Luttes urbaines
et stratégies de contrôle de la ville d'Alger
Abdelkrim Mouzoune
Au cur d'une multitude de conflictualités urbaines, la ville d'Alger est devenue un monde incertain, siège de passions et d'envies rarement assouvies par les démunis, point à atteindre des conquérants de pouvoirs, structure à détruire par des exclus de l'urbanité. Son territoire donne lieu à des projets, suscite des intérêts et des stratégies, donc une praxis(1). Une dynamique territoriale s'enclenche; elle implique un système d'intentions animé par des acteurs cherchant à la conquérir et à la dominer.
Dès 1990, Alger, métropole nationale, est entrée dans une longue
phase de déstructuration-restructuration socio-spatiale sous la conjonction de plusieurs
facteurs: crise économique, chômage endémique, équipements sociaux déficients,
régulations urbaines ankylosées, implosion de mouvements revendicatifs engendrant
l'émergence de nouveaux acteurs à la fois de la sociabilité et de la socialité
urbaines appelés "les islamistes". Sa centralité devient un enjeu, son espace
un lieu d'expression de territorialités relationnelles socio-politiques et
socio-religieuses dissymétriques. Le cas d'Alger est spécifique en Algérie. A son rôle
de capitale politique, économique et culturelle, s'ajoute celui de pôle d'attraction de
masses importantes de personnes venant aussi bien des zones rurales que d'autres villes;
phénomène qui ne cesse de s'amplifier depuis 1962 et qui a fait d'elle le miroir humain
des régions algériennes et de leurs difficultés.
La capitale algérienne se transforme, se métamorphose. D'un espace neutre, uni et
continu géographiquement et administrativement, elle passe progressivement à une
structure urbaine éclatée en sous-espaces cloisonnés, quadrillés. Dans certains
d'entre-eux, le contrôle étatique s'efface momentanément au profit d'une surveillance
islamiste, signe d'une nouvelle structuration territoriale marquée par l'apparition de
territoires de l'anti-Etat au sein desquels les relations interpersonnelles comme celles
aux lieux changent. Les territorialités ont éclaté, puis se sont refermées. Elles se
sont modulées à différentes échelles de temps et d'espaces. L'imposition de nouveaux
ordres spatiaux a bouleversé l'organisation géographique de la ville: des quartiers se
sont fragmentés, des allégeances politiques se sont formées, d'autres ont disparu, des
frontières réelles ou virtuelles se sont dressées.
Dans une démarche visant à éclairer les liens complexes, ambigus et
contradictoires que constitue la dialectique de l'étatique-coercitif, des oppositions
islamistes violentes et de l'espace-enjeu, nous essayons d'analyser les modalités
d'action de déterritorialisation-reterritorialisation des différents mouvements
islamistes et les conséquences des types de pratiques qu'elles ont générées sur
l'ensemble de la ville. Il s'agit donc d'un essai d'approche des nouvelles manières de
concevoir la Cité telles qu'elles ressortent du projet des acteurs de l'urbanité
assiégeante. La méthode de recherche adoptée dans ce travail est basée à la fois sur
l'observation directe de la réalité de certains quartiers de l'agglomération algéroise
et sur une enquête non directive sous forme d'une interview standardisée de 300
personnes âgées de 18 à 60 ans dont 40% de femmes et 60% d'hommes. Sur ces 300
individus que comporte l'échantillon, 50% sont âgés entre 18 et 30 ans, 35% entre 31 et
45 ans et 15% entre 46 et 60 ans. Dans la tranche 18-30 ans, les femmes consultées sont
au nombre de 90, soit 60% des personnes interrogées. Or, leur proportion n'est que de 40%
et 15% successivement dans les classes d'âge 31-45 et 46-60. Le choix des interviewés
est dicté essentiellement par leurs lieux de résidence dans les quartiers enquêtés, à
savoir Bachdjarrah (dans Bab el-Oued), Belcourt, El Harrach, les Eucalyptus, Baraki,
Cheraga et Kouba. Quant au contenu des entretiens enregistré dans un dictaphone, il est
focalisé sur les questions suivantes :
Trouvez-vous votre ville changée depuis 1990 ?
Quels sont les quartiers qui vous paraissent avoir subi des changements et quels
sont-ils ?
Votre quartier, est-il soumis au contrôle de l'Etat ou d'une autre autorité et
laquelle?
Qu'est-ce qui vous choque dans les quartiers que vous fréquentez?
Quels sont les endroits de la ville qui vous attirent ou vous révulsent?
Quelles images faites-vous sur les personnes qui les fréquentent ?
Changez-vous de comportement en fonction des endroits fréquentés?
Comment choisissez-vous vos itinéraires?
Que vous suggèrent les endroits quadrillés par les autorités?
Que ressentez-vous dans les quartiers où la présence des autorités fait
totalement ou partiellement défaut?
Spécificités d'une centralité éclatée
Si le processus d'éclatement politico-religieux de l'espace urbain d'Alger s'est enclenché en 1989, il s'est accéléré en 1991 entraînant des territorialités extra-étatiques dont la stratégie est non seulement de s'opposer au pouvoir central, mais aussi de requalifier la ville en l'inscrivant dans un projet réconciliant le social et le religieux, le public et le privé, l'économique et le technique. Cette manière de concevoir l'urbain a-t-elle pour but de permettre aux citadins d'accéder à l'urbanité moderne et modernisante, ou constitue-t-elle une simple vision totalitaire de la cité ?
Les mouvements islamistes : nouveaux acteurs territoriaux syntagmatiques
Les mouvements islamistes, dans leur diversité, sont devenus des
acteurs territoriaux syntagmatiques, c'est-à-dire des acteurs pour soi ayant un programme(2), un objectif et une stratégie. Ils détiennent un pouvoir qui postule la
souveraineté sur un territoire de la ville, c'est-à-dire un espace composé d'un ou de
plusieurs quartiers bien contrôlés par leurs membres. C'est un pouvoir omniprésent dans
chaque relation, au détour de chaque action. Ils l'exercent à partir de différents
points d'ancrage spatiaux combinant population et environnement. L'objectif recherchée
derrière l'extension de ce pouvoir est l'instauration d'une logique de contrôle, de
fermeture ou d'enfermement des espaces urbains (quartiers, rues) sur lesquels ils exercent
une domination de fait à la fois symbolique et physique. Avec la collectivité, ces
mouvements entretiennent des rapports tendant à renforcer son encadrement
socio-idéologique et à prendre en charge les couches sociales les plus démunies. Issus
des habitants qu'ils sont censés protéger, défendre, ils estiment absente toute
opposition binaire entre eux et la population, acteur-enjeu qu'ils dominent.
A l'égard de la ville, une nouvelle organisation territoriale a émergé. Le contrôle
étatique a subi des modifications, des remaniements le remettant en cause.
L'agglomération algéroise éclate en territoires partisans bordés par des limites, des
barrages militaires ou policiers, qui ne sont en fait que les métamorphoses des tensions,
des conflits idéologiques et des luttes politiques. Les mouvements islamistes
essaient de s'imposer par l'idéologie de la généralisation des pratiques religieuses
ainsi que par le désir d'uniformisation des comportements personnels dans la ville en
s'appuyant sur une vaste mobilisation défensive. Par cette imposition du symbolique, ils
cherchent non seulement la contestation et la remise en cause des institutions, des lois
et de l'ordre étatiques, mais également le bouleversement de l'organisation de l'espace
urbain, des habitudes, des comportements et des repères des habitants. Le "système
politique" algérien n'arrivant pas à maintenir sa cohérence, c'est directement
dans la société nouvellement urbanisée d'Alger que se fait la mobilisation des
populations qui se sentent fragilisées, notamment celles des quartiers surpeuplés dont
les équipements collectifs sont détériorés comme Belcourt, El Madania, Hussein Dey, El
Harrach, Hamma, Bachdjarrah (dans Bab el-Oued). C'est d'ailleurs dans cette catégorie
urbaine, composée de ce qu'on pourrait appeler les néo-urbains issus des différentes
phases d'émigration des campagnes vers la capitale, que les islamistes puisent leur
capital variable humain, nécessaire à la diffusion de leurs idéaux sociétaux. En
effet, le passage du rural à l'urbain ne signifie pas pour la majorité d'entre-eux
l'accès à une certaine modernité urbaine, mais plutôt une précarisation de leurs
ressources une fois urbanisés; d'où le recours à des pratiques de solidarités
transversales à la fois primaires (relations de parenté) et secondaires (relations de
voisinage) leur permettant de survivre en ville.
Les mouvements islamistes se sont renforcés humainement et
financièrement. Grâce aux revenus accumulés (raquettes divers, apports d'argent en
provenance de l'étranger), ils ont recruté des milliers de jeunes en leur offrant des
salaires réguliers et un certain pouvoir d'encadrement idéologique sur la population des
territoires contrôlés cultuellement, jeunes d'ailleurs qui prodiguent des conseils en
matière du dogme et de la loi religieuse sans qu'ils aient une formation pour le faire.
Par la violence active (physique) et passive (symbolique), ils tentent d'imposer à cette
population un genre de vie imprégné de religiosité par un consensus non-dit sur des
règles du jeu "acceptées" de part et d'autre des "nouvelles
frontières" entre l'espace de l'Etat et les "espaces islamistes". En
somme, la violence produit des forces sociales qui la reproduit et dont l'assise
sociologique est composée de médecins, de professeurs, d'instituteurs, d'anciens
fonctionnaires, d'étudiants, comme de chômeurs et de déracinés. A l'arrière-plan se
profile un projet mobilisateur de main basse sur la ville. Militants et sympathisants
voient dans ces territorialités l'instauration de la Cité idéale, vertueuse, à l'image
mythifiée de Médine des premiers temps de l'Islam.
Selon 80% d'interviewés résidant à Bachdjarrah, Belcourt, El Harrach, les Eucalyptus et
Baraki, les changements comportementaux (port d'habits traditionnels et du voile,
l'investissement des espaces publics au moment de la prière, l'interdiction de la
commercialisation des boissons alcoolisées...) qu'ont subis leurs quartiers ne datent pas
de 1990. C'est un processus qui s'est enclenché dès 1984, mais s'est amplifié en 1988.
Néanmoins, si les hommes, jeunes et adultes, laissent entendre à 85% que ces
transformations n'ont pas entraîné un bouleversement profond des rapports entre les
habitants, ni rendu leurs secteurs répulsifs, 75% de femmes, surtout les jeunes de moins
de 24 ans, estiment par contre que la présence pesante des islamistes, l'influence qu'ils
exercent sur les parents et les frères aînés, les ont poussées à se conformer aux
rigueurs vestimentaires prescrites par ce qu'elles appellent, avec ironie, les
"nouveaux chirurgiens de la religion". En outre, 60% d'entre elles pensent que
l'uniformisation de la façon de se comporter et de s'habiller donne une image négative
sur leurs quartiers ce qui empêche leurs amies résidant dans d'autres parties de la
ville de venir leur rendre visite.Dans l'ensemble de l'agglomération algéroise, l'enjeu
essentiel ne se réduit pas à un simple émiettement de l'espace-ville en territoires
multiples, mais la formation progressive de noyaux dotés d'une cohérence sociale dans le
respect des traditions religieuses tout en excluant, selon le principe de l'opposition
binaire au pouvoir central, les personnes faisant partie des systèmes d'appartenances
multiples: politiques (les fonctionnaires comme certains agents municipaux et
préfectoraux, les membres de la police ou de l'armée...), économiques (les fortunés
considérés comme les responsables de la faillite économique du pays), nationales (les
étrangers perçus comme des collaborateurs soutenant le régime en place).
Processus d'apparition des "territoires islamistes"
| Typologie des quartiers de l'agglomération d'Alger | L'agglomération algéroise : quadrilage des neouds à risque |
Double-cliquer sur les cartes ci-dessus pour les avoir en taille réelle
De prime abord, il s'agit de relativiser, de nuancer toutes les
analyses et les dichotomies de type urbain-rural, citadins-migrants, anciens-nouveaux,
laïcs-islamistes, modernistes-obscurantistes, tout en observant qu'elles sont
survalorisées et manipulées par les acteurs de la violence organisée, quelle soit
étatique ou islamiste, compte non tenu des nouvelles bandes armées utilisant le vol, le
raquette et les enlèvements comme violence sourde pour survivre en ville. Mais ce qui
caractérise le contexte macro-social du drame urbain algérois, c'est que cette
agglomération est devenue un espace qui subit, successivement ou parallèlement, la très
forte pression et les tentatives de prise de contrôle par des mouvements
politico-religieux. Ces acteurs présentent dans leurs comportements une différence
d'avec leurs discours. Les autorités, prétendument démocratiques ou s'affichant comme
le seul garant et défenseur des "institutions républicaines", se montrent dans
les faits plus radicales et refusent tout dialogue qui lui ferait perdre le peu de pouvoir
qu'elles exercent, et par là tentent de maintenir le statu quo ante. De l'autre
côté, les islamistes, toute tendance confondue, compensent leur exclusion du champ
politique institutionnel (municipalités, mairies, assemblée nationale...) par un travail
de mobilisation des personnes sur le terrain.
Progressivement, les islamistes créent des territoires dans lesquels les autorités n'ont
que très peu ou nullement le contrôle interne tout en maintenant son verrouillage
extérieur par son quadrillage. Les "territoires islamistes" sont un
conglomérat de quartiers dont les habitants ont voté pour les partis d'inspiration
religieuse. Nous pouvons citer à ce niveau Borj el-Kiffan, Kouba, Belcourt, El Harrach,
Hamma, Hussein Dey, Bachdjarrah, Bab el-Oued, Casbah, El Madania et Oued Smar.
L'espace urbain représente pour eux une base, un tremplin, un territoire à conquérir,
souvent un champ de tirs indiscriminés. C'est pourquoi les tentatives de mainmise sur
Alger s'effectuent à partir de ses banlieues proches et lointaines. Signalons le cas des
localités de Baraki, des Eucalyptus, de Sidi Moussa, de Rovigo, de Larbaa et de Meftah
qui sont certes les plus contrôlées par les islamistes; les forces de l'ordre ne s'y
aventurent que très rarement au prix d'un désengagement des autres quartiers. Certains
commissariats de police ou de postes de gendarmerie, s'ils ne sont pas simplement fermés
comme à Boudounou, à Bachdjarrah et aux Eucalyptus, ils sont fortifiés au point où les
personnes y travaillant les quittent dans des convois bien protégés. La stratégie des
autorités paraît simple: quadriller Alger, intervenir ponctuellement dans les bastions
islamistes sans y demeurer, juste pour affirmer leur présence. Les opérations de
surveillance, de contrôle de la mobilité de la population s'y effectuent de manière
draconienne et coercitive. Les barrages militaires et policiers sont mouvants jours et
nuits; ils se déplacent de manière expansive en fonction de la diffusion par expansion
ou par relocalisation du risque islamiste. Ainsi, tout se déroule comme si l'Etat cherche
à montrer qu'il existe au plan sécuritaire, mais cette présence n'est que de courte
durée, relevant plus de l'intimidation que d'une réelle capacité d'instaurer la
sécurité.
Les intersections des lignes routières sont considérées comme des
noeuds, des points de passage rendant l'ensemble du territoire accessible ou non. Les
voies de communication menant de Rovigo à Sidi Moussa et à Baraki, ou bien celles
reliant Meftah aux Eucaliptus sont bordées de barrages. Elles sont souvent évitées par
les habitants (40% des interviewés), remplacées par des noeuds marginaux assurant une
certaine corrélation spatio-temporelle. Or, il faut les repérer, voir s'ils ne
représentent pas de risque quant à leur passage; c'est le cas par exemple de l'artère
principale de Borj el-Kiffan dans la banlieue, de la rue Bouzrina dans la Casbah, des axes
menant à Bab el-Oued. D'après 65% de personnes interrogées, le fait de
"bégayer" la ville, de changer constamment d'itinéraires, d'éviter les
barrages, constitue un réflexe lié plus au sentiment subjectif d'insécurité de chacun
que de l'absence ou non des forces de l'ordre. En effet, une zone sous haute surveillance
policière est perçue comme aussi risquée qu'un secteur sous contrôle islamiste.
La forte présence islamiste dans certains quartiers de la ville a fait éclater les
territorialités et a consolidé les limites imposées par l'Etat aux carrefours des
passages stratégiques. Les portes de la ville se trouvent de plus en plus à l'intérieur
au point où on a l'impression, lors de chaque passage de barrage, de transgresser des
frontières conduisant à des espaces différemment organisés socialement. De Belcourt à
El Harrach en passant par Hamma et Hussein Dey, on ne compte plus les ruelles barrées par
de mini-barricades. Bab el-Oued fait partie aussi avec la Kasbah des territoires à haut
risque qu'il n'est pas recommandable de fréquenter si on est policier ou militaire en
tenue, étranger, voire même portant des habits défiant la "morale islamique".
La nuit rend la ville plus fermée, accentue ses limites étouffantes, accroît les
contraintes. Des zones entières sombrent dans l'oubli, car mal éclairées, d'autres
brillent de mille feux, car elles sont lumineuses. La nuit, certaines rues d'Alger sont
très peu fréquentées, faiblement éclairées, ce qui rend difficile toute transparence
de ses composantes visibles. Les ruelles de la Kasbah semblent te tirer lentement vers un
guet-apens. On se sent une cible mouvante, objet à tout moment d'une attaque.
L'obscurité, l'absence de monde en raison de l'état de siège, semblent renforcer ce
sentiment d'insécurité. De temps en temps, on peut entendre des conversations à l'abri
de l'ombre, mais elles sont vite interrompues car on sent le passage de l'intrus, de
l'ennemi, du collaborateur des forces du mal (l'Etat). A un certain moment, on sent le
temps s'arrêter. Soudain, une lumière accompagnée du bruit de véhicules vinrent
déchirer ce pseudo-ordre, cette pseudo-quiétude; ce sont ces fameux "Ninjas"
dont les visages sont cagoulés comme pour cacher une honte, ou simplement une peur de
l'invisible. Les rues bénéficient de ce court instant de passage des forces spéciales
pour mieux s'éclairer. En fait, la lumière comporte le risque pour l'habitant, osant
braver le couvre-feu, de se faire au mieux arrêter, au pire descendre. Elle semble
participer à la mise en place du traquenard; elle a l'air n'être allumée que pour mieux
s'éteindre au point le plus critique du passage. Tout donne l'impression d'être au
milieu d'un paysage authentique où lumière et obscurité assurent le passage entre une
fausse quiétude et une vraie peur, entre la vie et la mort.
Par ailleurs, le pouvoir et les islamistes se rejoignent quant à leur
politique de vidage de certains quartiers du centre. En effet, les autorités par leurs
contrôles systématiques, les fouilles abusives, les tracasseries et les humiliations au
passages des barrages, les exécutions extrajudiciaires, les nébuleuses islamistes ou les
groupes s'en réclamant, par l'intimidation, le raquette, les menaces, les enlèvements et
les assassinats, développent chez les habitants un climat d'insécurité, un sentiment
subjectif néanmoins réel de peur physique et psychologique. La phobie de l'uniforme, de
la barbe, du regard soupçonneux de l'Autre, ont poussé certaines personnes (7% dans
notre échantillon) à quitter leurs quartiers pour aller résider en banlieue. Le
problème du risque demeure, mais il est atténué, car perçu seulement au moment de
s'éloigner de son espace vécu.
La pratique spatiale, induite par un système d'actions et de comportements islamistes, se
traduit par une "production territoriale" qui a fait intervenir des limites à
la fois réelles et mentales. Ces limites ferment idéologiquement les sous-espaces
islamistes en vue d'y imposer ou d'y maintenir un ou plusieurs ordres de spatialité.
Chacun de ces sous-espaces relève de fait d'une ou de plusieurs autorités (FIS, Hamas,
le groupe des Afghans...). Leur organisation exprime un projet social résultant de
rapports noués dans un champ idéologico-religieux. Ils opèrent donc une déchirure dans
la trame spatio-temporelle, une dissolution de l'espace social et du temps social,
simultanément. Peu à peu, l'agglomération se décompose en territoires idéologiquement
fermés de manière à bien consolider le pouvoir de contrôle moral islamiste et
d'éviter les phénomènes de diffusion des idées, des objets, des personnes venant des
parties de la ville considérées comme hostiles (impies dans le langage des islamistes).
Dans ces sous-espaces de ruptures, de synapses associées, la cohésion du quartier se
fait dans le cadre d'unités moléculaires, insécables (points nodaux) au sein desquelles
les acteurs créent entre eux des réseaux dont la fonction est de solidariser les divers
éléments du nouveau système territorial en assurant la condition minimale de sa
cohésion.
L'éclatement de l'espace urbain algérois sous la forclusion du politique a entraîné de
nouvelles organisations dans les territoires considérés comme des fiefs islamistes;
organisations qui touchent plus particulièrement l'espace public devenu l'expression
d'une certaine identification au champ religieux. Or, comment s'opère réellement ce
processus à la fois de restructuration et d'identification spatiales ?
Les principes islamistes d'organisation socio-spatiale
A défaut de pouvoir donner à l'ensemble des composantes sociales et spatiales une forte empreinte religieuse, les acteurs de l'urbanité assiégeante, à savoir les islamistes, procèdent par phases, par portions d'espace, pour essayer d'imposer un modèle de cité où l'espace public sera le reflet de "l'idéal islamiste": contrôle total sur l'espace public, uniformisation des comportements, du mode de vie et des espaces, délimitation des sphères publiques et privées. Si l'espace public est maintenu, c'est parce qu'il peut être utilisé librement comme lieu de prière, de recueillement et d'intense communion quasi-fusionnelle. A partir d'observations et d'entretiens avec les 300 personnes de notre échantillon résidant aussi bien dans des quartiers considérés comme les fiefs des mouvements islamistes (Bachdjarrah, Belcourt, El Harrach, les Eucalyptus, Baraki) que dans des zones résidentielles aisées (Cheraga et Kouba), nous essaierons d'analyser comment s'effectue ce processus de reterritorialisation socio-spatiale et ses incidences sur les pratiques territoriales de la population.
Processus de reterritorialisation des "espaces islamistes"
Les islamistes, constitués en groupes opaques, sont l'expression d'une
ligne politique précise, l'émanation d'un courant politico-religieux d'une population
incapable de s'exprimer autrement que par la violence en l'absence d'espaces politiques
libres. Ils ont institué un système traditionnel de protection, celui des Zaïms
(leaders), des Emirs (commandeurs), souvent difficiles à identifier, et des groupes
armés utilisant la violence récurrente et sourde pour régner sur ce qu'ils considèrent
comme leurs territoires. En plus, ils se sont enracinés dans des structures, tels les
quartiers, qui sont à la fois des espaces de revendications et des supports de
politique-populaire. Ils s'affichent comme les représentants des déshérités, des
exclus, des marginaux du système étatique dominant. Ils entretiennent un rapport
schizophrénique au territoire de la ville. Leur obsession, c'est la conquête des espaces
publics, les soustraire du contrôle de l'Etat afin d'y diffuser leur idéologie. Pour
cela, il faut, selon eux, instaurer un changement de comportements sociaux en transformant
la perception et la pratique de leurs espaces conquis.
Par ailleurs, ils ont opéré une réappropriation et un réaménagement des bâtiments et
des espaces publics de la ville. Les débits d'alcool et les salles de jeux commencèrent
progressivement à disparaître du paysage des quartiers des Eucalyptus et de Baraki; ils
sont considérés comme des lieux de débauche et de manifestations visibles des valeurs
d'un occident décadent. Des conservatoires de musique sont fermés, des salles de
cinéma, si elles ne le sont pas, elles font l'objet de menaces constantes d'attentats
quand elles diffusent des films non conformes à la morale islamique. Des bibliothèques
sont transformées en salles de prière, le complexe culturel départemental de Ben Aknoun
est même devenu à un moment le siège du FIS (Front Islamique du Salut). Dans les
quartiers de Bab el-Oued et de Belcourt, des kiosques ne vendent plus de publications
jugées diffamatoires à leur égard, ou celles qui proviennent de pays classés hostiles
à leur projet sociétal, en particulier la France.
Selon 45% d'interviewés dont 70% d'hommes âgés de plus de 36 ans, les propos
imprégnés de religiosité envahissent des comportements comme le salut, les transactions
commerciales; ils précèdent chaque prise de contact, même avec des inconnus. Ce rituel
est souvent banalisé, ravalé au rang de micro-situations sociales répétitives où
chacun, dans une relation interactionnelle, règle sur un mode théâtral son rapport à
l'autre. La vie quotidienne devient, pour 80% de femmes et 30% d'hommes âgés de moins de
35 ans, une monotonie où les individus-acteurs "se vénèrent". Le sacré est
donc partout présent; il provoque quotidiennement et dans toutes les situations une sorte
de théâtralité de fait social. Aux appels à la prière, des boutiques ferment, des
rues se vident partiellement des hommes, elles ne seront fréquentées que par les femmes,
les enfants et quelques resquilleurs hommes.
Aux coins des rues situées dans les quartiers périphériques des Eucalyptus et de
Baraki, des jeunes hommes barbus ou pas font le gué, suivent par le regard le
comportement des passants, accostent des adolescentes non voilées, discutent avec elles,
sûrement essaient de les convaincre de porter le voile. D'autres poussent des enfants à
enlever les détritus, à nettoyer le quartier, en plus du ratissage des resquilleurs de
la prière à chaque appel du moezzine. Ces hommes ne constituent-ils pas des
marqueurs signifiant aux autres, les étrangers de ces quartiers, qu'ils sont dans un
territoire islamiste et qu'il faut se conformer aux règles qu'ils y ont établies? Les
limites de leurs territoires sont les limites de leur langage, de leurs comportements et
de la façon de s'habiller. Exotérisme et ésotérisme se mêlent, s'interpénètrent;
ils constituent une forme de violence symbolique au regard en particulier de 65% de femmes
de moins de 35 ans ne désirant pas porter de voile. Les femmes de plus de 50 ans estiment
à 80% qu'elles n'ont jamais été dérangées par ce qu'elles appellent les "jeunes
excités"; leur âge incitant au respect dissuade probablement tout islamiste à
venir leur parler de leurs tenues vestimentaires. Précisons que les femmes étrangères
à ces quartiers, notamment celles venant de Cheraga et de Kouba (quartiers résidentiels
aisés), manifestent à 90% une certaine répulsion à leur égard. En effet, elles ne s'y
sentent pas en sécurité; elles ont la crainte d'y être en permanence menacées (95%),
tuées (30%) ou défigurées (10%). D'ailleurs, elles les fréquentent en voiture tant est
présent le sentiment multiforme du danger. D'autre part, ces femmes, à 85%, considèrent
les quartiers de Bachdjarrah, de Belcourt, d'El Harrach, des Eucalyptus et de Baraki comme
non fréquentables car ils ont subi des changements faisant d'eux des terreaux du
terrorisme et de l'insécurité. Bien plus, elles les perçoivent, à 70%, telles des
zones où les autorités sont totalement absentes, donc soumises au contrôle des groupes
islamistes quoique discret par moment. Cependant, les femmes issues de ces quartiers ont
une opinion moins tranchée. En effet, elles estiment, à 85%, que la situation dans leurs
lieux de résidence n'est pas aussi chaotique que ce que pensent les personnes
extérieures. Il n'en demeure pas moins que les jeunes filles de moins de 24 ans sentent
une forte pression sociale. 70% d'entre elles se voient obliger de se conformer aux
rigueurs vestimentaires notamment dans les quartiers où elles sont connues. Ainsi, sur
les mêmes quartiers, les images peuvent changer selon que les personnes y habitent ou
sont de simples pratiquantes occasionnelles.
Par ailleurs, l'identification religieuse par le bas s'accompagne de la lutte contre
l'usage du français dans ces espaces publics socialement conquis. Considéré comme la
langue du colonisateur, il n' y a point de lieux où il est pratiqué dans ces
territoires. Proscrit, il ne sert qu'à désigner chez 40% d'interviewés les
"laïco-assimilationnistes", les "relais de la colonisation culturelle
française", les "pions de la jahiliyya" (l'ignorance). Cela
n'empêche pas l'emploi d'une forme de "franc-arabe", des mots français
travestis en arabe dialectal, même entre des jeunes arabisés, mais il reste très
timide, très limité à comparer à l'usage de l'arabe.
Le port du voile dans la problématique espace public-espace privé
Il ne s'agit pas d'analyser le voile en rapport au corps féminin, mais
comme instrument de la division sexuelle de l'espace public et du mode "d'être"
du corps de la femme dans les territoires islamistes d'Alger, notamment dans les quartiers
de Bab el-Oued, de Belcourt, des Eucalyptus et de Baraki. Selon la conception islamiste du
voile, au-delà du signe de pudeur, de décence, voire de conformisme de la femme qu'il
manifeste, il est porteur d'un mode particulier de remise en cause de la séparation entre
espace privé et espace public. Dans ce rapport complexe dedans-dehors, le voile est
devenu un marqueur de territorialités cultuelles à la fois relationnelles et
situationnistes. Un lieu où les femmes sont voilées, en particulier quand elles sont
jeunes, signifie chez 85% de femmes interrogées qu'il est contrôlé socialement par les
mouvements islamistes, et de ce fait dépouillé de son caractère public, c'est-à-dire
de ses attributs de visibilité, d'impersonnalité, d'anonymat, de neutralité et
d'indétermination des rapports interpersonnels.
En dépit de la volonté islamiste de rendre leurs territoires uniques et homogènes,
entre autre par le port du "hijab" (voile), ceux-ci demeurent
différenciés puisque certaines femmes âgées de plus de 50 ans (65%) ne se voilent que
quand elles fréquentent des quartiers où elles ne résident pas. Ainsi, c'est la
perception du dehors qui détermine leur décision de se voiler ou pas. C'est la raison
pour laquelle des femmes sortent sans foulard dans Bab el-Oued et que ce comportement ne
peut être interprété comme un défi aux islamistes. Or, cette perception du dehors est
différente chez les jeunes filles de moins de 24 ans qui disent à 70% que plus l'espace
fréquenté est éloigné de leurs espaces vécus et donc étranger, plus elles ne se
sentent pas contraintes de couvrir leurs cheveux car les gens ne les y connaissent pas. Se
référant à cette perception du dehors, l'espace public paraît se subdiviser en
plusieurs sous-espaces selon qu'il est proche, intermédiaire ou éloigné. Cette
distinction spatiale et des manières d'y être et d'y circuler permet de rendre compte
d'un mode nouveau de perception et d'occupation de l'espace public par les femmes.
L'agglomération d'Alger a éclaté en sous-espaces dont certains sont contrôlés
socialement par les nébuleuses islamistes. Les autorités essaient d'y affirmer leur
présence en multipliant les barrages, les fouilles systématiques, les interpellations,
mais ces opérations ponctuelles relèvent plus de l'intimidation que d'une réelle
capacité de les soumettre. Des quartiers sont bien quadrillés (Bab el-Oued, la Casbah),
d'autres sont fréquemment surveillés (Belcourt, El Madania, El Harrach). Par contre, les
localités qui échappent au contrôle de l'Etat se situent dans la périphérie de la
ville (Baraki, les Eucalyptus, Sidi Moussa, Meftah, Larbaa, Rovigo). Ainsi, deux
stratégies territoriales distinctes semblent s'affronter: celle de l'Etat qui consiste à
verrouiller les quartiers sensibles du centre d'Alger; celle des islamistes axée sur le
renforcement de la mainmise sur la banlieue pour prendre la ville. En conséquence, les
portes de la ville se multiplient, se diffusent à l'intérieur de ses limites avec chaque
établissement de nouveaux points de contrôle. Elles remplient leurs fonctions de
filtrage, voire même de restriction de la pratique quotidienne de l'espace urbain. En
même temps, elles donnent accès à des systèmes de signes permettant de prendre la
mesure des rapports de forces internes à la ville. Alger est devenue une ville aux milles
portes; chacune renseigne sur le lieu à fréquenter, la façon de le faire et le mode de
comportement à avoir. Ces différents ordres de spatialité ne sont que l'expression de
la variation des formes de territorialités coercitives aussi bien étatiques
qu'islamistes.
Abdelkrim Mouzoune enseigne à l'Université de Genève.
Notes :