Jocelyne Césari
Il est toujours surprenant de constater à quel point la perception dominante de lislam lérige en "étrange étrangeté" comme si entre "eux et nous" il ny avait aucune valeur partagée alors que lislam nest jamais que la troisième branche du tronc monothéiste. Les valeurs de lislam sont donc similaires à celles des autres religions monothéistes, et pourtant surgit régulièrement la vision dune religion radicalement opposée et combative vis-à-vis de nos valeurs "judéo-chrétiennes". Il faut en chercher les raisons dans une histoire faite de confrontations entre lEurope et le monde musulman dont lespace méditerranéen a été le décor principal depuis lépoque médiévale.
Ce que nous croyons savoir de lislam est en grande
partie le produit dune vision européocentrique bâtie sur des siècles
dopposition tout autant politique que religieuse. La réalité mouvante et
paradoxale des musulmans, du comportement le plus privé jusquaux aspects les plus
collectifs, disparaît alors sous le poids de représentations sédimentées au fil des
siècles.
Ainsi, pour la première fois, lIfop interrogeait en 1989 simultanément un groupe
de musulmans et de non-musulmans dans la société française. Alors que pour les premiers
lislam est synonyme de paix, de progrès et de tolérance, pour les seconds il
renvoie à lopposé aux idées de violence, au retour en arrière et au fanatisme.
Le renouvellement de ce sondage en 1994 a montré que cet effet dimages inversées,
loin davoir diminué sest encore accentué. Ces images sinscrivent dans
des constellations de représentations toujours vivaces dans notre relation à
lautre musulman, façonnées dans la longue durée.
Loin de nous, lidée de contester les apports sur la langue ou la
culture de lorientalisme ni de négliger les profondes transformations apportées
par les sciences humaines dans létude du monde arabo-musulman. Mais il faut être
attentif aux présupposés qui ont longtemps sous-tendu tout discours, y compris à
prétention scientifique, sur lislam et les musulmans parce quils
sinscrivaient dans une vision inégalitaire entre cultures, allant de pair avec la
geste coloniale. Et si lorientalisme manifeste a été profondément renouvelé par
la sociologie, lanthropologie ou la science politique, il nen demeure pas
moins que lorientalisme latent, somme des représentations accumulées, continue
dagir. De ce point de vue, Edward Saïd a raison daffirmer que lOrient
et lislam nexistent pas: ils sont des topos, des ensembles de références,
une somme de caractérisitiques liées à un imaginaire.
Dans cette vision, nourrie par des justifications scripturaires, lislam est toujours
présenté comme un système clos, "un prototype des sociétés traditionnelles
fermées", ce qui dénie toute capacité de transformation aux hommes et aux
sociétés dislam. De telles perceptions ont, bien evidemment, une portée
idéologique qui, depuis le XIXe siècle, légitime toutes les entreprises de domination
sur ces parties du monde.
Avec largument ad hominem selon lequel il ny a pas de séparation entre
le religieux et le politique dans lislam, cest véritablement dans le domaine
politique que cette vision très essentialiste de la religion et cette conception très
linéaire du progrès sest illustrée de la manière la plus durable et la plus
vivace.
Assurément, lexistence dune sphère politique différenciée et autonome,
indépendante de lordre politique, renvoie à une des difficultés majeures de la
légitimité des Etats construits après la décolonisation dans monde musulman et
favorise leur contestation au nom de lislam. Mais, il ne faut pas pour autant en
déduire que les deux instances aient été systématiquement confondues, contrairement au
lieu commun très répandu, lorsquil sagit senvisager la spécificité
de " lédifice juridico-religieux " dans le monde musulman. Dans
la théorie, le pouvoir effectif du calife sexerce librement sur un plan politique,
temporel et profane dans la mesure où aucune règle de la sharia ne vient
limiter son pouvoir dappréciation. Ainsi, si la distinction entre le spirituel et
le temporel est impropre à la pensée islamique, un aménagement du temporel à
lintérieur des normes divines positives peut trouver place.
Précisons en contrepoint dune telle "épure", que la réalité historique
a plutôt montré la soumission des autorités religieuses à lordre du pouvoir,
alors quen droit, les premières ont vocation à contrôler le second. Selon
lexpression dAbdallah Laroui, la théorie du califat est "une utopie
consciente den être une". A partir du XIè siècle, le besoin dordre
et de sécurité au sein des sociétés menacées de lextérieur, (Turcs, Mongols,
Croisades...), fera prévaloir lacceptation de toutes les formes du gouvernement et
lasservissement du magistère des Ulemas (les docteurs de la loi) aux
volontés du sultan et de lémir.
En fait, les solidarités segmentaires (asabiyyàt), de lignage et de clans,
antérieures à la prédication islamique ont prédominé dans le processus de conquête
et dexercice du pouvoir. Les détenteurs du pouvoir politique ont en quelque sorte
sécularisé la religion en lutilisant comme principe de légitimation et non pas en
la protégeant, conformément aux stipulations du serment dallégeance qui lie le
calife à la communauté. Ceci explique que les juristes aient mis laccent sur le
pouvoir fondé sur la Loi religieuse plutôt que sur le califat. En effet, le calife digne
de ce nom, doit répondre à lexigence de lidéal éthique incarné par le
Prophète, en tant que chef de la cité-Etat de Médine et bénéficiant dune
inspiration extra-humaine. Pour reprendre la terminologie de Ibn Khaldun, si cet idéal
nest pas inscrit dans la gestion de la communauté, il ne sagit plus de
califat, mais de royauté (mulk).
Tout lenjeu politique actuel dans un certain nombre de pays du monde musulman
réside dans la réhabilitation de la sharia dans la gestion du politique
comme latteste la revendication islamiste, ceci ne signifie pas automatiquement
retour au califat ni même refus des libertés individuelles. Mais la réappropriation en
des termes souvent agressifs, ou perçus comme tels, de la revendication totalisante,
fonctionne alors pour lobservateur occidental comme un écran opacifiant, rendant
quasiment impossible une perception mesurée et nuancée non seulement de lhistoire
des sociétés musulmanes mais également du présent.
La menace islamique ou la logique de guerre
Lislam politique apparaît désormais comme le seul élément dappréhension des sociétés musulmanes. La mise en scène médiatique, donne à voir une seule dimension sémantique qui, jouant des confusions des images comme des termes, réactualise la constellation de représentations déjà évoquées autour de la violence et du fanatisme. Cette perception ne laisse plus de place à dautres aspects du monde musulman et lhonnête citoyen qui sen tiendrait à son journal télévisé serait bien en peine de comprendre ce qui se joue aujourdhui en Algérie, en Egypte, en Iran ou en Afghanistan et ne pourrait que seffrayer du phénomène islamique tant tous les registres dappartenance et de mobilisation au nom de lislam ne sont jamais distingués. Comment sétonner alors que ces mêmes citoyens lorsquils sont interrogés, par exemple aux Etats-Unis en novembre 1994, considèrent à 61% que la resurgence islamique est un danger, ce phénomène étant pour eux, le plus souvent synonyme de terrorisme international? En Europe, la peur sexprime de manière identique: en 1991, 51% des Français interrogés pensaient que le principal danger pour la France provenait du sud, lIrak, lIran, la Libye et lAlgérie étant cités comme les quatre pays les plus craints.Dans le cas français, l'ethnicité correspond le plus souvent à une
manière de se définir et d'être défini par le regard de l'autre comme arabe,
maghrébin ou musulman à partir d'un seul trait différenciateur (le faciès, la
religion) sans que cela se traduise systématiquement par des comportements culturels
spécifiques. Par exemple, la référence au groupe "jeune", toutes origines
confondues, peut être déterminante dans la manière de se définir et de vivre, comme en
témoigne par exemple le succès du rap, musique métissée s'il en est.
Pour les nouvelles générations, l'ethnicité renvoie à l'expérience d'une différence
et d'une discrimination (le racisme, l'exclusion sociale) liée à une perte culturelle.
Sans plus ressembler dans leur manière d'être de vivre à des Arabes ou des Algériens,
force est de constater que cette origine est très présente, sous forme de stigmate, dans
les relations qu'ils vivent au quotidien. Ces jeunes sont en effet victimes du syndrome
postcolonial qui fait que l'origine arabe et musulmane est l'objet de toute une imagerie
négative qui s'enracine dans le passé colonial.
Un tel face-à-face peut expliquer les formes violentes et sporadiques de protestation
comme les rodéos des Minguettes en 1980 ou les émeutes de Vaulx-en-Velin en 1989,
lorsque ces jeunes sont victimes d'attentats racistes ou de discriminations policières.
Mais cette violence est contenue et limitée, sans comparaison possible avec les révoltes
à grande échelle qui éclatent de temps en temps dans les ghettos des grandes villes
américaines comme à Los-Angeles en 1992. La relative paix sociale s'explique par le fait
que ces quartiers sont rarement livrés à eux-mêmes: la puissance publique sous forme
d'éducateurs, de travailleurs sociaux, de policiers y est très présente. La politique
de la ville en subventionnant parfois très généreusement un certain nombre d'activités
a contribué à maintenir le calme. Dans les années 1980, le soutien financier aux
associations "beur" créées dans le sillage des Marches ont également
participé de cette neutralisation de la violence. L'offre politique fut alors
déterminante, non pas tellement dans la constitution des associations que dans la
pérennisation d'un certain nombre d'elles. Elle eût deux conséquences distinctes mais
cumulables: la professionnalisation et le passage au politique d'une partie de ce tissu
associatif.
Mais très vite, s'est produite une très forte déconnexion entre cette
"élite" associative fabriquée par la demande institutionnelle et la masse de
la jeunesse des banlieues plutôt inorganisée et mobilisable autour d'enjeux immédiats
(réaction à un attentat raciste ou à une agression policière). L'ethncité apparaît
donc aussi comme la fabrication des pouvoirs publics locaux qui, dans certains cas,
considèrent que l'origine ethnique de tel ou tel acteur dans les banlieues est un gage de
paix civile.
De même, comment expliquer la phobie qui gagne toute expression un peu trop visible de
lappartenance islamique? Lorsque les immigrés ont construit des salles de prière
dans les cités HLM au début des années 1980, les esprits les plus éclairés y compris
dans le monde scientifique, n'ont pas hésité à parler de "retour de l'islam"
alors que les personnes considérées n'étaient pas devenues plus pratiquantes mais
avaient simplement changé leur attitude vis-à-vis de la société française,
revendiquant désormais des lieux de culte. Il faut donc, s'interroger sur le caractère
de visiblité de certains actes religieux qui parfois est plus révélateur du groupe, qui
considére tel acte comme visible, que de l'acte lui-même.
La perception actuelle de lislam senracine certainement
dans cette relation occultée et refoulée. En effet, la République coloniale na eu
de cesse de penser lislam comme une globalité et un marquage communautaire sous sa
dépendance directe et en même temps offrait une sortie du statut religieux par
lassimilation. Dans cette résistance à lassimilation, les musulmans
rencontrèrent des alliés inattendus dans les autorités coloniales à Alger, hostiles à
une sortie de lislam, synonyme dune émancipation qui aurait marqué la fin de
leur prédominance. Elles prônaient plutôt une politique islamique, consistant à
multiplier les égards envers les autorités religieuses tout en les contrôlant.
Cest ainsi que moins de dix ans après la conquête, le patrimoine foncier et
immobilier lié au culte musulman était passé sous domination coloniale. Lislam
devenait ainsi après le catholicisme, protestantisme et le judaïsme le quatrième culte
reconnu. La loi de séparation des Eglises et de lEtat ne sapliquera
dailleurs pas dans les trois départements algériens au moins jusquen 1947...
ce qui va conduire à lériger en axe de revendication pour les Ulemas!
Legs de la période coloniale, la grande mosquée de Paris et le débat dont elle est
lobjet recèle bien la permanence du prisme "algérien" appliqué à
lislam de France.
Si la volonté de domestication par la création dun islam officiel renvoie
aujourdhui à un souci dintégration républicaine de lislam, fort
différent du contexte colonial, les méthodes quant à elles, sinspirent fort de
celles qui prévalaient dans lAlgérie française. En effet, nous assistons à une
domestication de lislam par la puissance publique qui conduit à la légitimation
dun certain nombre de notables, engagés dans la course pour la représentation de
lislam français. Le soutien public apporté à la grande mosquée de Paris est
très révélateur de la reproduction de schémas relationnels hérités de la période
coloniale et qui confèrent à lislam algérien, une place centrale dans
lislam français, situation qui ne peut quêtre contestée par les membres
dautres groupes ethnico-nationaux, de même quil ne peut convenir aux
générations françaises, détachées des logiques politiques extérieures. En raison du
peu defficacité que cette politique a remporté jusquà présent, il semble
que les pouvoirs publics sorientent depuis 1996 vers un soutien aux grandes
mosquées régionales, ce qui revient à "oindre" des leaders locaux en cheville
avec les institutions, mais sans grande influence auprès des populations musulmanes. Il
en a résulté dailleurs quelques mouvements de révolte contre les recteurs de ces
mosquées à vocation régionale, quil sagisse dEvry au cours du mois
daoût 1996 ou encore de Lyon tout récemment(3). Cest
ainsi que sopère progressivement une séparation entre un islam officiel et
lislam des nouvelles générations françaises, écart qui ne permet en rien de
résoudre la question fondamentale de la transmission de lislam dans une société
non musulmane.
Ce syndrome postcolonial est amplifié par la crise politique algérienne actuelle qui
oblige à sortir tout à la fois du mythe et de lamnésie et qui en même temps
conduit à une réactivaton des schémas de pensée habituels. A-t-on assez souligné
lillusion et le malentendu qui depuis 1962 entretiennent lidée selon laquelle
lAlgérie serait le double de la France? Cette vision a été en grande partie
produite par le jeu de miroir entre élites françaises et élites algériennes. Celles-ci
marquées du sceau de la culture française, mais en même temps pétries
dambiguïté par rapport à la France, lui ont toujours offert une image rassurante
et symétrique qui a conduit à la méconnaissance voire à loubli pur et simple
dune autre Algérie, celle que Mohamed Harbi dans un article du Monde en
1994, qualifie de communautariste et dont les liens sociaux sont si fortement marqués par
la religion. Ce rapport de proximité ambiguë a conféré aux relations diplomatiques
franco-algériennes, un aspect parfois conflictuel, en tout cas toujours passionné. Il a
de surcroît façonné une perception faussement familière dune société
algérienne qui en trente ans a pourtant connu de profondes mutations: arabisation,
urbanisation, rajeunissement de la population.
Cette représentation figée (parce que liée à une élite politique qui dans la même
période sest peu renouvelée) a en particulier nourri une interprétation
manichéenne de la violence politique que traverse lAlgérie depuis
linterruption du processus électoral en 1992. Elle a dans le même temps favorisé
de la part des gouvernants français, un soutien de plus en plus actif aux orientations
prises par le pouvoir algérien. Après avoir tenté de maintenir une position de
"non ingérence" dans les affaires politiques internes de lAlgérie tout
en lui apportant un soutien économique, la montée aux extrêmes dans le rapport de force
qui se joue entre les islamistes et le pouvoir a eu comme conséquence directe un
engagement plus marqué et surtout plus actif des autorités françaises en faveur de la
ligne du " tout sécuritaire" tenue par le pouvoir. "Lautre
guerre dAlgérie" devient alors une affaire française: attentats contre les
Français installés en Algérie, démantèlement de réseaux islamistes par le ministère
de lIntérieur, fuite dune partie des élites francophones vers
lHexagone. Mais, dans le même temps, la position française devient une affaire
algérienne car elle constitue un enjeu supplémentaire de rivalité dans la lutte
engagée entre le pouvoir algérien et les islamistes. La prise dotages de
lairbus dAir France qui a débuté à laéroport dAlger et
sest achevée à Marignane à la fin de lannée 1994, a marqué de façon
spectaculaire cette extension vers la France du conflit algérien, dramatisée par les
attentats dans lHexagone au cours de lété 1995 puis au mois de décembre
1996 sinscrivait dans cette réorientation. Or, cette dramatisation ajoutée à
dautres facteurs (isolement croissant du pouvoir algérien, fuite en avant dans la
répression) a favorisé la prise de conscience que la situation serait en fait plus
complexe que celle qui opposerait dun côté un État "rempart de la
démocratie et de la société civile" et de lautre "des
terroristes". Lheure est désormais, sinon à une remise en cause du moins
à un questionnement sur le soutien sans conditions apporté jusquici à
lÉtat algérien. Si ces changements sont perceptibles dans lespace politique,
force est de constater que lespace médiatique, notamment télévisuel, reste quant
à lui fortement monolithique. La télévision fonctionne comme une tribune pour une
vision tronquée de la crise politique algérienne diffusée vers lextérieur et
notamment vers le principal partenaire quest la France. Elle fonctionne alors comme
une ressource politique supplémentaire destinée à conforter le soutien en faveur
dun pouvoir algérien présenté comme lultime rempart contre le fanatisme
religieux. Outre la retransmission sans précautions dimages fournies par les
instances officielles algériennes, les chaînes françaises ont servi de tremplin à des
personnalités politiques dun anti-islamisme virulent, usant de cette proximité
artificielle entre les élites francophones et les milieux intellectuels et
décisionnaires français.
De telles orchestrations médiatiques contribuent à conforter
lexistence dune Algérie en trompe-lil qui sert aujourdhui
les intérêts politiques des groupes au pouvoir en Algérie. Le soutien de la France
apparaît de plus en plus nécessaire à un pouvoir algérien qui se situe dans un
isolement de plus en plus grand. Pour ce faire, tous les moyens seront utilisés, y
compris le musèlement de la presse, pour diffuser la version officielle de la crise
poltique: à savoir, un Etat rempart et protecteur de la population contre les attentats
des "terroristes". A cet égard, il faut souligner que lannée 1993
a été caractérisée par une offensive sans précédent du gouvernement algérien contre
la presse indépendante arabophone et francophone conduisant à lélimination totale
de la presse de sensibilité islamiste et à des pressions permanentes sur celle qui avait
lambition de rendre compte de manière tempérée de la crise politique. Les
correspondants de presse étrangers sont également mis au pas en étant fermement priés
de ne plus utiliser le terme "islamiste" et de le remplacer par le terme
"intégriste". Il en résulte que la seule presse qui parviendra à subsister
sera celle qui se fera lécho de la ligne du pouvoir. Ali-Yahia, président de la
Ligue des droits de lHomme, dénonçait cette situation dans une lettre adressée au
directeur dEl Watan, en parlant de journalistes "téléguidés par un
chef dorchestre qui na rien de clandestin et qui a pour nom les services (...)
La presse aussi secrète des mafiosi, des mercenaires et des assassins à gages"(4) et soulignait le dérapage dune presse qui, dépendante
du pouvoir pour sa survie financière, en est aussi devenue lotage dans la mesure
où profondément anti-intégriste, elle na pas dénoncé les abus dont sont
victimes les islamistes. A la faveur de létat durgence, un arrêté a été
transmis à la presse algérienne, lui interdisant sous peine de lourdes sanctions "la
diffusion de toute information à caractère sécuritaire non inscrite dans le cadre
dun communiqué officiel ou dun point de presse". Ce décret a
trouvé une extension quasi-naturelle en France, tout spécialement aux journaux
télévisés et aux radios nationales de grande audience. Lobjectif est en fait
assez simple: il sagit de cantonner la représentation des modes dactions du
camp islamiste à la seule violence aveugle contre des civils innocents. A grand renfort
de qualificatifs et de glissements sémantiques se construisit la vison dune
sauvagerie imputable aux seuls islamistes qui endossent larchétype inusable de la
bestialité et de lobscurantisme, à tel point quil ne viendrait à
lidée de personne que des intellectuels (chercheurs, enseignants, journalistes)
puissent se trouver dans les rangs de ces nouveaux barbares! Si les témoignages de
policiers attestant létendue de la manipulation de la violence, la pratique de
lassassinat par le régime de ses propres policiers, la constitution de bandes
criminelles financées par le pouvoir, peuvent trouver une place dans les colonnes de
certains quotidiens, la barrière télévisuelle reste quant à elle difficilement
franchissable. Ainsi le Livre blanc sur la répression en Algérie) paru en Suisse
en 1995 a été interdit par les dirigeants algériens pour "incitation à la
haine" et na connu quasiment aucune diffusion en France, parce quil
avait le tort dêtre le produit des islamistes. Les manipulations des élections
successives depuis le référendum du 28 novembre 1996 jusquaux élections locales
doctobre 1997, de plus en plus patentes, de même que lattitude ambiguë du
pouvoir face aux massacres de septembre 1997, ont certes contribué à atténuer cette
vison manichéenne de la crise algérienne. Il nen demeure pas moins que le
matraquage sémantique unilatéral consistant à diaboliser lislamisme persiste.
En définitive, ce nest pas tant de lislam quil faut avoir peur que de
la logique daffrontement inscrite dans laccumulation des visions
simplificatrices à luvre de part et dautre. Comme les musulmans ne
peuvent quêtre effrayés et révoltés de lislam construit par le discours
occidental, de même nous serions apeurés et surpris par les préjugés qui, du côté
des musulmans, servent quelquefois à définir lOccident: mécanique, matière,
prévarication, arrogance... Fanatisme contre fanatisme.
Et si on se pose la question de la menace islamique, il faut avoir à lesprit que,
dans le monde musulman, des siècles dhégémonie occidentale ont contribué à
accumuler un profond ressentiment facilement utilisable dans les luttes les plus
extrémistes et les plus radicales. Il y a bien une menace de lOccident liée au
danger de limpérialisme non seulement politique mais surtout culturel. La
conséquence est que, à linstar de ce qui se passe à lOuest, beaucoup
peuvent opter pour la solution facile de la diabolisation.
Mais cette facilité est dangereuse car lexpression permanente du fantasme a une
capacité prédictive. La dénonciation de lintégrisme islamique contribue à le
fabriquer. A jouer systématiquement sur la confusion des images et des mots qui fait de
tout musulman, un "présumé islamiste", ce sont des pans entiers de citoyens de
France ou dEurope qui peuvent avoir envie de passer à lacte: tel ce jeune
homme qui après un reportage de plus sur lintégrisme islamique, me disait être
prêt à sortir armé dun couteau...
Du côté de la puissance publique, échapper à cet engrenage exigerait tout dabord
de mettre fin à une gestion sécuritaire et supicieuse de lislam français. Elle a
consisté pendant trop longtemps à créditer des dirigeants étrangers (dAlgérie
ou du Maroc) dune capacité dorganisation et de régulation de la
"deuxième religion de France", et à interférer dans des mécanismes fragiles
de représentation au sein des populations musulmanes. A cet égard, les tentatives de
domestication de lislam sont vouées à léchec si elles ne prennent pas en
compte lextrême diversité ethnique mais aussi régionale de lislam
français, difficilement compatible avec linstitutionnalisation dun islam
confessionnel, centraliséé et unifiée.
Ce changement de perspective est indissociable dun profond travail de
réconciliation des mémoires et de reconnaissance de la diversité culturelle de la
société civile qui permettraient aux citoyens dorigine maghrébine
déchapper au syndrome poscolonial. Nen déplaise aux bonnes âmes qui nous
prédisent, en des termes apocalyptiques, une "dérive" communautariste à la
mode américaine, cette aspiration à la reconnaissance symbolique de groupes
dappartenance plus charnels et plus immédiats qui sexprime dailleurs de
plus en plus fortement, ne mettra pas en danger la République et le statut de
lindividu-citoyen. Elle renvoie avant tout à un changement des représentations
collectives et donc à un réaménagement des modalités dexpression entre la
culture dominante et des formulations jusque-là méprisées ou refoulées plutôt
quà une balkanisation de la vie en société ou dans larène politique. Cette
acceptation sans condescendance exige une véritable pédagogie du pluralisme, sans pour
autant renoncer aux exigences de luniversalité qui ne peut passer que par
lécole publique. En effet, celle-ci peut être le lieu privilégié dune
transformation de lenseignement de lhistoire de France qui reste encore celle
de lÉtat et non pas celle des Français.
Mais, comment simplement envisager ces changements dans les rapports de force symboliques
internes, si dans le même temps, la relation politique à lextérieur de nos
frontières envers lislamisme est réduite à "loption
sécuritaire", sorte de Sainte Alliance conservatrice entre des despotes indigènes
et leurs alliés occidentaux, qui na même pas le mérite dassurer la paix? En
fait, la perception dune menace islamique conduit au soutien de régimes
autoritaires et répressifs envers leurs islamistes et encourage la radicalisation.
Beaucoup de ceux qui ont subi ou subissent le harcèlement, lemprisonnement ou la
torture de la part de leurs régimes, qui plus est avec le soutien latent ou affiché des
démocraties occidentales, parviendront en effet assez sûrement à la conclusion que la
démocratie et les moyens constitutionnels mènent à une impasse et que contre la
violence, le seul recours est la violence. Et cest là que se matérialise la
prédiction puisque la répression des régimes conduit à des formes de confrontation
radicale et par là même valide la perception de lislamisme, comme foncièrement
anti-démocratique, violent et menaçant pour la stabilité nationale et internationale.
Il est alors même impossible de lui reconnaître une quelconque qualification politique
puisque le large spectre de comportements et danalyse quil recouvre,
disparaît sous les bombes et les meurtres et quil devient synonyme de barbarie et
de criminalité.
Mais, accepter cette réalité politique dans toutes ses conséquences, reviendrait à
accepter du même coup que lOccident est certes unique mais plus hégémonique
culturellement, et que désormais, il existe des repertoires alternatifs et concurrentiels
daccès à luniversel. Le coup est dautant plus difficile à encaisser
quil vient de lancien dominé.
Notes :
1. Voir du même auteur, Faut-il avoir peur de lislam, Presse de
Sciences Po, Paris 1997, dont cet article sinspire.
2. Renan (Ernest), Lislamisme et la science, Tome I, op-cit p. 956.
3. Voir Cesari (J), Etre musulman en France aujourdhui, Paris, Hachette 1997
ou pour des développements plus récents, Lislam des beurs, Ed Complexe (à
paraître).
4. Vor Charef Abed, Algérie, le grand dérapage, Ed de lAube, La Tour
dAigues 1994, p. 476.