aurait été maquillée. Ils auraient pu être mitraillés au cours d'un accrochage et décapités peu après.

Quand de jeunes recrues nettoient une région, il n'est pas rare que leurs chefs militaires demandent de ramener des têtes. Mais l'autre hypothèse est que l'armée ou un secteur de l'armée ou des services algériens avait, dès le début, infiltré la cellule des ravisseurs des moines. Les choses auraient mal tourné et elle aurait finalement décidé d'éliminer tout le monde, y compris les otages, que personne n'avait intérêt, à cause de leur liberté de parole, à voir revenir vivants.

Cette version est aujourd'hui confortée par des témoignages d'anciens officiers de la sécurité, qui certifient que Djamel Zitouni qui aurait quand même fait le « sale boulot » était manipulé, que des instructions avaient été données pour que les moines soient retrouvés, morts ou vivants, dans un village proche de Médéa, d'où était originaire le chef d'un groupuscule islamiste appelé la Ligue du Djihad, et que les dépouilles mortelles ont été découvertes à 4 kilomètres de Médéa dans une zone bouclée et quadrillée depuis longtemps.

Le tournant de l'affaire avait été la visite à l'ambassade de France, le 30 avril, d'un émissaire de Djamel Zitouni. Comme par hasard, ce jour-là, la caméra filmant l'arrivée des visiteurs à l'ambassade est en panne. L'émissaire dépose une cassette témoignant que les moines sont en vie. Ayant obtenu un « reçu » à en-tête de l'ambassade et des consignes pour maintenir le contact, il est reconduit dans une voiture blindée de l'ambassade de France, mais on ne retrouvera jamais sa trace. Selon de nouveaux témoignages à Alger, l'émissaire aurait été assassiné à sa descente de la voiture blindée.

De cet épisode date la rumeur de la « trahison » de la France, reprise aussi bien dans le communiqué du GIA annonçant l'exécution des moines que par les services algériens, qui ne pardonnent pas aux Français d'avoir voulu entrer en contact avec les islamistes. Dans un livre récent de témoignages de dirigeants du FIS (L'Harmattan), Djaffar El Houari écrit : « Les services français étaient en contact avec les ravisseurs des moines. Ils voulaient faire durer les tractations le plus longtemps possible, car, ayant localisé le lieu de détention des religieux, ils préparaient une opération commando pour les libérer. Informées, les autorités algériennes ont très mal pris la chose. »

Dans un entretien qui fait aujourd'hui grand bruit à Alger, recueilli par Jean-Paul Chagnollaud dans la revue Confluences méditerranée (mars 1998), le « capitaine Haroun », ancien officier de la sécurité, affirme que le bras droit de Zitouni était un lieutenant des services de renseignement et que la mort des moines est le fruit d'un conflit entre services algériens et français : des émetteurs miniatures de localisation (reliés à des balises de repérage par satellite) auraient été transmis aux moines durant les négociations. La découverte de ces émetteurs leur a coûté la vie, conclut Haroun, dont il faut accueillir avec prudence le témoignage.

Fiction ? Le 26 mai 1996, le prieur de l'abbaye cistercienne d'Aiguebelle (Drôme) déclarait au Journal du dimanche qu'« un homme du sud de la France, émissaire du gouvernement français, porteur d'une custode, avait donné la communion à chacun des moines et était resté dix minutes avec eux ». Des hosties ou une pile émettrice ? La vigueur avec laquelle le Quai d'Orsay et ses supérieurs avaient aussitôt désavoué le prieur témoignait d'un réel embarras. Hervé de Charette sourit encore de cette version rocambolesque des faits, mais le supérieur d'Aiguebelle, Yves de Broucker, finira par admettre que le Quai d'Orsay a fait pression sur lui pour qu'il démente son confrère. Si l'existence de cet émetteur était un jour avérée, une partie du mystère se trouverait éclairée.

HENRI TINCQ

29 juin 1998

Rubrique Cultures
Article paru dans l'édition du 29 juin 1998.

 Confluences méditerranée" donne la parole

La dernière livraison de "Confluences méditerranée", revue trimestrielle, ne manque pas d’intérêt, pour qui veut tenter de cerner la complexité de la situation algérienne. Intitulé "La parole aux Algériens. Violence et politique en Algérie", ce numéro propose une série d’articles sur le journalisme en Algérie, les points de vue des acteurs politiques (notamment la plupart des partis politiques et même le FIS), des réflexions sur la violence et un aperçu culturel à partir d’extraits de textes récents.

Jean-Paul Chagnollaud, directeur de "Confluences méditerranée", explique les raisons d’un tel numéro en ces termes : "Une manière d’affirmer notre solidarité avec l’Algérie et de dire notre confiance en son avenir dès lors que, dans le cadre retrouvé d’une authentique démocratie, les droits de l’homme et de la femme seront définitivement consacrés. "

P.B.

"Confluences méditerranée". 254 pages. 110 francs. Revue Confuences-Editions l’Harmattan. 5, rue Emile-Duclaux, 75015 Paris.

3 juillet  1999

KIOSQUE Les Balkans, ou la fin d'une mosaïque humaine

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 03.07.99

La revue trimestrielle « Confluences, Méditerranée » retrace les origines et tire les premières leçons de la guerre du Kosovo. Elle y voit l'achèvement de « la débalkanisation des Balkans et le triomphe des Etats-nations homogènes »

CONFLUENCES, Méditerranée. Ce titre, qui eût ravi l'historien Fernand Braudel, orne l'austère couverture d'une revue trimestrielle éditée chez L'Harmattan. Son ambition : rendre compte des grands problèmes qu'affrontent les pays riverains de l'ancienne Mare Nostrum.

Fondée par un brillant diplomate tunisien, Hamadi Essid, peu avant sa mort en 1991, cette revue a traité, au fil de ses plus récentes livraisons, de thèmes aussi variés que : « Les immigrés entre imaginaire et droit », « Violence et politique en Algérie », « Israël, une nation à la recherche d'elle-même », « Femmes et islamisme », « Armée et pouvoir ». Elle consacre fort logiquement son dernier numéro (été 1999) au Kosovo. Un dossier, préparé par Christophe Chiclet et « bouclé » peu avant la fin de la guerre, rassemble une vingtaine d'analyses, de témoignages et d'entretiens, enrichis, en annexe, d'un ensemble de documents, de biographies et de notes de lecture.

Dans son introduction, Jean-Paul Chagnollaud, directeur de la rédaction de la revue, constate que cette guerre se solde par un « formidable gâchis ». Les populations de la région, ajoute-t-il, devront « réapprendre à vivre dans un univers mental et psychologique broyé par la folie d'un homme et l'obsession nationaliste d'un système. (...) Après ce terrible bond en arrière, il faut d'abord tout reconstruire ». Reconstruire ? On songe encore à Braudel, qui notait, à propos de la Méditerranée : « Elle n'a pas été un paradis gratuitement offert à la délectation des hommes. Il a fallu tout y construire, souvent avec plus de peine qu'ailleurs. » Et les hommes y ont donc aussi beaucoup détruit.

Pour l'historien Jean-Arnault Dérens, la guerre du Kosovo, après celles de Croatie et de Bosnie, marque l'ultime étape de « la débalkanisation des Balkans », « l'affirmation d'Etats- nations homogènes dans la région, au prix d'une extrême violence et de la réduction d'une riche complexité humaine et historique à quelques-uns de ses plus petits dénominateurs communs ».

INTELLECTUELS « RESPONSABLES » « La mosaïque identitaire, multi-religieuse et polyglotte des Balkans, déplore-t-il, semble donc vouée à la disparition. La seule chose certaine est l'ampleur de ce qui a été, à jamais, perdu. » Retraçant l'histoire du « fait minoritaire » dans les Balkans, Henry Bogdan observe qu' « à quelques nuances près, partout où il y avait des minorités, partout il y a eu oppression et discrimination ». Tirant la leçon de cet échec, il suggère qu'on se résolve enfin « à déplacer des frontières » plutôt qu'à accepter l'exode de populations entières.

Poète macédonien et ancien ministre de Tito, Ante Popovski tient les intellectuels pour « les principaux responsables » des derniers conflits balkaniques, notamment depuis le funeste mémorandum de l'Académie serbe des sciences et des arts, qui appelait, en 1986, au réveil du nationalisme. « Jamais aucune doctrine politique, la plus progressiste comme la plus réactionnaire, n'a pu être mise en oeuvre sans le s outien des intellectuels. L'Histoire moderne nous en donne la preuve. Parmi les intellectuels, comme dans toute autre structure sociale, on trouve des chauvins, des racistes, des libéraux, des communistes. »

Paul-Marie de La Gorce voit, dans la guerre du Kosovo, « la plus remarquable démonstration de la pérennité et du rôle international » de l'OTAN. L'Alliance atlantique n'avait-elle pas pour finalité, comme le notait naguère Raymond Aron, « sa propre disparition », le jour où la menace soviétique s'évanouirait ? Mais ses membres en ont décidé autrement, en souhaitant non seulement sa survie, mais l'extension de son champ d'action. Au Kosovo, l'OTAN a prouvé au monde, et d'abord à elle-même, qu' « elle pouvait agir de sa propre initiative, avec ses propres moyens ». Ce n'est pas le moindre paradoxe d'une guerre dont on n'a pas fini de tirer les leçons.

JEAN-PIERRE LANGELLIER

Le Web de l'Humanité

25 novembre 1999

Sahara occidental, Mohamed VI envisage un projet d’autonomie

Le guêpier sahraoui

Le dossier du Sahara occidental sous administration marocaine va-t-il connaître un épilogue ? Rien n’est moins sûr. Le roi Mohamed VI envisage une large autonomie du territoire dans le cadre d’une solution négociée. Une démarche que récusent les représentants du peuple sahraoui.

Le référendum sur l’autodétermination du Sahara occidental qui devait avoir lieu le 31 juillet 2000 aura-t-il lieu ? L’ancien ministre de l’Intérieur, Driss Basri, avait affirmé avant son limogeage qu’il n’aurait pas " lieu avant deux ou trois années ". Information vite démentie par le chef de la diplomatie marocaine.

Cette ancienne colonie espagnole de 284000 km2 est revendiquée par le Polisario (Front de libération du Sahara occidental) et le Maroc, qu’un conflit oppose depuis 1975 lorsqu’à la suite de l’accord tripartite de Madrid, en novembre 1975, l’Espagne cédait l’administration du territoire au Maroc, qui l’occupe militairement sans consulter les habitants de la région comme le recommandaient les résolutions de l’ONU. En 1979, le Conseil de sécurité de l’ONU condamne " l’occupation marocaine " et reconnaît le Front Polisario comme " représentant légitime du peuple sahraoui ". Puis il impose, après un conflit armé qui aura duré quatorze ans, aux deux belligérants un cessez-le-feu et l’organisation d’un référendum d’autodétermination. Dans la foulée est crée la MINURSO (Mission des Nations unies pour le référendum au Sahara occidental). Mais il aura fallu attendre les accords de Houston en septembre 1997, sous l’égide de James Baker, représentant spécial de l’ONU, pour que Marocains et Sahraouis signent un accord pour un référendum d’autodétermination, fixé une première fois pour décembre 1998.

Les problèmes ont commencé lorsqu’il fallait se mettre d’accord sur l’identification des populations devant prendre part au vote. Pour le Polisario seuls les 75.000 Sahraouis identifiés par le recensement espagnol réalisé en 1974 ont le droit de voter. Alors que le Maroc, estimant le nombre de votants à environ 200000, affirme que le recensement espagnol a ignoré les Sahraouis ayant fui " la répression coloniale " en trouvant refuge au Maroc. En 1998, sur 147000 personnes recensées, la commission d’identification de la MINURSO n’en a identifié que 84000 pouvant prendre part au vote. Un chiffre aussitôt contesté par Rabat, qui a exigé que l’ONU prenne en compte les recours introduits par 79000 personnes. Tant et si bien que le référendum qui devait avoir lieu à fin décembre 1998 est reporté à fin décembre 1999, puis au 31 juillet 2000. Et rien ne dit qu’il ne sera pas reporté une énième fois.

Une chose est sûre, la stratégie de Driss Basri, l’ancien ministre de l’Intérieur marocain - appuyé par feu le roi Hassan II -, qui avait la haute main sur le dossier du Sahara occidental, a montré ses limites. On le sait : des chefs de tribu sahraouis ont été achetés, des emplois fictifs ont été créés et, grâce à diverses mesures d’incitation - primes d’installations, octroi de logements, produits subventionnés - près de 100000 fonctionnaires venus du nord du Maroc se sont installés au Sahara occidental, où stationnent 160000 soldats marocains (65000 officiellement). S’y ajoutent, selon l’organisation américaine Human Right Watch, le transfert par Rabat de 40000 habitants du Sud marocain au Sahara. De fait, sept habitants sur dix au Sahara occidental sont marocains. Situation qui a fait dire à une habitante sahraoui citée par l’envoyé spécial du Monde, Jean-Pierre Tuquoi : " Nous sommes des colonisés, des citoyens de seconde zone. " Le Maroc, qui a investi 2,8 milliards de dollars entre 1976 et 1989 et qui dépense 250 millions de dollars par an pour l’administration de ce territoire, n’est, pour ainsi dire, nullement disposé à lâcher la proie pour l’ombre et semble jouer la montre.

Mohamed VI, qui a repris le dossier en main, hérite donc d’une situation lourde de conséquences (1). En septembre 1999, un sit-in de diplômés chômeurs sahraouis, vite rejoint par des habitants d’El Ayoun, qui protestaient contre leurs conditions de vie, a été violemment réprimé par la police et des milices qui scandaient " Le Sahara est marocain ". À neuf mois du référendum sur l’avenir de ce territoire, cette " baston " à l’endroit de personnes dont on disait qu’elles adhéraient à la " marocanité " du Sahara occidental aura été du plus mauvais effet. Aussi quoi d’étonnant que le souverain marocain paraisse opter pour une autre stratégie. Il a décidé d’octroyer une enveloppe budgétaire pour affronter le chômage au Sahara occidental et d’associer les Sahraouis (lesquels ?) à la gestion du territoire. L’objectif du jeune roi est, dit-on, la mise en place d’un projet de large autonomie du Sahara occidental dans le cadre d’une solution négociée avec le Polisario. Une solution qui permettrait d’éviter au royaume chérifien la voie du référendum et de ne pas courir ainsi le risque d’un désaveu des populations. Cette démarche est récusée par Mohamed Abdelaziz, dirigeant sahraoui, qui déplore que " l’ONU se plie toujours aux positions marocaines " et qui dénonce " la politique d’entrave aux efforts de l’ONU pour l’organisation d’un référendum d’autodétermination ". Geste de détente : hier, le Polisario a libéré 191 prisonniers marocains à l’occasion du mois de ramadan qui doit débuter dans deux semaines. À suivre...

Hassane Zerrouky

(1) Pour en savoir plus sur le Maroc, lire le dossier réalisé par la revue Confluences méditerranée, " Transition au Maroc ", nø 31 - automne 1999, éditions L’Harmattan. _

 

 

29 février 2000

 Immigrés : le dialogue entre les cultures

De nombreuses publications s'intéressent à l'immigration et à l'intégration. « La Revue des revues » en propose une recension, qui fait apparaître leur diversité et leur souci commun d'échapper au reproche de « communautarisme »

« LA REVUE DES REVUES », semestriel publié par l'association Ent'revues et dirigée par Olivier Corpet, s'emploie, dans sa dernière livraison (no 27, 100 F), à recenser et à classer les revues « de l'immigration et de l'intégration ». Par cette formule, l'auteur de l'enquête, José M. Ruiz-Funes, entend non seulement les revues issues des communautés immigrées mais aussi celles qui s'intéressent au phénomène migratoire en tant que tel. Les unes et les autres ont en commun de prendre pour objets « les deux côtés de cette même réalité », celui du pays de départ et celui du pays d'accueil. « Ce qui est en jeu, précise l'auteur, c'est la modification de la perception des relations entre "ici" et "là-bas". »

José M. Ruiz-Funes propose de distinguer quatre sortes de revues. La première est celle des revues d'information ou de réflexion. Certaines ont d'abord le souci de rendre compte de l'actualité de l'immigration : c'est le cas d' Expression immigré(e)s français(e)s, publication de la Fasti, Différences, bulletin du MRAP, Actualités migrations, titre de l'Office de migrations internationales, Accueillir, publication du Service social d'aide aux émigrants. D'autres sont plus spécialisées, comme Plein droit, organe du Gisti, Le Furet, « revue de la petite enfance et de l'intégration », Ville-Ecole-Intégration ou Migrations Santé. Plusieurs sont des revues de sciences sociales comme Hommes et migrations, la doyenne des revues françaises sur l'immigration, Migrations Société, La Revue européenne des migrations internationales (Poitiers), Cultures et sociétés (Strasbourg) ou Migrance.

Deuxième catégorie : les revues dites « communautaires » qui offrent à certains groupes de la population des « outils de liaison, de communication et de réflexion ».

Ainsi la communauté berbère d'origine algérienne dispose-t-elle de deux revues importantes, l'une associative, Actualité et culture berbères, l'autre universitaire, Awal (La voix) . La communauté turque se retrouve autour d' Olusum/Genèse (Nancy), les communautés d'Afrique noire autour de L'Arbre à palabres ou d' Africultures, les Portugais autour de Latitudes, les Algériens autour d' Algérie littérature/Action.

La troisième catégorie est celle des revues « transculturelles », qui ne sont pas les porte-parole d'une communauté précise, mais veulent « relier et articuler » les expériences des unes et des autres. L'auteur cite Ecarts d'identité (Grenoble), Passerelles (Thionville), Confluences méditerranée.

Quatrième catégorie : les revues engagées dans une « réflexion théorique fondamentale » sur les questions de l'immigration, parmi lesquelles les Cahiers Intersignes, fondés par un psychanalyste, Fethi Benslama, afin d' « ouvrir un espace de libre pensée dans le domaine islamique », et Dédale, qui suit « le fil d'Ariane du dialogue entre les cultures et les références méditerranéennes ».

L'article de José M. Ruiz-Funes est suivi d'une table ronde entre les animateurs de quelques-unes de ces revues. En dépit de leurs différences d'approche, ceux-ci soulignent la difficulté de définir des identités culturelles sans s'exposer au reproche de « communautarisme ». Olivier Barlet (Africultures) revendique le « métissage », la « multiculturalité acceptée et vécue ». Tous se réclament d'un projet « citoyen » ainsi défini par Philippe Dewitte (Hommes et migrations) : « Faire dialoguer tout le monde afin de mieux comprendre les choses et d'arrêter les anathèmes et les invectives. »

La diversité et le foisonnement de cette production éditoriale justifient une telle ambition.

THOMAS FERENCZI

11 octobre 2000

La « question kurde », entre réforme et statu quo

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 11.10.00

Un an et demi après l'arrestation du chef du PKK, Abdullah Öcalan, la revue « Confluences méditerranée » constate que le pouvoir turc « multiplie des signaux contradictoires » envers les Kurdes

DIX-HUIT MOIS après l'arrestation d'Abdullah Öcalan, le chef du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), où en est la « question kurde » en Turquie ? C'est le thème abordé par la revue trimestrielle Confluences méditerranée dans son numéro de l'été 2000. « Rien n'a substantiellement changé » depuis la capture du chef de la rébellion armée, constate l'universitaire Gülistan Gurbey, dans un article intitulé « Le pouvoir turc multiplie les signaux contradictoires ». Le gouvernement de la Turquie, déplore l'auteur, coincé « entre une politique d'annonce de réformes et le maintien du statu quo » n'a pas réussi « à définir une nouvelle politique kurde ».

Surtout, explique-t-il, la perspective de voir le PKK se transformer en une force politique légale est jugée « encore plus dangereuse » que la stratégie de la violence longtemps prônée par cette organisation. Le renoncement à la lutte armée et les appels à la paix du chef kurde un peu avant sa condamnation à mort, en juin 1999, ne semblent guère avoir été entendus. Il faut dire que « le système Öcalan » tel qu'il est décrit par un autre auteur, Chris Kutschera, jette le doute sur la capacité du PKK à se muer en une force politique ordinaire.

Le journaliste, qui a approché de près les structures internes de ce parti, donne à voir « une longue histoire de dissidences et d'exclusion » au sein d'une organisation « que l'on croyait monolithique ». Mais les révélations de Salahattin Celik, ex-proche d'Öcalan, font froid dans le dos : « Il y a eu plus de cinquante à soixante exécutions juste avant le congrès de 1986 (...) . Il n'y avait plus de place pour les enterrer ! Certains étaient de simples militants, des Kurdes du Liban accusés d'être des "agents", coupables "de ne pas exécuter les ordres" (...). L'objectif d'Öcalan était de montrer sa force, de faire peur. »

UN FILM CONTROVERSÉ Loin d'Öcalan et de sa revendication d'un Etat kurde, Kendal Nezan retrace, dans une excellente étude, l'histoire de la constitution du nationalisme identitaire chez ce peuple de près de trente millions d'âmes, écartelé entre quatre pays du Proche-Orient et porteur d'une culture très ancienne, héritée de celle des Mèdes, peuple qui défit la puissante Assyrie en l'an 612 avant notre ère. L'auteur, directeur de l'Institut kurde de Paris, explique comment l'empire ottoman, qui « se voulait avant tout l'Etat universel des musulmans », accorda, entre le XVIe et le début du XIXe, une grande autonomie aux provinces kurdes. Particulièrement éclairante, l'analyse de Nicolas Monceau, consacrée au traitement de la « question kurde » à travers le cinéma en dit long sur les contradictions dont est pétrie la société turque d'aujourd'hui. Ainsi le film Voyage vers le soleil de la réalisatrice Yesim Ustaoglu - qui narre l'amitié tragique de deux jeunes hommes, l'un Turc, l'autre Kurde - va connaître un accueil mitigé à sa sortie dans le pays, en 1999 : « Présenté en avril 1999 aux festivals internationaux d'Istanbul et d'Ankara, le film obtient tous les prix et reçoit l'ovation du public, mais ne trouve pas de distributeurs en Turquie », où il faudra attendre le 3 mars 2000 pour voir sa sortie en salle.

Salué parce qu'il osait montrer certaines des « réalités turques » (violence policière, exode des populations kurdes), le film fut aussi violemment critiqué pour avoir induit l'idée d'une discrimination envers les Kurdes : le jeune héros turc, mat de peau et détenteur d'une arme, va connaître un sort peu enviable parce qu'il est pris par erreur pour un « terroriste » kurde. Mais, même « passé sous silence par les médias turcs », le film est finalement montré - y compris dans les provinces kurdes et sans qu'aucune coupe n'ait été exigée - et connaît un certain succès, preuve que le problème de la redéfinition de l'identité nationale en Turquie est tout de même d'actualité.

MARIE JEGO

Le Web de l'Humanité

13 novembre 2001

 Yasser Abed Rabbo : " En finir avec l’occupation "

Tout le monde semble oublier que la question fondamentale, c’est l’occupation. C’est elle que nous combattons. C’est la liberté que nous voulons. Rien de plus. Nous sommes occupés, cela veut dire que la IVe convention de Genève s’applique à notre cas et que nous sommes en droit d’en appeler à l’ONU pour demander une protection. Il y a déjà eu deux veto américains sur cette question au Conseil de sécurité de l’ONU, mais les autres membres du Conseil ont approuvé notre demande, ce qui prouve qu’elle est légitime. Le rapport Mitchell ne l’écarte pas. Il suggère une extension du mandat de la force présente à Hébron, ce qui est insuffisant.

Nous avons dit dès le début que nous acceptions le rapport Mitchell dans son ensemble, bien que plusieurs de ses éléments ne nous plaisent pas. Mais Sharon essaie d’imposer sa propre interprétation pour éviter le gel de la colonisation. Les Américains n’ont pas dit qu’ils partageaient son point de vue, mais ils n’ont pas non plus dit le contraire. Pourtant, si on veut vraiment la fin de la violence, il faut en finir avec la colonisation. Il n’y a pas d’autre moyen. 62 % des Israéliens sont d’accord. Nous disons donc aux Américains : assez de tergiversations. On ne va pas continuer à discuter d’arrangements, de solutions, pendant que l’autre partie continue de confisquer nos terres comme si de rien n’était. Cette règle du jeu là est finie. C’est elle qui a conduit à l’Intifada. Il faut un gel total et définitif.

Propos recueillis par F.G.-R.

(1) Organisé par l’Institut euro-méditerranée, Confluences méditerranée et le Monde diplomatique.

 Le Web de l'Humanité

13 novembre 2001

 Mohamed Arkoun : l’impensé dans l’islam contemporain

Entretien avec le philosophe, professeur à la Sorbonne, qui développe une critique interne de l’islam par rapport aux propres principes et valeurs que celui-ci proclame.

Mohamed Arkoun, philosophe, historien, est né en Kabylie à Taourirt-Mimoun en 1928. Il a publié de très nombreux ouvrages dont l’Humanisme arabe au Xe siècle (1982, Vrin), Lectures du Coran (1982, Maisonneuve et Larose), Pour une critique de la raison islamique (1984, Maisonneuve et Larose), l’Islam, morale et politique (1986, Desclée de Brouwer/Unesco), la Pensée arabe (1991, PUF, Que sais-je ?). Il continue de développer, de façon éminemment créatrice, une critique interne de l’islam par rapport à ses propres principes et valeurs.

Professeur émérite d’histoire de la pensée islamique à la Sorbonne (Paris-III), vous avez développé une discipline nouvelle : l’" islamologie appliquée ", et ce dans diverses universités d’Europe et des États-Unis. De quoi s’agit-il ?

Mohamed Arkoun. La notion d’" islamologie appliquée " s’est imposée à moi après l’indépendance de l’Algérie, au moment précis où les Algériens convoquaient l’islam, comme religion et comme culture, en vue de reconstruire la personnalité arabo-islamique détruite par le colonialisme. Cette manière de voir les choses et d’imposer une politique, dans un pays comme l’Algérie, ne tenait absolument pas compte de la réalité historique de cette jeune nation, ni du Maghreb, ni d’autre part de l’histoire de l’islam et de la pensée islamique. Cette dernière ne s’est pas développée de façon continue, depuis sa première émergence au VIIe siècle et jusqu’au XXe siècle. Il y a eu une rupture à l’intérieur de la pensée islamique, depuis le XIIIe siècle, et ce bien avant l’intervention du colonisateur. La plupart des musulmans refusent aujourd’hui de regarder l’histoire dans son développement ample et de tenir compte de cette interruption. Il y a pourtant eu, au Xe siècle, une dimension intellectuelle, représentée en particulier par la philosophie, qui a permis l’épanouissement d’un humanisme, c’est-à-dire d’un regard totalement ouvert sur les cultures présentes au Proche-Orient, étudiées sans aucun complexe, et sans que l’islam comme religion y apporte une seule restriction. En tant qu’historien et philosophe, je ne pouvais accepter, cette opposition idéologique entre un colonialisme qui a pulvérisé la personnalité arabo-islamique de l’Algérie, et une personnalité qui pose justement, pour l’ensemble des pays musulmans, des problèmes de relecture historique et critique de l’islam comme religion, comme tradition de pensée, interférant avec la notion même d’identité nationale. L’" islamologie appliquée " consiste à prendre en charge les problèmes de la cité tels qu’ils se posaient après les indépendances : problèmes pratiques qui recevaient des solutions d’une classe politique refusant toute prise en charge de l’histoire de l’islam et de la culture arabe, d’une part, et aussi, d’autre part, des réalités sociologiques et anthropologiques de l’Algérie et du Maghreb. L’" islamologie appliquée " s’est avérée très féconde. Grâce à elle, nous pouvons aujourd’hui analyser - autrement que le font les sciences politiques - le type de discours qui se développe, aussi bien du côté musulman que du côté occidental, pour parler d’une guerre dont on veut totalement gommer ou transformer la genèse historique et la programmation politique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’" islamologie appliquée " est une recherche scientifique qui écoute et qui observe les manipulations, par les acteurs sociaux, des éléments disponibles d’une culture et d’une histoire pour les approprier à des volontés politiques idéologiques et non pas pour essayer d’éclairer le rapport d’un pays à son passé, à son anthropologie, à ses réalités effectives. Il s’agit en somme de " clarifier le passé pour construire le futur " (1). Je suis sur le point de publier un livre en anglais qui porte en titre : l’Impensé dans la pensée islamique contemporaine. J’y analyse le discours islamique actuel et j’y détecte des problèmes que l’on refuse de penser pour des raisons politiques ou faussement religieuses.

Deux ans après la publication de votre thèse sur l’Humanisme arabe du Xe siècle (1982), vous donnez à lire Pour une critique de la raison islamique. S’agit-il d’une préoccupation différente ?

Mohamed Arkoun. La période humaniste consistait justement dans la prise en charge critique de la polis, la cité politique à la manière grecque et de la religion elle-même. Je n’ai fait qu’élargir, dans un contexte de modernité, l’attitude intellectuelle qui caractérise précisément l’humanisme arabe du Xe siècle. C’est la pensée d’expression arabe de cette époque qui a interprété le religieux dans les catégories de la philosophie. Au Xe siècle, le philosophe Al Hamiri a pensé le religieux exactement comme Kant a défini la religion dans les limites de la raison. Il a appliqué la démarche logocentriste du logos aristotélicien pour définir la religion et la vérité religieuse. Son travail est d’une grande audace intellectuelle, et il se différencie de la manière dont les théologiens et les juristes ont abordé la religion, le Coran, et la charia (loi religieuse musulmane). Aujourd’hui, le discours de Ben Laden, des islamistes et des politologues est construit sans référence philosophique aucune ; il consiste à dire : voilà ce qu’est l’islam et comment l’islam pense. Pourtant, au Xè siècle, le philosophe Taw Hidi - qui est un intellectuel révolté - écrivait deux pamphlets contre deux Grands vizirs. Al Hamiri et Taw Hidi sont deux exemples de penseurs qui pratiquaient la critique philosophique. Tandis qu’aujourd’hui, pour faire la critique de la raison islamique, on est devant un vide qui s’étend du XIIIè siècle jusqu’à nos jours. L’opinion musulmane - qui n’a plus à se mettre sous la dent qu’un discours islamiste politique - ne reçoit pas cette critique. Il s’agit là d’un constat historique extrêmement alarmant quant à l’état actuel de la pensée islamique.

Dès 1970, vous avez publié une traduction du Coran, réédité par Flammarion en poche en 1991. Personnellement, j’ai dit dans ces colonnes ce qui me séduisait dans la traduction " éclairée " de Jacques Berque. Mais je n’ignore pas que le musulman est " théologiquement habilité au libre examen des Écritures sacrées ". Comment vous situez-vous ?

Mohamed Arkoun. Jacques Berque se place d’un point de vue rationnel extérieur à l’islam. En ce qui me concerne, je récuse toute manipulation des textes religieux à des fins idéologiques. Tout ce qui appartient à l’islam a été étatisé par des États qui n’autorisent pas le débat. Moi, je me situe d’un point de vue interne à l’islam : j’ai la préoccupation de restaurer notre compréhension du phénomène religieux comme un phénomène universel. J’entends restaurer cette vérité historique selon laquelle les religions ont inspiré, orienté, et enrichi la créativité culturelle, quelle que soit la tradition à laquelle on se réfère. Je donne la possibilité d’entrer dans la religion par la culture et non pas nécessairement par le catéchisme. Les croyants ont bien sûr le droit d’entrer dans la religion par le catéchisme. Mais, en militant pour cette approche des religions par leurs dimensions culturelles, j’ai le sentiment de contribuer à la construction d’un espace civique moderne - pas seulement pour une religion mais pour des religions. Je suis persuadé que cela peut enrichir notre réflexion sur la politique, notre réflexion philosophique sur les conditions de production du sens dans les sociétés, et sur la critique de ce que les sociétés appellent " les valeurs ". Nietzsche nous a appris à nous interroger sur les valeurs. Et Marx, à sa façon, a également soulevé ce problème. Il faut prendre en charge de façon critique la prétention des religions d’aujourd’hui à dire le droit dans les sociétés. À commencer par l’islam politique. Il importe de combler les décalages historiques et de parler autrement qu’on ne le fait des cultures, de façon à ne pas déclencher des irritations et des revendications identitaires. En réalité, l’islam est théologiquement protestant, puisque le musulman est libre dans son rapport à Dieu, et politiquement catholique, dans la mesure où, depuis les Umayyades, l’État - c’est-à-dire le pouvoir politique - a confisqué cette liberté propre à l’islam de se constituer en sphère autonome du spirituel.

J’ai cru comprendre que la sourate 9 (Le repentir ou la dénonciation) et la sourate 18 (La Caverne), avaient eu une grande importance dans votre parcours. Que pouvez-vous dire à ce sujet ?

Mohamed Arkoun. La sourate de La Caverne contient trois contes très anciens : le roman d’Alexandre, la légende des Dormants d’Éphèse (qui se réfère à la persécution des chrétiens sous Dioclétien), et la légende de Guil Lamech. Nous avons là rassemblé toute une symbolique religieuse sous forme d’une littérature commune à l’imaginaire du Proche-Orient ancien. Cela met en évidence le misérabilisme intellectuel de ceux qui séparent le Coran de la Bible et de l’Évangile, avec des catégorisations théologiques, alors qu’il s’agit de références culturelles communes. Quant à la sourate 9, c’est elle qui m’a fait réfléchir sur ce que j’appelle le " triangle anthropologique ". Je suis en train d’écrire là-dessus un livre qui s’appellera : Violence, sacré, et vérité : lectures de la sourate 9. Elle ouvre pour moi des horizons formidables.

Les deux premiers termes ne sont-ils pas empruntés au philosophe René Girard, dont l’ouvrage la Violence et le Sacré est prolongé aujourd’hui par une prise de parti contre le relativisme qui mine les pensées contemporaines, par son incapacité à saisir la violence mimétique à la racine de tout ordre symbolique (2) ?

Mohamed Arkoun. Le livre de René Girard auquel vous faites allusion a eu beaucoup d’influence sur la réflexion anthropologique à propos de la violence et du sacré. Il met en valeur la rivalité mimétique qui existe au sujet des biens symboliques dans une société. Il faut savoir que c’est par les biens symboliques qu’on obtient les légitimations de l’ordre politique, de l’ordre éthique, de l’ordre intellectuel. Personnellement, j’ai essayé de montrer qu’elle est aussi liée à la manière de comprendre et de faire fonctionner la vérité religieuse. Si cette dernière est présentée comme une vérité absolue, intangible, immuable, parce qu’elle est la vérité de la parole de Dieu qui a révélé aux hommes la loi et la connaissance justes, elle entraîne l’exclusion des autres qui ne participent pas à cette définition de la vérité. Pendant longtemps, les chrétiens ont enseigné qu’en dehors de l’Église il n’y avait pas de salut. De la même façon, les musulmans ont dit : en dehors de l’islam - dernière version de la vérité religieuse - il n’y a point de salut. Celui qui vit selon la vérité de la parole de Dieu peut sans doute devenir un saint, mais la vérité ainsi comprise entraîne nécessairement des réactions de violence si quelqu’un vient et tente de relativiser tant soit peu cette vérité ou même de l’attaquer franchement et de dire : ce n’est pas une vérité. Il y a donc pour moi un cycle de la violence, du sacré et de la vérité. Il y a là une tentative d’explication qui s’étend au-delà des religions. La vérité marxiste, telle qu’elle a été instrumentalisée par le Parti communiste en Union soviétique, a fonctionné aussi de cette façon-là et a généré des violences que nous connaissons très bien. Ce " triangle anthropologique ", comme je l’appelle, permet donc de rendre compte de la violence religieuse, mais aussi de la violence dans les idéologies modernes laïques. Nous, modernes et laïques, devons cesser de regarder les religions comme seules responsables de la violence liée au fanatisme religieux. Il y a aussi un fanatisme politique et laïque. Même la vérité qui s’habille de philosophie peut dégénérer en vérité violente, source de violences, de persécutions et de condamnations de toutes sortes. Cela oblige la raison moderne laïque, comme la raison religieuse, à reprendre le travail sur ce qu’il faut appeler la violence dans la société, le sacré dans la société, la vérité politique ou religieuse. Le " djihad " n’est pas du tout une particularité de l’islam. C’est lié au fonctionnement même du concept de vérité. Par ma critique, je veux amener la raison contemporaine à réfléchir autrement qu’elle ne le fait sur des ensembles culturels, et non pas en opposant une culture occidentale aux autres cultures qui ne seraient pas modernes ni évoluées (3).

Entretien réalisé par Arnaud Spire

(1) Article de Mohamed Arkoun, paru dans le numéro 16 de Confluences méditerranée.

(2) Le philosophe René Girard enseigne à l’université de Stanford (USA). Son dernier ouvrage, paru aux Editions Desclée de Brouwer, a pour titre : Celui par qui le scandale arrive.

(3) Mohamed Arkoun est l’un des invités d’Espaces Marx et de l’Humanité sur " Islam, intégrismes, fondamentalismes, pouvoirs, politique ", ce mardi 13 novembre à 20 heures.

Le Web de l'Humanité
25 janvier 2002

 Israël-Palestine. C’est en France, à l’Assemblée nationale, que les présidents de la Knesset et du Conseil législatif palestinien se sont rencontrés

La voie de la paix passe par Paris

Un appel a été lancé pour la reprise du dialogue. Le président du Parlement français se dit prêt à se rendre sur place avec ses collègues de l’Union européenne alors que sur le terrain la tension continue à monter.

Ce qui s’est passé mercredi à l’Assemblée nationale restera certainement dans l’histoire comme l’appel de Paris. Alors que la violence s’enchaîne, sans fin, au Proche-Orient, les présidents du Parlement israélien et du Conseil législatif palestinien se sont rencontrés à l’invitation de Raymond Forni qui préside le Palais-Bourbon (1). Il ne s’agissait pas de protocole, mais bien d’une initiative de caractère politique qui engage la France et pourrait bien entraîner l’Union européenne (UE) à jouer un rôle majeur pour le règlement du conflit dans la région. L’appel lancé par les trois présidents (lire ci-dessous) aura très certainement des conséquences sur le terrain. Il représente en tous les cas un formidable encouragement pour les pacifistes israéliens et palestiniens, et plus largement pour ceux qui, dans le monde, travaillent à une reprise du dialogue. " Je suis prêt à prendre l’initiative auprès de mes collègues de l’UE pour que nous accompagnions leur démarche à Jérusalem et à Ramallah afin de montrer ce qui nous anime. C’est une manière intelligente de mettre en place une véritable politique de l’UE ", a expliqué Raymond Forni.

En contrepoint de l’accueil fait à Avraham Burg et Ahmed Qoraï, un colloque - organisé par le Monde diplomatique et la revue Confluences méditerranée - sur le thème " Pour une initiative européenne dans le conflit israélo-palestinien. L’urgence d’un dialogue politique " a permis de dégager quelques pistes de réflexion, en présence de Miguel Angel Moratinos, envoyé spécial permanent de l’Union européenne au Proche-Orient. " On veut nous imposer la mise en place d’un mur entre Israéliens et Palestiniens (...), comme si ces deux peuples n’avaient que leurs peurs comme échange possible ", a lancé le diplomate. Pour lui, " le tout-sécuritaire ne donne pas de résultats, mais le tout-politique n’est pas possible non plus ", même si le dialogue politique doit être " au cour de toute négociation. Un dialogue politique public mais aussi discret, informel ". Moratinos a également redit que " ce qui a été fait lors de la rencontre de Taba " il y a un an - qui n’avait pu aboutir à cause des élections israéliennes - " est pratiquement l’accord définitif entre Israéliens et Palestiniens ". Concernant les deux points les plus sensibles, Jérusalem et les réfugiés, l’émissaire de l’UE s’est voulu optimiste : " La solution finale passera par Jérusalem ville ouverte, capitale des deux États ". D’autre part, il décèle " un mouvement au sein de la société palestinienne qui comprend l’enjeu de la question des réfugiés ". Conscient que " tout n’est pas possible d’un coup ", il insiste sur " la nécessaire participation internationale, car il y a un manque de confiance mutuel qui empêche toute reprise ". Le rôle de la communauté internationale s’avère donc indispensable pour " consolider, appuyer, soutenir ". Ce qui, évidemment, n’exclut aucunement les Etats-Unis, qu’il convient " d’encourager à être plus actifs ". Miguel Angel Moratinos est convaincu que " l’Europe peut faire plus. Il faut se mobiliser, avoir des exigences vis-à-vis des responsables politiques européens et nationaux, car il manque une véritable volonté politique ".

Le président du Conseil législatif palestinien, Ahmed Qoraï, s’est dit " sûr qu’il est possible de travailler ensemble et de remettre en selle le processus ". Invité il y a deux ans à s’exprimer devant la Knesset, il a officiellement convié Avraham Burg à venir à Ramallah pour s’adresser aux députés palestiniens. Une invitation acceptée par le président de la Knesset, " même si cela doit me coûter mon poste à la Knesset ", a-t-il précisé, alors qu’il se trouve actuellement sous le coup d’une mesure d’empeachment.

Pour Ahmed Qoraï, " le processus de paix est au bord de l’éclatement, il y a besoin d’un tiers pour reprendre les négociations et aider jusqu’à la conclusion ainsi qu’une protection internationale d’observateurs pour ne pas répéter les erreurs ".

Avraham Burg s’est interrogé sur les raisons du blocage actuel et a demandé " plus d’auto-critique ". Selon lui, " celui qui est coupable est celui qui ne fait pas assez pour qu’il n’y ait pas un mort en plus. Celui qui pense que toute la terre est à nous ne peut pas avoir les Palestiniens comme partenaires. La réciproque est vraie. Pour avoir un partenaire, il faut faire un compromis sur ses rêves ". L’actuel président de la Knesset a souligné que " le gouvernement israélien d’unité nationale n’est pas un gouvernement mis en place pour des initiatives politiques mais pour contrôler la crise ". Un futur accord " doit être à la mesure des dirigeants politiques, il ne peut pas être si lourd que ni Arafat ni Sharon ne pourraient le présenter à leurs peuples ". Il s’est prononcé pour la création d’un État palestinien dès la reprise des négociations et " qu’Israël soit le premier à le reconnaître ", tout en ayant la garantie de sa sécurité. " Le reste du monde doit venir nous aider ", a-t-il précisé. " On ne peut pas avoir deux politiques internationales divergentes, celle des États-Unis et celle de l’Union européenne. Si l’Union européenne nous demande de faire des compromis, qu’elle en fasse autant et qu’elle coopère avec les États-Unis ", a-t-il précisé, en saluant le rôle des Européens. " Oslo n’est pas entre le Mexique et le Canada, d’autres accords ont été signés ailleurs que dans la banlieue de Washington. "

Pierre Barbancey

(1)   Avraham Burg a été reçu mercredi par Daniel Ciréra, responsable des questions internationales du PCF et Jean Dufour, député. Ahmed Qoraï était au siège du PCF jeudi matin.

 

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20 Novembre 2002 

TROIS QUESTIONS A...
Jean-Paul Chagnollaud

"La défaite n'est pas certaine" Jean-Paul Chagnollaud
est professeur
de sciences politiques
à l'Université
de Cergy-Pontoise,
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