Confluences Méditerranée                                   N°22                         Eté 1997

Culture méditerranéenne ,
avenir d'un humanisme?

Pierre Grou

 

Ainsi s'achève un "après-midi au coeur du bassin méditerranéen", pour reprendre l'expression de Katia Desrosières, et il convient de remercier vivement les intervenants et l'organisatrice d'avoir rendu possible ce voyage collectif. Mais, en plus d'un plaisir indéniable, quels enseignements en retirer?
J'avais indiqué dans le petit texte introductif que les civilisations méditerranéennes semblaient se caractériser par un refus des valeurs de la toute-puissance de l'argent. Cela est net actuellement dans le cas de la rive sud, où l'on constate avec Abdelkader Djemaï, qu'une forte paysannerie, une urbanisation raisonnable et une absence de sociétés de consommation, peuvent expliquer le maintien de cette situation. Des pratiques qui se nourrissent de dépouillement, échappent aux agressions l'argent et à l'uniformisation des modes de vie, en sont les expressions.
La confirmation de cette réalité renvoie-t-elle à ces paroles plus que d'actualité de De Gaulle, citées dans "La Méditerranée réinventée" de Paul Balta? Dans un ouvrage traitant de la politique arabe de la France, il ,exprimait ainsi en 1969: "Voyez-vous, il y a, de l'autre côté de la Méditerranée, des pays en voie de développement. Mais il y a aussi chez eux une civilisation, une culture, un humanisme, un sens des rapports humains que nous avons tendance à perdre dans nos sociétés industrialisées et qu'un jour nous serons très contents de retrouver chez eux. Eux et nous, chacun à notre rythme, avec nos possibilités et notre génie, nous avançons vers la civilisation industrielle. Mais si nous voulons, autour de cette Méditerranée - accoucheuse de grandes civilisations - construire une civilisation industrielle qui ne passe pas par le modèle américain et dans laquelle l'homme sera une fin et non un moyen, alors il faut que nos cultures s'ouvrent très largement l'une à l’autre".
Cet appel à une rencontre des cultures de chaque rive, renvoie à l'autre composante qui s'est unanimement dégagée des propos tenus par les écrivains présents. C'est d'elle qu'il faut maintenant parler.
N'ont été abordés aujourd'hui ni un éventuel rapport de dépendance à la culture de l'olivier, ni l'extase que procurerait le chant des cigales, ni la défense d'une cuisine spécifique où l'ail côtoierait la chèvre grillée et le raisin. Il est par contre apparu que l'invariant de l'histoire de la civilisation méditerranéenne se situait dans une nourriture culturelle plurielle. Univers de brassage, de mélange, de métissage, évoqué par Jean Guiloineau, qui a souligné au passage la monstruosité faisant aujourd'hui sécréter sur ses rives françaises des idées d'exclusion, d'intolérance, de rejet, et de haine de l'autre. Identité personnelle plurielle, et société plurielle d'origine, exprimées par Rolland Doukhan, qui a également fait remarquer que l'humanisme méditerranéen possédait son contraire, l'intégrisme unidimensionel. On a entendu Cécile Omhani se présenter comme à moitié britannique de naissance, imprégnée de l'Inde coloniale, ayant vécu ses premières années en Amérique du Nord, à la recherche plus tard d'une plénitude de repères qu'elle a cherchés en Méditerranée. Elle a utilisé l'expression mosaïque de "je". David Shahar a rappelé le temps où fleurissait sur un territoire qui est le sien, la culture hébraïque en même temps que s'épanouissait la culture grecque. On se souvient aussi que le cadre de sa fresque, le "Palais des Vases Brisés", est celui d'une époque décrite avec nostalgie, où britanniques, juifs et arabes, cohabitaient à Jérusalem. Enfin Abdelkader Djemaï est revenu sans cesse sur une nécessaire circulation culturelle dans l'ensemble des pays méditerranéens.
Et il est exact en effet que chaque fois qu'une grande civilisation s'est développée dans cette région, elle s'est nourrie d'un fonds pluriel: l'égyptienne positionnée entre la Méditerranée et l'Afrique profonde, l'hébraïque, parcourant le Moyen-Orient avant de se fixer, pour à nouveau par la force des choses se répandre cette fois aux quatre coins du monde, enfin la grecque, la romaine et l'arabe, absorbant toutes trois les différentes cultures des peuples conquis.

Le renouveau d'un modèle méditerranéen pluriel pourrait-il servir de référence à une société mondiale du XXIe siècle en voie de constitution ? Car la mondialisation économique, comme on peut s'en douter, va entraîner une interpénétration de plus en plus grande des cultures de la planète. Phénomène complètement nouveau, qui a déjà commencé à engendrer une réaction de peur frileuse. Dans un contexte où "l'honnête homme" du XXIème siècle sera multiculturel, le vieux modèle méditerranéen pourrait servir de référence. Il suffirait de lui ajouter un ou deux degrés supplémentaires en procédant de la manière qui suit.
Un citoyen, de Malte par exemple, résidant sur son île en plein coeur de la région pourrait se définir ainsi: je suis maltais d'abord, donc méditerranéen, membre également d'un ensemble euro-méditerranéen en gestation, qui lui-même appartient à une société mondiale en voie d'unification. Les différents niveaux d'identité s'emboîteraient les uns dans les autres, comme ils s'emboîtaient en Méditerranée au temps de l'Athènes de Périclès, de la Rome de César, ou du Bagdad de Haroun Al-Rachid.
Mais, à côté des atouts, il existe des obstacles. Le principal est celui de l'inadaptation des sociétés de la région aussi bien à la révolution technologique qui a engendré le début de mondialisation économique, qu'à la révolution scientifique à l'origine du début d'unification de la pensée. Ces deux extraordinaires événements qui auraient dû secouer toutes les régions de monde depuis la fin des années soixante, n'ont pas suffisamment atteint la Méditerranée, sauf parfois de manière négative. Est-ce une vision pessimiste ? Il semblerait que mis à part quelques pôles avancés, les peuples méditerranéens aient mal assimilé ce bouleversement.
Or, de même qu'il sera multiculturel, 1"'honnête homme" du XIXème siècle devra être multiscientifique. Les nationalismes et intégrismes développés en ex-Yougoslavie ou en Algérie apparaissent ainsi comme des réponses inappropriées et exacerbées, traduisant une inadaptation à la réalité de fin de siècle. Inadaptation aggravée par le spectacle de la valorisation outrancière de l'argent qui accompagne la révolution scientifique et économique en cours. Et malheureusement, l'enfermement produit par les nationalismes et intégrismes a pour résultat de détruire la richesse des atouts locaux, ceux justement basés sur la tolérance et l'habitude du vieux fonds pluriculturel: l'exemple de la tentative de destruction de Sarajevo, ville symbole d'une cohabitation pluriculturelle, l'a amplement montré. Cette situation contrastée permet à certains de présenter la Méditerranée de fin de siècle comme un bon laboratoire, un lieu-résumé, des conflits des temps à venir.
Pour que les atouts l'emportent sur les handicaps, il conviendrait de doter ce laboratoire de moyens. La région pourrait ainsi bénéficier de la mise en place d'un conseil méditerranéen à responsabilités plus larges que celles dont dispose le conseil de Barcelone réuni en 1996. Cette instance serait apte à d'abord prendre des décisions politiques de maintien de la paix, aurait ensuite pour mission d'organiser un espace économique de coopération, serait enfin chargée d'instaurer une politique scientifique et culturelle, par exemple en s'attelant à la réalisation de cette Grande Bibliothèque de la Méditerranée, idée proposée lors de notre rencontre.
La dynamique créée devrait très vite donner des résultats: la tradition méditerranéenne du rejet de la toute-puissance de l'argent, additionnée à celle de la pluralité des cultures, et enrichie d'un rattrapage scientifique et technologique, permettrait à cette région de disposer de trois points d'appui exceptionnels.
Que lui souhaiter d'autre pour construire alors une nouvelle morale à vocation universelle, nécessité qu'aurait vraisemblablement réclamé avec encore plus de virulence Camus, le "méditerranéen"?

Pierre Grou est professeur à l’Université de Versailles-Saint-Quentin en Yvelines.