Confluences Méditerranée                                     N°19                   Automne 1996

Les enfants de l'immigration
Etrangers deux rives ?

Entretien avec Hamida Bensalia

 

Hamida Bensalia est née en France en 1961 de parents algériens. Son père est arrivé en France en 1945, à la fin de la guerre, à l'âge de dix-huit ans; sa mère en 1957, à l'âge de trente-cinq ans, avec deux enfants déjà nés. Comme des milliers d'enfants d'immigrés nés en France, Hamida a vécu son enfance entre ses deux cultures: l'algérienne dans l'espace privé, la française dans l'espace public. Deux mondes qui se côtoyaient en s'ignorant, mais son monde à elle était celui de tous les adolescents de son âge: celui des études, des rêves, des joies, des amitiés…
Hamida connaîtra une première déchirure à l'âge de 16 ans lorsqu'elle part vivre en Algérie aux côtés de son époux. Treize ans après, une deuxième déchirure: à son retour en France, elle est rejetée par le pays qu'elle croyait être le sien. Est-elle algérienne ou Française? Elle raconte sa quête d'elle-même à travers un parcours chargé de difficultés et de souffrances.

 

Comment s'est faite ta scolarisation?

Sans problème, comme celle d'une petite Française: il faut savoir qu'à Clamartil y avait peu de familles algériennes; de la maternelle jusqu'au secondaire, j'ai été la seule Algérienne dans l'école.

Est-ce que tu étais perçue comme une petite Kabyle, comme une petite Algérienne?

Je jouais un peu la comédie. Je le sais aujourd'hui et je pense que c'est valable pour d'autres personnes. C'est-à-dire qu'à l'extérieur j'étais la véritable petite Française, et lorsque je rentrais chez moi, une autre vie commençait. A l'extérieur, les amis ne me faisaient pas sentir ma différence même si moi je la percevais. C'était sûrement en partie dans mon imagination, mais c'était aussi dû à ma condition sociale: je vivais dans une ville où mes camarades de classe étaient pour la plupart des filles de cadres, il y avait très peu de filles d'ouvriers. On avait beaucoup moins d'argent. Par exemple pour Noël... très tôt les cadeaux se sont arrêtés. On n'avait pas la possibilité d'avoir un goûter extraordinaire. Pour moi c'était un morceau de pain, mais je le vivais normalement. Et puis, toutes mes copines avaient de belles maisons. Nous étions entourés de superbes pavillons ou des immeubles de luxe. Moi, je vivais dans une petite "bicoque": on avait deux pièces qu'on partageait à dix. C'étaitdifficile et à cause de ça, mes parents ne me permettaient pas de ramener des copines à la maison.

Cela entraînait-il des difficultés pour faire tes devoirs à la maison? Tes parents parlaient-ils le français?

Mes parents sont analphabètes, ils n'écrivent ni le français ni l'arabe ni le kabyle, mais pour eux l'école était fondamentale et devait permettre plus tard d'avoir un beau métier. "Plus tard tu seras étudiante": c'était important, et puis j'ai été la première à la maison à savoir lire et écrire. J'étais bonne élève et motivée avec un sentiment qui existe encore aujourd'hui, de camaraderie très important, très fort, cette volonté de faire réussir les autres avant de réussir moi même. Mes parents, dans des situations toujours difficiles, sacrifiaient tout pour nous. J'ai eu de superbes bouquins à partir de l'âge de 10 ans... Ils avaient confiance en l'école.

Tu n'as pas eu de problèmes avec ton environnement ou avec tes enseignants du fait de tes origines, alors que c'était juste après la guerre d'Algérie?

Pas au primaire. Quand je suis entrée en sixième, dans un collège à Clamart, j'ai senti une différence: je n'étais pas vraiment française, mon nom était différent, mes origines sociales l'étaient aussi... Il y avait des regards, des expressions... Alors je me suis endurcie parce qu'il le fallait: ma manière à moi d'exister a été d'être un peu le "garçon manqué". Quand il y avait un problème en classe, c'est moi qu'on venait chercher, c'est moi qui hurlais, c'est moi qui organisais la défense de mes copines. C'était pour moi une manière de me venger sur le fait qu'on ne me donne pas d'autres accès au pouvoir social.

C'étaient les mêmes copines de ton enfance?

Oui, c'étaient toujours les mêmes. La seule copine qui a vite disparu de mon univers scolaire, mais que j'ai toujours gardée jusqu'à présent, c'est la fille catholique du médecin de famille que j'ai rencontrée à l'âge de deux ans,, qui a beaucoup aidé mes parents, qui m'a fait découvrir des tas de choses. C'est la femme du patron de mon père qui est partie chercher ma mère en Algérie. C'est l'usine qui a tout préparé pour que ma mère vienne en France rejoindre mon père. Il y avait une certaine chaleur. Je peux penser autre chose: que c'était le catholicisme, la "mission civilisatrice"... mais ils nous ont réellement beaucoup aidés. Dans la petite "bicoque de deux pièces", ma mère a élevé ses cinq enfants. Elle en avait mis au monde douze en tout: neuf nés en Algérie — dont deux seulement ont survécu à la faim et aux maladies — et trois nés en France dont moi-même.
Quand j'ai eu onze ans, nous déménageons à Malakoff, et tout change.Mes parents achètent un pavillon, promotion sociale par l'habitat, fantastique. On était en train de faire les travaux dans ce pavillon de Malakoff où nous n'avions pas encore emménagé quand mon père, dans la cour, nous crie à ma soeur et moi: "Bon, on rentre à la maison prendre une douche". Je le regardai étonnée: nous n'avions pas de douche à Clamart. Il m'expliqua plus tard: "Tu aurais dû me répondre, c'était pour faire savoir aux voisins que nous avions aussi une douche là-bas". Aujourd'hui, je le comprends.
C'est à cette époque où je change de vie et où je vais dans une ville plus populaire où il y a beaucoup d'Algériens, que je deviens Algérienne.

— C'est toi qui choisis d'être Algérienne ou c'est ton environnement qui t'y amène?

Je deviens Algérienne par l'école: ainsi quand j'allais à la cantine à Clamart on ne m'a jamais demandé si je mangeais du porc ou non.A Malakoff, on me le demande. Par ailleurs, j'étais une des meilleures de ma classe, tout en étant d'origine algérienne. Cela me donnait plus de personnalité, plus d'entrain: je deviens déléguée de classe puis, en troisième, je deviens déléguée d'administration. Dès qu'il y a un problème de racisme à l'école, c'est moi qui suis le porte-parole, c'est moi qu'on appelle. Je suis reconnue autant par les professeurs que par les élèves. Je prends mes études au sérieux, je ne suis pas de celle qui faisaient des bêtises et je travaille en classe, donc on accepte que je contredise, que je me batte contre un certain climat.

— Quand tu dis que tu ne faisais pas de bêtises comme les autres,que veux-tu dire?

Quand on parle aujourd'hui des banlieues difficiles, d'un climat de violence dans les classes, je peux dire que quand j'étais en 5ème, il y avait déjà des garçons qui crachaient à la figure du professeur de français. C'était dans les années 70.
A Malakoff il y avait une grosse concentration d'immigrés, Clamart devenant au fur et à mesure inaccessible car il n'y avait pratiquement pas de logements sociaux. Les gens venaient à Malakoff pour les HLM, beaucoup d'ouvriers de Renault aussi car c'était la périphérie.

— Revenir dans un milieu plus algérien va-t-il rendre les choses plus difficiles pour toi et ta famille?

Oui, à partir de ce moment-là, de nouveux interdits vont apparaître. Tant qu'on était à Clamart, on pouvait admettre des interdits liés à notre classe sociale plus modeste que celle des copines que je fréquentais. Mon père ne voulait pas que celles-ci entrent à la maison en nous expliquant: "Je ne veux pas que les gens voient mon intérieur, je suis pauvre, et par ailleurs, je suis dans l'incapacité de rendre ce que les gens vont me donner. " Donc on n'allait pas non plus chez eux. A Malakoff, nous faisions partie des "plus aisés". Toutefois, la présence importante de familles maghrébines, particulièrement algériennes autour de nous, n'a pas rendu les choses faciles, parce que le regard sur les filles est devenu différent et on faisait beaucoup plus attention à moi.

— Les interdits n'étaient plus d'ordre économique?

Non, les interdits naissaient de la seule présence de notre nouvel environnement: "la famille" était là, il fallait faire attention. Notre vraie famille habitait loin, on ne la voyait pas, mais ce sont les voisins qui, du seul fait qu'ils étaient algériens ou maghrébins, avaient leur mot à dire et imposaient indirectement leur point de vue. Ainsi, le fait que je partais en vacances sans mes parents devait rester secret. C'est à ce moment-là que j'ai mis pour la première fois une robe kabyle à l'école et que j'ai commencé à me dire: "Je suis algérienne mais je suis d'abord kabyle"; cela ne venait pas de mes parents mais plutôt de l'extérieur.

— Pourquoi "kabyle" et pas "algérienne"?

J'entendais dire que les Arabes sont différents des kabyles et que les kabyles sont sensés mieux s'adapter. Et puis, c'était l'époque où Idir apparaissait. Idir c'était la modernité. J'étais donc très fière d'être Kabyle.

— Est-ce que le fait d'avoir changé d'environnement t'a amenée à fréquenter moins de Françaiset plus d'Algériens?

Non et je n'avais qu'une seule copine algérienne. Par contre, j'avais des fréquentations beaucoup plus suivies avec des filles de la même classe sociale que moi, des filles d'ouvriers, françaises, qui m'acceptaient sans problème et qui acceptaient aussi le fait que je ne puisse pas les recevoir chez moi. Parce que, malgré le fait que nous habitions en pavillon, l'interdit se précisait, mais alors ce n'était plus pour des raisons économiques.

— Tu n'as pas connu le racisme français dans ce milieu-là?

J'ai commencé à le ressentir mais pas à mon égard, véritablement, à l'égard d'une Portugaise; on était en cours d'espagnol et une camarade portugaise a été giflée par le professeur qui l'a insultée en lui disant: "Vous les Portugais, vous refusez d'apprendre l'espagnol". J'avais tout de suite réagi parce que pour moi c'était complètement fou de frapper une élève sous prétexte qu'elle était portugaise. Quant à moi, à ce moment-là, je n'ai jamais eu affaire à un racisme clair, défini, à des insultes comme "raton", "bougnoule"…

— Tu rentres en Algérie, tu as 16 ans. Tu vivais quand même, malgré quelques interdits, en dépit du regard scrutateur de l'environnement algérien, une certaine liberté familiale… Tu arrives en Algérie, que connaissais-tu alors de l'Algérie?

Je ne connaissais rien à l'Algérie. J'y suis allée pour la première fois en 1965, j'avais quatre ans et n'en ai gardé aucun souvenir. Mon second voyage datait de 1973, en Kabylie. Quand nous allions chez mon oncle, dans les environs d'Alger, on ne sortait pas. On voyait la mer deux ou trois fois pendant tout le séjour. Je connaissais plus la Kabylie où on restait environ quinze jours. C'était sympa, on allait chercher les figues… Tout le monde nous recevait, c'était génial.

— On ne vous imposait pas de normes de comportements, d'habillements, il n'y avait pas d'interdits?

Non.

—Tu parlais couramment la langue?

Pas du tout, je comprenais parfaitement le kabyle, mais je ne le parlais pas.

—Tu pars à 16 ans t'installer en Algérie. Pourquoi?

Je m'y marie.

— As-tu envie d'en parler?

Non.

— Comment perçois-tu à ce moment-là le pays de tes parents?

J'avais déjà commencé à avoir une certaine image de l'Algérie qui était gouvernée par un régime autoritaire. Je savais que Boumédienne était un homme dur qui empêchait les gens de s'exprimer. Je savais que l'Amicale des Algériens, il ne fallait surtout pas s'y inscrire, parce que c'était quelque chose comme le KGB.

— Pourquoi? Parce que ton père, ta mère étaient imprégnés de cette idée-là?

Je ne sais pas… Je ne comprends d'ailleurs pas pourquoi j'ai eu cette image de l'Algérie. Par contre, j'étais déterminée à y rentrer et je voulais y travailler soit comme avocat, soit comme médecin... Il était évident que je devais faire quelque chose pour ce pays. J'en étais sûre. De plus, c'était l'époque du volontariat. J'arrive donc en Algérie en 1977. Le mystère, ce n'était pas le pays, c'étaient les gens. Je ne savais pas comment ils étaient et je découvre une société que je n'imaginais pas. En plus, je n'ai pas eu beaucoup de chance car je suis tombée sur une famille de commerçants kabyles qui s'est installée en ville depuis les années 50, totalement conservatrice et très dure: une grande famille élargie avec 50 personnes réparties sur deux maisons; les filles ne sortent pas, ne vont pas à l'école...

— Tu arrives, tu ne parles pas la langue, comment es-tu désignée?

Pour ma belle-mère, je suis un objet de dérision et en même temps quelqu'un qui fait très peur: on remarque tout de suite ma personnalité et on m'appelle vougato (l'avocate), parce que j'étais toujours en train de défendre la veuve et l'orphelin; en même temps j'étais encore naïve (je n'avais que seize ans) et on se moquait de moi:"Tu ne sais pas cuisiner, tu n'es bonne à rien". Ils considéraient avoir des droits sur moi: l'extérieur je ne le connaissais pas. Pendant trois ans, l'Algérie pour moi s'est réduite à cette famille.

— Tu ne parles pas la langue, tu es quelque part exclue du débat, démunie face à la langue des femmes?

Je ne comprenais pas l'arabe; on pouvait m'insulter sans que je comprenne et cela entraînait des moqueries dont je ne savais pas le sens. Là je me suis sentie complètement étrangère.

— Tes parents t'avaient-ils enseigné les normes, les façons, les manières?

Je n'ai pas été trop gênée au niveau vestimentaire, je savais qu'il y avait une certaine manière de se tenir. Le respect des hommes, il n'y avait aucun problème. Je savais. J'arrivais à enclencher des discussions avec quelques hommes mais pas du tout avec les femmes, même avec des jeunes. J'ai souffert du fait que les femmes ne m'incluent pas dans leur monde, qu'elles se taisent lorsque j'arrive ou qu'elles me persécutent de gestes insupportables comme celui de mettre la radio sur une station en arabe — pas en kabyle — alors que je venais de mettre la chaîne en langue française.Elles étaient très dures d'autant que je ne savais ni pétrir la pâte, ni rouler le couscous. Ma belle-mère, qui était une tante par alliance, aimait à me le reprocher en disant à qui voulait l'entendre que ma mère avait été incapable de m'apprendre quoi que ce soit. Je commençais alors à pleurer, mais de haine à l'égard de ma mère car elle ne m'avait pas donné les outils qui m'auraient permis de faire face. On m'avait appris à lire, mais ce n'était pas très utile dans ce contexte-là.

— Un monde de femmes dont tu es exclue parce que tu es immigrée ?

Dans les années 70, le mot "fille immigrée" avait une connotation péjorative, sous-entendait "fille de mauvaise vie" qui, en France, avait côtoyé les hommes, connaissait tout sur eux. Mais je savais que des Algériennes vivaient mieux que moi, que des filles nées en Algérie avaient certaines possibilités,plus de "libertés" parce ce qu'elles maîtrisaient les codes et donc savaient jouer avec.

— Comment apprends-tu à t'en sortir?

Les trois premières années ont été très dures. On ne m'apprend rien. J'ai fait de ma chambre un territoire différent: ma chambre c'était la France, et le reste de la maison, c'était l'Algérie. C'était mon espace de liberté, pourtant ce n'était pas spacieux, il y avait même des barreaux à ma fenêtre mais je pouvais lire, écouter France Inter. C'est quelque chose que j'ai gardé pendant ces treize années, qui est difficile à expliquer. Pendant treize ans, j'ai vécu l'œil penché sur la France

— La France, ça représente quoi pour toi?

Pendant les trois premières années, j'en pleurais. Je pensais à ces rues que j'avais fréquentées, à cette école, à ces amis, aux difficultés mêmes que j'avais vécues, mais qui restaient de bons souvenirs. La France, c'était la liberté, malgré tout, même si ce n'était pas la liberté véritable, parce qu'à 16 ans, on n'a pas encore vécu les grands moments où on découvre Paris, les sorties, les boîtes, les hommes…

— Plus tard, tu habiteras en couple. Comment va être ce nouveau monde? Vas-tu t'inclure dans ton nouvel environnement algérois? Comment va se comporter le voisinage et le monde des femmes? Resteras-tu "l'immigrée"?

Oui. Pendant les treize années que j'ai passées en Algérie, j'ai toujours été perçue comme une immigrée. On m'appellait même parfois la "roumia" (la Romaine, par extension l'Occidentale). Ce n'était pas méchant, c'était un statut, j'étais la roumia, une immigrée. Pendant les deux premières années à Bab el Oued, les femmes de l'immeuble m'ont peu à peu testée. Elles avaient aussi un petit peu peur à cause de tous les fantasmes que suscite la fille de l'immigration qui débarque! Mais elles ont fini par m'adopter. Elles se sont rendues compte que j'étais aussi de chez elles: je leur apportais quelque chose, j'étais simple, je parlais avec tout le monde, avec les gamins… Puis, j'ai commencé à apprendre l'arabe: j'avais besoin d'échanger quelque chose avec ces femmes dont certaines étaient arabophones et d'autres kabylophones. Elles connaissaient ma vie. Comme mon mari reproduisait ce que j'avais vécu chez ses parents, j'étais enfermée. Quand il était absent, je côtoyais mes voisines dans les escaliers, on se rendait visite mais elles savaient qu'à 19 heures tapantes, il était hors de question de venir chez moi. On avait mis en place des codes. Il y a eu aussi des échanges de savoirs car j'étais une passionnée de la fabrication des pâtisseries. Je leur apprenais à faire des bûches de Noël, des crêpes... On en a mangé! La pâtisserie française est arrivée à Bab el Oued en grande pompe! Moi ? Elles m'ont appris à faire la chorba, les pâtisseries algériennes. J'ai également appris à faire de la broderie à la main, de la broderie à la machine, du crochet d'art, ce qui me permettait de financer mon téléphone: je n'avais pas de revenus et pas d'argent, il fallait bien que je me débrouille pour garder le téléphone qui était mon seul lien avec la France
Finalement la vie a toujours été difficile mais quelque part je suis arrivée à me débrouiller. J'ai eu un enfant handicapé, un deuxième enfant normal, un troisième enfant que j'ai perdu. Je me suis débrouillée dans l'univers dela médecine gratuite où il faut prendre des rendez-vous deux mois à l'avance et où on ne passe plus à partir de midi parce que toute la nomenklatura passe devant vous. J'ai vécu tout cela. Ce sont mes voisines qui m'ont appris à vivre et à me débrouiller dans la société algérienne, et j'ai bien sûr bénéficié des acquis de ma scolarité en France qui ont été ma force.
Je me souviens de ma solitude. Je téléphonais le dimanche à midi chez mes parents, en France, parce que je savais toute la famille là, présente pour le déjeuner. Je hurlais au téléphone, je pleurais, je me sentais totalement exclue. La vie continuait sans moi, et je ne le supportais pas, d'autant que la situation commençait à se dégrader à Alger

— Donc, tu as la possibilité de sortir?

Pour le quotidien, j'ai le droit de faire mon marché, surtout pendant les périodes de grossesse où mon mari me laissait complètement me débrouiller. Je savais à quelle heure arrivait le camion des yaourts: je prenais mon argent et allais faire la queue. C'était une manière de vivre. L'eau c'est pareil, j'avais appris à me réveiller la nuit, à calculer pour savoir à quel moment je pouvais avoir de l'eau. Lorsque je suis seule chez moi, je mets une cassette de Jacques Brel et je me retrouve ailleurs, en France. Il y a deux Hamida, une Hamida dans le concret du quotidien et une Hamida qui vit sa vie… Et puis il y a des gens qui me protègent et tolèrent quelques-unes de mes erreurs, qui savent que je fume en cachette de mon mari: des gamins m'achètent mes cigarettes, des femmes qui m'autorisent à fumer chez elles, alors qu'elles ne fument pas… Ce sont les femmes qui étaient là quand j'ai été violentée par mon mari et qui ont essayé de me soulager… des vieilles femmes.

—Est-ce que ces femmes se racontent?

Bien sûr. Elles me parlent de leur vie et j'essaie de partager avec elles ce que je peux. J'ai rédigé par exemple des tas de courriers pour les retraites... J'étais l'écrivain public, celle qui fournissait des vêtements d'enfants (ma sœur m'envoyait les vêtements que ses enfants ne mettaient plus). Au moment où les intégristes se sont affirmés, deux fois on m'a interpellée en me disant: "Hamida, il faut que tu portes le voile, il faut que tu te plies à ce truc là". Je répondais: "Faites ce que vous voulez, je vous respecte, vous me respectez, quand vous avez besoin de moi, vous savez où me trouver, mais ce qui se passe chez moi ne vous regarde pas". Lorsque je suis partie d'Algérie en 1990, le FIS existe et les femmes commencent à en discuter, mais superficiellement. Le FIS, on connaissait, mais c'est tout. Je n'étais pas dans le mouvement associatif en Algérie. Je n'y avais pas droit, il m'intéressait, mais ce n'était pas possible. La seule action que j'ai faite, c'est contre le Code de la famille: j'ai recopié plein de tracts à la main.

— Tu divorces et tu reviens en France. Tu as trente ans mais pour ton malheur, tu es née deux ans trop tôt: née en 1961, tu serais française, mais c'est en 1963 que tu as vu le jour; avec l'indépendance de l'Algérie en 1962, conformément aux accords d'Evian, ton père est ressortissant algérien, tu deviens automatiquement algérienne, sans que tu puisses te prévaloir de la "double naissance sur le sol". Tu reviens donc en France en qualité d'Algérienne. Que va-t-il se passer?

D'abord je reviens en France, chez moi. Je reviens, c'est moi que voilà! Je n'avais aucune idée des problèmes auxquels j'allais être confrontée. Pour moi, je revenais chez papa et maman. Ce n'était pas simple, mais c'était quand même mon pays, ma terre natale, là où j'ai tant d'amis. Je vais donc à la préfecture où on me dit: "vous n'avez rien à faire ici, vous êtes étrangère." Je ne comprenais pas: mon père était là depuis 45 ans, je suis née en France, mon fils est né en France. C'était en 1990, la gauche est au pouvoir. Je suis de gauche. Ce sont eux qui ont fait cette nouvelle loi sur l'immigration. Anecdote: en mai 1981, je me revois dans ma salle à manger à Bab el Oued, faisant des "you you", et sautant de joie, si bien que mes voisines sont sorties en me demandant: "Mais qu'est-ce qui se passe?" Je leur ai dit: "Vous ne vous rendez pas compte? Mitterrand est élu". Elles ne comprenaient rien à ce qui m'arrivait.
Quand on m'a signifié un avis de non recevoir à la préfecture, j'ai paniqué: il fallait que je travaille mais sans papier... iI fallait que j'aie de l'argent. Mes enfants sont restés là bas; mon père est retraité et n'a pas de gros revenus.
Je fais du baby-sitting et tente de nouvelles démarches à la préfecture du Val de Marne: même réponse. A la rigueur, on me donnerait une carte de visiteur! C'était dur. Tout a changé pendant ces treize années d'absence, même si la gauche est au pouvoir... et puis les gens sont froids. Il y a une chose que j'ai apprise de l'Algérie, c'est la solidarité. C'est vrai que les gens sont quelquefois envahissant, mais ils sont là, il y a une présence. Alors que là, personne.
J'ai donc travaillé comme baby sitter pendant neuf mois, avec un contrat de travail. Un jour, mon employeuse trouve un livre de Stéphane Zweig que j'avais oublié sur le canapé et s'en étonne. A partir de ce moment, on a commencé à avoir des discussions un peu plus politiques (elle était au P.S.), puis j'ai commencé à m'intéresser au FFS   auquel j'ai adhéré plus tard.

— Et ta situation?

Je n'avais alors toujours pas de titre de séjour malgré le contrat de travail. Quand j'adhère au FFS, je découvre un autre monde, rencontre d'autres Algériens que je n'avais jamais côtoyés ni pendant mon enfance, ni pendant ma vie en Algérie. Moi, fille d'ouvrier qui n'avais connu, que ce soit en France ou en Algérie, que le milieu du prolétariat, des personnes pour la plupart analphabètes, j'étais très heureuse de rencontrer des intellectuels algériens, des diplômés de sciences politiques ou de sciences sociales. C'est ainsi que des personnes appuient mon dossier auprès de la Direction de la population et des migrants. Deux ans après mon arrivée en France, j'obtiens enfin — pour des raisons humanitaires — l'autorisation de rester en France, à condition que la préfecture et la Direction départementale du travail et de l'emploi l'acceptent. Le périple administratif s'est poursuivi: il m'a fallu en tout cinq ans pour obtenir la carte de résident de 10 ans.
Maintenant, j'ai obtenu depuis quelques mois la réintégration dans la nationalité française et je suis donc française. Mais cela ne m'a pas permis de résoudre le problème de la venue de mes enfants, y compris pour celui né Français. J'ai appris qu'il ne suffit pas de devenir Française pour bénéficier des mêmes droits que les mères françaises  et comme il faut obligatoirement l'autorisation paternelle pour que des enfants de père algérien puissent sortir du territoire national, je ne puis voir mes enfants.

— Comment tes yeux d'adulte voient-il le pays de ton enfance? Tu en avais une perception idyllique et voilà qu'on te rappelle que tu es étrangère…

J'aime toujours autant la France, c'est quelque chose qui est inscrit en moi, mais je ne pourrai peut être plus dire aujourd'hui je suis Française et Algérienne. C'est plus simple pour moi de dire que je ne suis ni Française, ni Algérienne.
Le fait de travailler en banlieue avec des jeunes, parfois des jeunes immigrés, m'oblige à porter un regard différent sur la France. Je vois les différences, je vois la non-égalité, je vois en même temps — et c'est ce qui fait la France et qui est pour moi très important — la liberté, malgré tout. Parce que ce qui m'intéresse le plus en France, c'est de pouvoir exister comme je suis, à condition peut-être de me taire. J'ai l'impression quelques fois que la guerre d'Algérie n'est pas finie. Et c'est difficile quand on a mon âge, et c'est encore plus difficile pour des gamins nés en France, il y a dix, il y a quinze ans, il y a vingt ans, de penser ça... J'aime trop la France, c'est vraiment une passion, il m'est impossible de penser que je pourrais vivre ailleurs. Je m'y sens bien, les gens m'intéressent, j'ai des affinités avec plein de personnes, mais en même temps il y a toujours un petit malaise, il y a certaines questions qu'on n'arrive pas à dépasser. J'ai toujours l'impression, lorsque je parle, que ce n'est pas Hamida en tant que personne qu'on voit mais Hamida l'Algérienne et que, finalement, on m'oblige quelque part à rester dans un groupe, même si j'ai plutôt envie d'en sortir. Ou alors, qu'on me prenne comme je suis, moitié Algérienne, moitié Française: mais a-t-on seulement le droit d'être ainsi? Il faut qu'on te situe. Tu dois être ou complètement française ou complètement algérienne. Et encore, est-il possible d'être totalement française ? Je ne pense pas.
Il y a des petits moments qui font terriblement souffrir. Un exemple: je suis allée acheter une machine à laver alors que j'avais une carte de résident renouvelable annuellement; j'ai voulu souscrire un crédit mais on me l'a refusé en expliquant que je n'étais ni française ni titulaire d'une carte de résident de dix ans. Je me souviens lui avoir rétorqué, dans un cri de rage: "Mais je suis née à Issy-les-Moulineaux!"

— As-tu peur de l'avenir?

J'ai peur de ne plus pouvoir vivre en France, d'autant plus que je ne peux pas vivre en Algérie. Où puis-je vivre, sinon en France? Je n'ai pas du tout envie d'émigrer vers l'Angleterre ou l'Allemagne. Ce qui nourrit ma peur, c'est la façon dont on traite les gamins nés dans l'immigration. Finalement, j'ai eu plus de chance qu'eux, à ma manière... Mon enfance, je l'ai vécue sans problème. Certes, il y avait des difficultés d'argent, mon père restait nostalgique de l'Algérie, il gardait ses souvenirs d'enfance comme j'ai gardé les miens lorsque j'étais en Algérie, mais il était bien intégré. Ces gamins auxquels on renvoie sans cesse leurs origines, que l'on refuse d'admettre dans la grande famille française, ça me fait peur. Si on les refuse eux, pourquoi m'accepterait-on moi? De même, je suis effrayée par la nature du débat sur les événements d'Algérie, la manière dont ils sont traités, la façon dont on donne la parole à certaines personnes et pas à d'autres, de faire venir des gens d'Algérie pour parler de ce qui se passe en France dans les banlieues. Il y a quelque chose qui ne va pas. On a besoin d'entendre les gens qui vivent ici, qui y sont nés ou qui y sont arrivés petits et qui se sentent quelque part français. La question est de savoir si on a le droit d'être en même temps français et algérien.

— Pour conclure, si tu avais un reproche à faire à chacun de tes pays et un compliment, quels seraient-ils?

Le plus grand reproche que je pourrais faire à l'Algérie serait peut-être l'hypocrisie; quant à la France, en y réfléchissant bien, ce serait aussi l'hypocrisie. Le compliment? Pour la France, ce serait le droit d'exister en tant qu'individu, d'être soi-même. Pour l'Algérie, ce serait cette chaleur humaine qui me manque tant ici.

 

Entretien conduit par Saïda Rahal-Sidhoum et Bernard Ravenel