Femmes rebelles
Françoise Germain-Robin
"Si vous donnez la
connaissance à un homme, vous instruisez une génération.
Si vous donnez la connaissance à une femme, vous instruisez une nation."
Ibn Khaldoun, XIVe siècle
Les "Femmes rebelles" dont Françoise Germain-Robin a choisi d'esquisser le portrait(1) sont des femmes algériennes qui se battent contre la force brutale de ceux qui les baillonnent, les maltraitent, les violentent et les massacrent. Elles luttent contre le poids de la religion dont les textes de référence sont rarement interprétés en faveur de la femme dans une société traditionnelle et machiste. Ces femmes qui luttent se nomment Khalida, Saïda, Leïla, Zazi, Karima. En étant "le premier et le dernier rempart contre la marée intégriste", c'est aussi l'Algérie qu'elles défendent. Parmi ces portraits, nous avons choisi celui de Karima, membre du RAJ. Karima lutte pour maintenir le contact avec les jeunes, garçons et filles, voilées ou pas, ouvriers, chômeurs, étudiants, lycéens Ce qu'ils veulent? "Nous voulons vivre, disent-ils, nous voulons la paix." Tout simplement. Extraits.
Karima Hammache, jeune et enragée
Les jeunes Algériennes refusent cette vision désenchantée de leur
pays et ne se reconnaissent absolument pas dans le tableau qu'on en donne de ce côté-ci
de la Méditerranée. C'est le cas de Karima Hammache du mouvement RAJ. Trois lettres qui
sont le sigle du Rassemblement-Action-Jeunesse et qui donnent les mots
"enragées" et "enragés". Ainsi s'appellent les garçons et les
filles de ce mouvement, le seul qui soit mixte et d'ailleurs dirigé par une femme, Dalila
Taleb.
Quand j'ai rencontré Karima, j'ignorais tout du RAJ. J'avais été frappée par son
enthousiasme, sa gaieté, sa vitalité. Elle avait pris la parole lors d'une soirée de
solidarité où des femmes algériennes avaient parlé de leur peur, des menaces qui
pesaient sur elles, du Code de la famille, de l'épée de Damoclès que représentait pour
elles la polygamie, des familles déchirées, des amis assassinés. Tout à coup, en
quelques mots, Karima avait balayé ce noir tableau. "J'ai l'impression,
avait-elle dit, que vous parlez d'un autre pays que le mien. C'est peut-être une
question de génération, mais nous, on ne voit pas les choses aussi noires. Notre
association, au départ, c'est une bande de copains qui se sont dit, après les grandes
manifestations de 1988, qu'on ne pouvait pas en rester là. Il fallait que la jeunesse se
bouge, qu'elle prouve sa capacité à se prendre en charge et à agir. Tous ensemble,
filles et garçons, sans distinction, sans demander aux uns et aux autres à quel parti,
de quel courant ils sont. D'ailleurs, chez nous, on a aussi des filles en hidjab.
Tout ce qu'on demande, c'est que chaque jeune qui vient respecte l'autre et n'essaie pas
d'imposer son point de vue. (
)
"Notre but, dit Karima, c'est de rétablir le contact entre les jeunes. Nous
en avons de tous les milieux. Beaucoup d'étudiants et de lycéens, bien sûr, mais aussi
des jeunes ouvriers, des jeunes chômeurs. Nous voulons apprendre à vivre ensemble, à
nous connaître en faisant des choses, et en commençant par les choses les plus simples
et les plus naturelles pour des jeunes: s'amuser et s'entraider. Si possible les deux
ensemble. On n'a jamais vraiment appris ça en Algérie. Ainsi, on fait des fêtes où se
produisent des jeunes chanteurs: ils se font connaître et tout le monde s'amuse. On
organise des expositions pour de jeunes artistes: ça les aide et ça permet à plein de
jeunes de prendre contact avec l'art. On n'a pas d'argent, pas de subventions, mais on se
débrouille: on demande des bus, des salles gratuites aux mairies. Elles les donnent, en
général. En octobre, on fait notre festival. Pour commémorer octobre 88, où tant de
jeunes sont morts. Ça a un succès formidable. C'est là qu'on voit qu'il y a dans la
jeunesse beaucoup d'énergie et beaucoup d'espoir. On fait aussi des choses sérieuses:
par exemple des tas de réunions avec les lycéens pour préparer des cahiers de
revendications sur la réforme éducative.
"Notre idéologie? Elle est simple: nous sommes jeunes, nous voulons vivre et nous
voulons la paix. Et nous disons et répétons que cela ne tient qu'à nous que les choses
s'améliorent. Ça ne va pas nous tomber tout cru. La société de demain, c'est nous qui
devons la faire. Autant commencer tout de suite. Tous ensemble, filles et garçons, sans
différence. Ça on y tient, il n'est pas question d'y toucher. Comment on la voit?Libre
bien sûr, et plurielle. Parce que l'Algérie est plurielle. On ne peut pas lui mettre une
étiquette, la cacheter
Il n'est pas question qu'un seul s'impose. Les islamistes,
on n'a rien contre. Je l'ai dit, il y en a chez nous. Ils ont le droit d'exister, mais pas
de s'imposer par la dictature. Le Code de la famille? Bien sûr qu'on est contre. Et
d'abord, pourquoi y aurait-il un statut spécial pour la femme. Il y a les droits de
l'homme, ceux de la personne humaine, qui sont universels. Ça suffit, non?" (
)
Malheureusement, l'association RAJ est une exception. Elle rappelle un peu ce que fut
l'UNJA (Union de la jeunesse algérienne) des grandes années, avant d'être brisée, en
1981, par Chedli Bendjedid et son équipe qui l'accusaient d'être un repaire de
communistes et de gauchistes. Les islamistes y voyaient quant à eux l'antre de Satan
puisque filles et garçons s'y retrouvaient et travaillaient ensemble, organisant, comme
RAJ aujourd'hui, festivals de musique, camps de vacances et chantiers de travail. (
)
Le chanteur oranais Cheb Hasni, assassiné par le GIA en 1994, symbolisait parfaitement la
culture du mal vivre qui était celle de la majorité des jeunes Algériens [des années
80]. "Baptisé "le Prince du raï", il faisait rêver filles et garçons,
explique L
, journaliste. C'est pourquoi il a été tué: les intégristes
considèrent que la musique est nocive, car elle distrait de Dieu. Le raï est à leurs
yeux triplement coupable: c'est de la musique, il parle de l'amour des femmes. Toutes
choses éminemment perverses car suspectes à leurs yeux de "servir les desseins de
Satan". Inutile de dire que c'est pire quand ce sont des femmes qui chantent cette
musique, comme Reinette d'Oran ou Cheikha Remiti."
En créant, l'homme ne risque-t-il pas de défier Dieu? Résultat: les subventions aux
activités culturelles ont été supprimées, le conservatoire de musique d'Alger a été
fermé après la victoire du FIS aux municipales, comme celui d'Oran où le festival de
raï a été interdit en 1993. Ecouter du raï est devenu une manifestation de résistance
à l'intégrisme dont la jeunesse ne se prive pas. Mes amies algériennes m'ont raconté
comment toutes les plages retentissaient, l'été suivant la mort de Cheb Hasni, des
chansons du jeune Oranais. Ce n'était évidemment pas le but recherché par les
intégristes qui l'ont assassiné.
Aïcha, une jeune beur de vingt ans qui n'avait jamais mis les pieds en Algérie,
raconte, éblouie, ses vacances dans l'Oranais où elle avait décidé d'aller, malgré la
situation, à cause de la situation peut-être, avec deux de ses amies. "Je
voulais comprendre pourquoi ce pays, qui est celui de mes parents, celui de mes racines,
en est-là. J'avais très peur, mais j'étais décidée à voir par moi-même, à essayer
de comprendre. J'ai trouvé un pays vivant, des gens courageux et chaleureux et qui ont
dépassé la peur. Ils ne survivent pas, ils vivent. Mes cousines s'habillent comme vous
et moi, sortent, s'amusent, travaillent. Elles font comme si les terroristes n'existaient
pas. Et ça marche. J'ai été éblouie. Je les ai trouvées formidables et je suis
fière, maintenant, d'être des leurs. Ça m'a fait un bien fou. J'ai l'impression de
savoir qui je suis." Une opinion partagée par son amie Ouassila, pour qui "l'Algérie
ne ressemble pas à l'image qu'on en donne à la télé". En fait, c'est ce
décalage entre l'image médiatique et la vie quotidienne réelle qui les a le plus
choquées.
Les témoignages recueillis depuis l'été 1995 concordent: la population, et surtout sa
composante jeune et féminine, semble avoir dépassé le stade de la peur. Une étape qui
pourrait bien se révéler décisive: 75% de la population algérienne a moins de trente
ans et elle est à 52% féminine."
Cette rage de vivre sera-t-elle suffisante pour vaincre l'injustice et l'obscurantisme? En
tout cas, grâce à Karima et à tant d'autres, après l'élection présidentielle de
novembre 1995, "tous les observateurs, même les plus réticents à l'égard de
cette élection, ont dû se rendre à l'évidence: le peuple algérien, par son vote, a
dit haut et fort son rejet du terrorisme, de la violence islamiste. Surtout, il a montré
qu'il avait dépassé la peur. L'admirable combat des femmes a pesé lourd dans cette
victoire. Il ne faut rien exagérer, ni en sous-estimer la portée: c'est le premier pas
d'un combat pour la démocratie qui promet bien d'autres batailles, tout aussi difficiles.
Mais on peut faire confiance aux femmes algériennes, instruites par l'expérience
douloureuse qui est la leur, pour ne pas baisser la garde. "Si vous donnez la
connaissance à un homme, vous instruisez une génération. Si vous donnez la connaissance
à une femme, vous instruisez une nation", écrivait au XIVème siècle le grand
historien maghrébin Ibn Khaldoun, inquiet de voir la civilisation musulmane régresser,
se replier sur un conservatisme étroit. Ce que les femmes algériennes ont appris dans le
combat qu'elles mènent contre l'intégrisme et la barbarie, la société algérienne tout
entière en bénéficiera sans nul doute. Et au-delà, il est permis de l'espérer, toutes
les sociétés musulmanes qui ont aujourd'hui, comme nous, les yeux tournés vers
l'Algérie."
Françoise Germain-Robin
Note :
1. Françoise Germain-Robin, Femmes rebelles. Photos de Joss Dray
et Nadia Benchallal. Editions de l'Atelier, 127 pages, 120F.