Pierre Grou
Ainsi s'achève un "après-midi au coeur du bassin
méditerranéen", pour reprendre l'expression de Katia Desrosières, et il convient
de remercier vivement les intervenants et l'organisatrice d'avoir rendu possible ce voyage
collectif. Mais, en plus d'un plaisir indéniable, quels enseignements en retirer?
J'avais indiqué dans le petit texte introductif que les civilisations méditerranéennes
semblaient se caractériser par un refus des valeurs de la toute-puissance de l'argent.
Cela est net actuellement dans le cas de la rive sud, où l'on constate avec Abdelkader
Djemaï, qu'une forte paysannerie, une urbanisation raisonnable et une absence de
sociétés de consommation, peuvent expliquer le maintien de cette situation. Des
pratiques qui se nourrissent de dépouillement, échappent aux agressions l'argent et à
l'uniformisation des modes de vie, en sont les expressions.
La confirmation de cette réalité renvoie-t-elle à ces paroles plus que d'actualité de
De Gaulle, citées dans "La Méditerranée réinventée" de Paul Balta?
Dans un ouvrage traitant de la politique arabe de la France, il ,exprimait ainsi en 1969: "Voyez-vous,
il y a, de l'autre côté de la Méditerranée, des pays en voie de développement.
Mais il y a aussi chez eux une civilisation, une culture, un humanisme, un sens des
rapports humains que nous avons tendance à perdre dans nos sociétés industrialisées
et qu'un jour nous serons très contents de retrouver chez eux. Eux et nous, chacun
à notre rythme, avec nos possibilités et notre génie, nous avançons vers la
civilisation industrielle. Mais si nous voulons, autour de cette Méditerranée -
accoucheuse de grandes civilisations - construire une civilisation industrielle qui
ne passe pas par le modèle américain et dans laquelle l'homme sera une fin et non
un moyen, alors il faut que nos cultures s'ouvrent très largement l'une à lautre".
Cet appel à une rencontre des cultures de chaque rive, renvoie à l'autre composante qui
s'est unanimement dégagée des propos tenus par les écrivains présents. C'est d'elle
qu'il faut maintenant parler.
N'ont été abordés aujourd'hui ni un éventuel rapport de dépendance à la culture de
l'olivier, ni l'extase que procurerait le chant des cigales, ni la défense d'une cuisine
spécifique où l'ail côtoierait la chèvre grillée et le raisin. Il est par contre
apparu que l'invariant de l'histoire de la civilisation méditerranéenne se situait dans
une nourriture culturelle plurielle. Univers de brassage, de mélange, de métissage,
évoqué par Jean Guiloineau, qui a souligné au passage la monstruosité faisant
aujourd'hui sécréter sur ses rives françaises des idées d'exclusion, d'intolérance,
de rejet, et de haine de l'autre. Identité personnelle plurielle, et société plurielle
d'origine, exprimées par Rolland Doukhan, qui a également fait remarquer que l'humanisme
méditerranéen possédait son contraire, l'intégrisme unidimensionel. On a entendu
Cécile Omhani se présenter comme à moitié britannique de naissance, imprégnée de
l'Inde coloniale, ayant vécu ses premières années en Amérique du Nord, à la recherche
plus tard d'une plénitude de repères qu'elle a cherchés en Méditerranée. Elle a
utilisé l'expression mosaïque de "je". David Shahar a rappelé le temps où
fleurissait sur un territoire qui est le sien, la culture hébraïque en même temps que
s'épanouissait la culture grecque. On se souvient aussi que le cadre de sa fresque, le "Palais
des Vases Brisés", est celui d'une époque décrite avec nostalgie, où
britanniques, juifs et arabes, cohabitaient à Jérusalem. Enfin Abdelkader Djemaï est
revenu sans cesse sur une nécessaire circulation culturelle dans l'ensemble des pays
méditerranéens.
Et il est exact en effet que chaque fois qu'une grande civilisation s'est développée
dans cette région, elle s'est nourrie d'un fonds pluriel: l'égyptienne positionnée
entre la Méditerranée et l'Afrique profonde, l'hébraïque, parcourant le Moyen-Orient
avant de se fixer, pour à nouveau par la force des choses se répandre cette fois aux
quatre coins du monde, enfin la grecque, la romaine et l'arabe, absorbant toutes trois les
différentes cultures des peuples conquis.
Le renouveau d'un modèle méditerranéen pluriel pourrait-il servir de
référence à une société mondiale du XXIe siècle en voie de constitution ? Car la
mondialisation économique, comme on peut s'en douter, va entraîner une
interpénétration de plus en plus grande des cultures de la planète. Phénomène
complètement nouveau, qui a déjà commencé à engendrer une réaction de peur frileuse.
Dans un contexte où "l'honnête homme" du XXIème siècle sera multiculturel,
le vieux modèle méditerranéen pourrait servir de référence. Il suffirait de lui
ajouter un ou deux degrés supplémentaires en procédant de la manière qui suit.
Un citoyen, de Malte par exemple, résidant sur son île en plein coeur de la région
pourrait se définir ainsi: je suis maltais d'abord, donc méditerranéen, membre
également d'un ensemble euro-méditerranéen en gestation, qui lui-même appartient à
une société mondiale en voie d'unification. Les différents niveaux d'identité
s'emboîteraient les uns dans les autres, comme ils s'emboîtaient en Méditerranée au
temps de l'Athènes de Périclès, de la Rome de César, ou du Bagdad de Haroun Al-Rachid.
Mais, à côté des atouts, il existe des obstacles. Le principal est celui de
l'inadaptation des sociétés de la région aussi bien à la révolution technologique qui
a engendré le début de mondialisation économique, qu'à la révolution scientifique à
l'origine du début d'unification de la pensée. Ces deux extraordinaires événements qui
auraient dû secouer toutes les régions de monde depuis la fin des années
soixante, n'ont pas suffisamment atteint la Méditerranée, sauf parfois de manière
négative. Est-ce une vision pessimiste ? Il semblerait que mis à part quelques pôles
avancés, les peuples méditerranéens aient mal assimilé ce bouleversement.
Or, de même qu'il sera multiculturel, 1"'honnête homme" du XIXème siècle
devra être multiscientifique. Les nationalismes et intégrismes développés en
ex-Yougoslavie ou en Algérie apparaissent ainsi comme des réponses inappropriées et
exacerbées, traduisant une inadaptation à la réalité de fin de siècle. Inadaptation
aggravée par le spectacle de la valorisation outrancière de l'argent qui accompagne la
révolution scientifique et économique en cours. Et malheureusement, l'enfermement
produit par les nationalismes et intégrismes a pour résultat de détruire la richesse
des atouts locaux, ceux justement basés sur la tolérance et l'habitude du vieux fonds
pluriculturel: l'exemple de la tentative de destruction de Sarajevo, ville symbole d'une
cohabitation pluriculturelle, l'a amplement montré. Cette situation contrastée permet à
certains de présenter la Méditerranée de fin de siècle comme un bon
laboratoire, un lieu-résumé, des conflits des temps à venir.
Pour que les atouts l'emportent sur les handicaps, il conviendrait de doter ce laboratoire
de moyens. La région pourrait ainsi bénéficier de la mise en place d'un conseil
méditerranéen à responsabilités plus larges que celles dont dispose le conseil de
Barcelone réuni en 1996. Cette instance serait apte à d'abord prendre des décisions
politiques de maintien de la paix, aurait ensuite pour mission d'organiser un espace
économique de coopération, serait enfin chargée d'instaurer une politique scientifique
et culturelle, par exemple en s'attelant à la réalisation de cette Grande Bibliothèque
de la Méditerranée, idée proposée lors de notre rencontre.
La dynamique créée devrait très vite donner des résultats: la tradition
méditerranéenne du rejet de la toute-puissance de l'argent, additionnée à celle de la
pluralité des cultures, et enrichie d'un rattrapage scientifique et technologique,
permettrait à cette région de disposer de trois points d'appui exceptionnels.
Que lui souhaiter d'autre pour construire alors une nouvelle morale à vocation
universelle, nécessité qu'aurait vraisemblablement réclamé avec encore plus de
virulence Camus, le "méditerranéen"?