Au cur des passions
Saïda Rahal-Sidhoum
"Je ne suis pas maître de mon cur
Plus qu'il n'est possible
Plus qu'il ne faut,
Comme en rêve s'élargit le délire poétique
la boule de mon cur est devenue énorme,
masse d'amour
masse de haine."
Maïakovski
"Ils m'ont dit des paroles à rentrer sous terre
Mais je n'en tairai rien car il y a mieux à faire."
Anna Gréki, poète algérienne
La passion du latin passio, passionis (souffrance, affection, maladie) se définit comme une émotion puissante qui domine la raison. Le dictionnaire de la langue française nous dit que c'est un état affectif dont l'individu n'est pas le maître, que cette tendance affective, dominante et durable, en arrive à dominer toute la vie morale et intellectuelle du sujet.
Peut-on définir autrement nombre de relations
franco-algérienne? Le plus caractéristique de ces relations est peut-être la place qui
est réservée au passé commun: occulté de l'histoire écrite, il infiltre l'intellect
comme l'affect pour gauchir le présent. Nulle action de part et d'autre de la
Méditerranée ne semble y échapper: que des Français, moines ou non, soient assassinés
en Algérie, c'est inadmissible au même titre que sont inadmissibles les morts
d'Algériens. Ce n'est pas plus indicible. Ce n'est pas la première fois que des
Français résidant à l'étranger sont victimes des événements en cours; mais c'est
bien la première fois que des ministres de la République en exercice, que des chefs de
partis politiques, des représentants religieux manifestent dans la rue, ce qui
habituellement est le lot des sans-pouvoirs. Ils ont des moyens bien plus efficaces
d'exprimer leur condamnation de cet acte; ce rassemblement est une action d'autant plus
symbolique que le Front National venait de scander dans les rues parisiennes sa haine des
Algériens les Arabes disent-ils son dégoût de l'Islam. Voici
une des sources de la passion, le prétexte de se haïr: l'Islam. Il est significatif que
même Jules Roy, connu pour ses positions en faveur de l'Algérie, de focalise sur ce
facteur. Parti se reccueillir sur la tombe de sa mère qu'il trouve non entretenue(1) et accompagné par mesure de sécurité, il refuse de se "montrer
en douleur devant les représentants des profanateurs, ah! Non alors!"(2). Plus tôt, alors que "les bruits de la ville semblent se fondre
dans une rumeur tranquille (...) soudain éclate une voix terrible, impétueuse et qui
d'abord (le) choque puis (l') emporte dans une sorte de fatalité triste. Quelque chose de
contre-nature et de tonitruant étouffe la sourde rumeur, puis la laisse bruire pour
l'étouffer de nouveau. La prière!"(3) C'est cette terre
africaine gorgée de senteurs, baignant dans la lumière qui est la nostalgie; c'est elle
aussi qui est en même temps destestée de ne pas être débarrassée de ses premiers
enfants. Imprégné malgré lui de la détestation de l'Algérien, Jules Roy n'utilise ce
substantif que quatre fois dans les 202 pages de son ouvrage et lorsqu'il l'utilise, c'est
pour désigner les relations entre Français et Algériens d'aujourd'hui. Une autre
mélopée, lancinante, grinçante même, se développe dans la répétition du terme
"Arabe" plus de cent fois. "Voici l'Algérie des Arabes" (p.
50), écrit-il; il y a "des Arabes partout" (p. 51); dans "la
riche plaine de la Mitidja, tout est désolation (...): les Arabes de la montagne ont
essayé de s'incruster en masse" (p. 48); les Algériens, "avec leur
jalousie des Français" (p. 40), "les aides financières de la France,
ancienne protectrice devenue vache à lait"(p. 188) n'ont vraiment pas sa
sympathie; peut-être parce qu'ils ont "transformé [leur] riche, incomparable
plaine de vignes, d'orangers et de haies de cyprès en une zone industrielle"
(pp. 69-70). Est-ce par consolation ou par amer regret qu'il note: "La vie s'est
retournée, ce que nous avons pris aux Arabes, nous le leur avons rendu d'une autre
façon; ils se dévorent entre eux" (p. 118)?
Ce livre est particulièrement significatif des ruses de la passion à l'égard de la
raison : persuadé d'avoir rédigé un hymne à l'amitié(4), Jules Roy
ignore que des lecteurs algériens comme moi n'y voient au-delà de ses prises
de position et les rumeurs qu'il rapporte qu'un immense déni : la négation
d'une Algérie dont les habitants sont des Algériens désignables à la
rigueur à partir de leur cité ou de leur terroir et non simplement des
Arabes, des gens du FIS, des autochtones ou que sais-je encore. Dépassionner les rapports
franco-algériens par la salutaire reconnaissance de l'algérianité des Algériens. Mais
pas seulement
En Algérie, même, si la France et les Français sont maltraités dans les discours, ils
restent encore trop souvent l'Autre auquel on se mesure, le miroir dans lequel on
se réfléchit, le regard que l'on porte sur soi. Douloureux paradoxe que de s'affirmer à
partir de catégories, de concepts, d'événements, d'hommes légitimés au préalable par
ceux-là mêmes que l'on honnit dans le verbe.
Prenons le destin de l'émir Abdelkader, exemple par excellence d'un retour sur soi
falsifié. Décrété premier homme d'Etat par le pouvoir algérien, qualifié de
fondateur d'un Etat moderne par les scribes de l'histoire officielle, l'histoire de sa vie
est un véritable pied de nez à tous les classificateurs incapables de saisir la
complexité humaine.
Se rendant au général Lamoricière en 1847 après 15 ans de lutte avec des fortunes
diverses, l'émir Abdelkader reste emprisonné entre 1848 à 1852, d'abord en régime
sévère puis dans différents châteaux (Pau, Ambroise...). C'est durant cette période
qu'il commence la rédaction de ses Lettres aux Français(5).
Après un court séjour en Turquie (1853-1854), l'Emir s'établit en Syrie. Décoré de la
légion d'honneur pour avoir protégé des chrétiens à Damas, il est invité à
l'Exposition universelle du Canal de Suez. Il devient la "coqueluche" de
l'intelligentsia française et l'ami des nouveaux dirigeants de l'Algérie. Lors de la
révolte des tribus, en 1871 avec les Mokrani, depuis les marches de ce qu'on appelle la
petite Kabylie à Bordj bou Arréridj jusqu'au Djurdjura, l'émir Abdelkader exprime sa
désapprobation d'une insurrection de tribus contre la France dont il est de plus en plus
proche et dont il devient le protégé. Ainsi, exprime-t-il son émotion: "Il
m'est parvenu que les savants de Paris que le Maître de toute science, le
Sage, le Tout Puissant, les assiste dans leurs travaux ont inscrit mon nom sur
le registre des savants et m'ont placé au nombre des hommes de grande renommée"(6). Il fera part aux Français de sa conviction que tous "les
habitants de la France devinrent ainsi un modèle pour tous les hommes dans le domaine des
sciences et du savoir. Et ce, plus encore à partir de l'année 1260 (de l'Hégire)(7), date à laquelle les sciences de toutes les nations, arabes et non
arabes, se trouvèrent rassemblées en leurs mains (...). Mais Dieu devait encore
augmenter les dons qu'il leur réservait en favorisant pour eux l'accession au pouvoir
d'un sultan équitable (Napoléon), le plus illustre de tous les rois (...), le plus
glorieux par la renommée (...)"(8).
La question à laquelle il serait intéressant de répondre est de savoir si, sans sa
médiatisation par les Français(9), l'émir Abdelkader aurait pris une
telle place dans l'imaginaire des Algériens. C'est ce type d'interrogation qui montre
l'urgence pour les Algériens de sortir de la "langue de bois" pour aller vers
la reconquête de leur mémoire et de leur histoire, seules garantes de l'indispensable
indifférence à l'égard de l'ancienne puissance colonisatrice et du tissage de liens
d'amitié avec les Français.
Quand Kateb Yacine se mit à haïr le colonialisme avec ses compagnons algériens qui
remplissaient les geôles pour avoir, le 8 mai 1945 à Sétif, relevé la tête, c'était
légitime: il venait de rejoindre son peuple dans son élan collectif vers la libération.
Aujourd'hui, nous ne pouvons plus continuer à fermer les yeux sur le contenu des manuels
scolaires algériens pour les enfants du primaire illustrés de photos d'Algériens
torturés, assassinés par l'armée coloniale entre 1954 et 1962. Que ces faits aient
existé, c'est indéniable, mais ce n'est pas aux enfants d'assumer les horreurs de ce qui
a précédé, c'est aux adultes d'exiger un débat public et de surmonter les traumatismes
qu'a subis la génération des 40 ans et plus lorsqu'ils étaient enfants, adolescents,
jeunes ou adultes et dont ils portent encore le poids aujourd'hui. C'est à nous
qu'incombe le devoir de transgresser les accords dits d'Evian(10) qui
prévoient que "nul ne pourra faire l'objet de mesures de police ou de justice,
des sanctions disciplinaires ou d'une discrimination quelconque en raison d'opinions
émises à l'occasion des événements survenus en Algérie avant le jour du scrutin
d'autodétermination; d'actes commis à l'occasion des mêmes événements avant le jour
de la proclamation du cessez-le feu (...)"
C'est en acceptant d'assumer leurs passions, en les proposant au débat public que
Français et Algériens progresseront dans la réconciliation avec eux-mêmes et les
autres. C'est en réhabilitant l'existence d'une histoire commune, en se désolidarisant
des ancêtres si nécessaires, en banalisant leurs rapports qu'ils cesseront de mettre
l'immigration/émigration au cur des passions franco-algériennes et qu'enfin la
bi-culture ne sera plus honteuse. C'est ainsi que seront disqualifiés ceux qui ont
intérêt à exacerber les haines soit pour en tirer leur propre force (je suis mieux
que...), soit pour en tirer quelque avantage (les situations conflictuelles évitent
la transparence et permettent les privilèges).
C'est alors que les Algériens de France comme les Français d'origine algérienne et les
Algériens d'origine française cesseront d'être les otages d'une histoire qu'ils n'ont
pas inventée. Les Algériens vivant en France qui représentent à peine 1,1%(11) de la population française de la population française ne seront
plus sommés d'être amnésiques en France et objet de la virulence la plus imbécile en
Algérie(12).
Notes:
1. Comme toute tombe, dans tout cimetière urbain, quel que soit le pays,
lorsque la famille est absente.
2. J. Roy: Adieu ma mère, adieu mon cur, (p. 56), Albin Michel, 1996.
3. J. Roy, op. cit., pp. 33-34.
4. C'est ainsi qu'il esrt apparu pendant l'émission de Jean-Marie Cavada portant sur
l'exil (La Marche du Siècle, France 3).
5. Abdelkader: Lettres aux Français (Traduction de René Khawam),
éditions Phébus, 1977.
6. Op. cit. p. 64
7. 1844 du Calendrier chrétien.
8. Op. cit. p. 227
9. Cela n'aurait-il pas été aussi le cas des Ben Bella, Boudiaf, AH, qui inconnus avant
leur détournement de leur avion par la France, deviennent aussitôt célèbres?
10. dont la plupart des clauses ont d'ailleurs été violées. J.O. du 20
mars 1962, pp 3019 à 3039. Au chapitre II De l'indépendance et de la coopération ...
Des droits et libertés des personnes et leurs garanties au 1. Dispositions
communes.
11. Recensement de 1920: 610.923 Algériens sur 56.634.299 habitants; 112.069 français
d'origine algérienne et 51.248.574 français de naissance.
12. Algérie Actualité (n°1279 du 19 avril 1990) rapporte la polémique en cours
dans quotidien Ech Chaab: un Algérien naturalisé français est-il toujours
musulman? Cette question est d'autant plus intéressante que le droit musuloman classique
ignore les questions de nationalité, secondaires en regard de l'appartenance à la Oumma,
communauté des croyants musulmans. Tandis qu'un Imam de Médine, le Cheikh Jaber El
Djazaïri répond à cette question par l'affirmative, dissociant naturalisation et
apostasie, le Cheikh Hamami, ancien président au Conseil supérieur islamique algérien
s'y oppose avec virulence: "En optant pour la nationalité française (...) le
citoyen algérien s'engage à renier le Code de la famille inspiré de la Chariâa. Le
naturalisé est un apostat, un hérétique car il a rejeté le Livre de Dieu et préféré
les chrétiens. Il est des leurs et sera jugé comme tel". Il est cependant
intéressant de rappeler que le droit de la famille musulmane invoqué par le cheikh
Hamami, s'est largement inspiré du droit colonial comme le reconnaît M. le Chapelier
dans la Revue du monde musulman (Politique musulmane, septembre-décembre 1910): "...
En 80 ans, nous y avons (en Algérie) fabriqué un islam unique au monde, (...) avec des
mosquées administratives, des dévôts recensés, des cadis fonctionnaires, (...) et
maintenant un code nouveau modèle, produit bâtard du droit musulman et de la
jurisprudence française". Or pour le FLN du temps de la guerre et
dans sa lignée les pouvoirs successifs algériens le statut personnel tel que
mis en uvre est "un des éléments de l'athenticité algérienne".
Me pardonnera-t-on si j'affirme que le Code de la famille algérien adopé en 1984, est la
marque du triomphe du droit colonial